On a proposé dès mardi matin aux occupants du campement Notre-Dame de lever le camp. L’opération de « mise à l’abri solidaire et volontaire » n’est pas un démantèlement, mais vise plutôt à guider les sans-abri vers les ressources appropriées. Si certains sont frileux à l’idée de passer l’hiver dehors, la majorité des campeurs assurent qu’ils ne bougeront pas.

Mayssa Ferah Mayssa Ferah
La Presse

Isabelle Ducas Isabelle Ducas
La Presse

Pas question pour Jacques Brochu de s’en aller, lâche-t-il d’emblée entre deux gorgées de café brûlant. « Les hôtels, les refuges, pas question. Je ne bougerai pas d’ici. »

« Ici », c’est le campement Notre-Dame qui fait les manchettes depuis le début de l’été où sont dressées une centaine de tentes.

Des intervenants de divers organismes lui ont annoncé la semaine dernière qu’ils seraient sur place mardi matin pour l’aider – s’il le désirait – à rassembler ses effets personnels et à s’inscrire dans une ressource d’hébergement. Un autobus pourrait le transporter jusqu’à l’hôtel Dupuis, converti en refuge pour sans-abri, ou au YMCA d’Hochelaga-Maisonneuve, qui compte 40 nouveaux lits. On proposait l’entreposage gratuit de ses affaires jusqu’au 31 mars.

Mais M. Brochu préfère sa tente, déjà prête pour l’hiver. « Je me sens infantilisé. Je ne veux pas aller dans un endroit sans intimité avec des inconnus, je veux un logement. »

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Jacques Brochu affirme haut et fort ne pas vouloir partir.

Même son de cloche parmi les abris avoisinants. « Je reste ici. L’hôtel, on oublie. On essaie de nous gérer comme un troupeau », croit Sylvain Larocque.

Occupé à préparer un potage pour l’heure du midi, Marco Michaud affirme se sentir chez lui au campement, peu importe la température. Mieux vaut isoler sa tente pour l’hiver que de zigzaguer d’un refuge à l’autre, dit l’homme qui s’adapte mal aux plages horaires contraignantes.

Interventions en douceur

Pas question d’utiliser une approche « bulldozer » ni la force pour déloger les sans-abri de leur campement, a affirmé Valérie Plante, mardi matin.

« Ça se fait dans le respect, ça se fait par des discussions, en amenant les gens dans des ressources au chaud, en proposant des entrepôts pour entreposer les biens personnels des personnes en situation d’itinérance », soutient la mairesse de Montréal.

Ambiance fébrile à l’extrémité ouest du campement Notre-Dame. Une dizaine d’intervenants discutent dans un autobus du Service d’incendie de Montréal. Ces équipes sont sur place pour déterminer les besoins des campeurs et les inciter à quitter l’endroit. Le groupe fait sa tournée, une tente à la fois. L’approche n’est pas coercitive : on demande aux occupants s’ils veulent partir.

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Peu après 10 h, ils s’arrêtent devant une première tente occupée par un homme barbu qui les accueille avec un sourire en coin. Après une courte discussion, il accepte qu’on l’aide à emballer ses affaires. En remplissant les sacs de plastique de vêtements et d’objets en tout genre, il demande où aller pour un rendez-vous médical. On prend des notes, on le guide vers plusieurs ressources.

Après une petite hésitation, il questionne timidement l’intervenante sur l’horaire dans les refuges. Il trouve les heures d’ouverture et de fermeture contraignantes. On le rassure en continuant de remplir les sacs déjà pleins à craquer.

Des enjeux de sécurité

Personne ne sera forcé de partir, précise Serge Lareault, protecteur des personnes en situation d’itinérance à la Ville de Montréal, sur place en matinée.

« On ne parle pas d’un démantèlement. On guide ceux qui acceptent de partir. Il commence à faire froid et on remarque des tentes vides au campement, on veut s’assurer que tout le monde est au chaud et sait où aller. »

Le campement présente des enjeux de sécurité, malgré la présence des pompiers et les visites régulières des organismes, rappelle M. Lareault. « Il y a des risques de surdose chez certains campeurs et on rapporte quatre incendies survenus dans les deux derniers mois. Personne n’a été blessé, mais ça nous inquiète. »

« Ma volonté, c’est que personne ne dorme dehors cet hiver, mais on sait qu’il y a toujours des gens qui finissent par dormir dehors, a souligné Valérie Plante en point de presse. Même s’il y a des patrouilles, même s’il y a des autobus, même s’il y a des policiers, les gens ont le droit de dire quand même : “Je ne bougerai pas d’ici.” Mais moi, comme mairesse, je veux ouvrir le plus d’options possible. »

Mme Plante prenait la parole devant les journalistes alors que la STM annonçait son plan hivernal en lien avec l’itinérance. Un autobus, appelé Solidaribus, sillonnera les rues du grand centre-ville, avec un intervenant de la Mission Old Brewery à bord, pour transporter les sