Initialement dans les rues de Montréal le jour de Noël pour distribuer des repas aux sans-abri, l’organisme Pour le Hood a entrepris des distributions de nourriture plus fréquente

Antoine Trussart Antoine Trussart
La Presse

Par un lundi soir de décembre froid et enneigé, cinq membres de la petite organisation Pour le Hood sont affairés à décharger une voiture non loin de la place Émilie-Gamelin, au centre-ville de Montréal. Ils remplissent leur chariot avec une cinquantaine de repas à distribuer et partent à la rencontre des sans-abri des alentours.

Le premier arrêt est un campement d’une dizaine de tentes dans le stationnement derrière le terminus d’autocars abandonné de Montréal.

« Bonjour, tout le monde ! On a de la nourriture à donner », annonce Ronald Junior Fils en arrivant. Peu de gens sont sur place, sauf Bob et Cindy qui partagent une tente avec deux autres personnes.

« C’est moi, la porte-parole, ici ! », clame Cindy, qui habite au campement depuis le début de l’été. Elle informe les bénévoles du nombre de personnes qui demeurent dans chaque tente. Ils déposent le bon nombre de sacs contenant un sandwich, une salade, une boisson et un masque devant chacune.

COVID-19 oblige, ce sont deux bénévoles qui habitent ensemble qui ont préparé les 50 sandwichs pour la distribution de ce soir. Les salades grecques sont fournies par un restaurant et les boissons viennent de l’hôtel Hilton de l’aéroport. Les sacs réutilisables sont offerts par Dollarama.

Le petit groupe poursuit sa route vers la place Émilie-Gamelin au son des roues grinçantes du chariot de transport. En chemin, de nombreux sans-abri s’approchent et les reconnaissent.

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Le Barbu continue son chemin avec son sac repas.

« Hey, je le connais, lui ! », s’exclame celui qui se présente comme « le Barbu » en direction de Ronald Junior Fils. Le Barbu discute quelques minutes avec les bénévoles avant de continuer son chemin avec son sac repas.

C’est toujours un plaisir de tomber sur des visages familiers. Ce n’est pas juste une question de donner de la nourriture, on veut discuter avec eux aussi.

Ronald Junior Fils, membre de l’organisation Pour le Hood

« C’est ce que j’aime de ce groupe-là, c’est que c’est vraiment concret », continue-t-il.

La distribution de ce soir devait initialement avoir lieu au campement de sans-abri de la rue Notre-Dame, démantelé quelques jours plus tôt.

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L’organisme Pour le Hood distribue des repas aux sans-abri devant la grande tente de la place Émilie-Gamelin.

Le groupe s’est rabattu vers la place Émilie-Gamelin, un de ses lieux de distribution habituels où beaucoup d’expulsés du campement se retrouveraient maintenant. La Ville y a aussi récemment installé un immense chapiteau pour que les sans-abri puissent venir se réchauffer. L’hôtel Place Dupuis, de l’autre côté de la rue, est également devenu un refuge de nuit pour sans-abri.

La tente nouvellement installée est pratiquement vide quand le groupe s’arrête devant son entrée pour poursuivre sa distribution nomade aux gens restés à l’extérieur.

Des hamburgers au festin

Pour le Hood est né en 2014. Tout a commencé par la volonté de Fahim Haque, l’un des cofondateurs, et de quelques amis, tous musulmans, d’aider des personnes sans domicile fixe le jour de Noël.

« Initialement, on achetait des [hamburgers] McDouble le jour de Noël, parce qu’on ne le célèbre pas. On les distribuait à une centaine de sans-abri », se rappelle Fahim Haque.

L’année suivante, Luca Macera et Ronald Junior Fils, qui travaillent dans la restauration, se sont joints à lui pour cuisiner des gnocchis dans la cuisine de ses parents. Au total, une dizaine de bénévoles ont participé à cette deuxième distribution de Noël.

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Léa Filippini et Ronald Junior Fils lors de leur tournée de distribution de nourriture aux sans-abri

Quelques années plus tard, la distribution de Noël a pris de l’ampleur et demeure l’évènement le plus important de l’année pour la petite organisation. L’an dernier, le chef et membre Luca Macera planifiait un grand festin pour 400 personnes et coordonnait une équipe de 20 bénévoles dans une cuisine prêtée par un grand restaurant.

Depuis trois ans, Pour le Hood a entrepris des distributions plus fréquentes de nourriture durant toute l’année. « On en faisait toutes les deux semaines avant la COVID », dit Léa Filippini, autre membre de l’organisation.

Le groupe faisait alors sa « distribution nomade » à différents lieux le long de la ligne verte du métro, au centre-ville de Montréal, notamment autour du square Cabot et de la place Émilie-Gamelin.

Le choix du nom Pour le Hood était important pour Fahim Haque, qui voulait souligner les origines des gens qui s’y impliquent.

Il y a ce côté-là péjoratif qu’on associe à venir du hood, mais quand tu regardes dans les quartiers immigrants, les quartiers les plus pauvres, il y a un sentiment d’appartenance, de loyauté et d’entraide et c’est ce qu’on veut transmettre avec l’organisation. On fait ça pour le quartier, pour le hood.

Fahim Haque, cofondateur de Pour le Hood

Le groupe tire ses ressources d’une campagne annuelle de sociofinancement sur la plateforme GoFundMe. Sinon, ce sont surtout des partenariats ponctuels avec divers restaurants et hôtels de Montréal qui lui permettent d’avoir accès gratuitement à de la nourriture, des boissons et même parfois des vêtements.

Pour le moment, Pour le Hood n’a pas d’existence légale. Il s’agit encore d’un groupe d’amis qui se réunissent pour cuisiner puis distribuer de la nourriture aux sans-abri de Montréal. Les procédures sont engagées pour devenir un organisme à but non lucratif reconnu, mais elles sont ralenties par la COVID-19.

« Ils ont vraiment faim »

Le dernier arrêt de la soirée se fait dans l’édicule de la station Berri-UQAM où se réchauffent une dizaine de personnes.

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Fahim Haque, cofondateur, et Léa Filippini, membre et bénévole de Pour le Hood

Après seulement 40 minutes et à peine un coin de rue de marche, le chariot est vide. « On n’en a jamais assez », se désole Léa Filippini. Le groupe est aux premières loges pour témoigner du problème de l’itinérance qui s’est aggravé à Montréal avec la pandémie de COVID-19.

Depuis la COVID, c’est particulier, parce qu’ils ont vraiment faim. Avant, il y en avait plusieurs qui voulaient seulement parler. On distribuait la bouffe et ils la gardaient pour plus tard. Là, ils mangent devant nous. Des fois, ils n’ont pas mangé depuis deux ou trois jours.

Léa Filippini, membre et bénévole de Pour le Hood

« La situation est vraiment différente en plus depuis la fermeture du campement Notre-Dame. Il y avait beaucoup plus de monde ici que la dernière fois », constate Fahim Haque.

Les membres de Pour le Hood se félicitent pour la distribution de ce soir et discutent de ce qu’il faudra mieux faire la prochaine fois. « Ça nous prend des patchs chauffantes pour les mains, je vais voir si je ne peux pas en trouver », dit Luca Macera.

La traditionnelle distribution de Noël de Pour le Hood aura finalement lieu le 26 décembre cette année. Les bénévoles invitent les gens qui le peuvent à préparer des repas à la maison pour les gens dans le besoin. L’organisation s’occupera de la distribution.

Ce temps des Fêtes inhabituel a aussi mené à une collaboration avec l’organisme La Tablée des chefs, qui prépare des repas pour les plus démunis. « Leur force, c’est la préparation, et la nôtre est la distribution », commente Fahim Haque.

Dans les circonstances que l’on connaît, il est certain que les repas distribués par Pour le Hood seront encore les bienvenus dans les rues du centre-ville de Montréal, cette année.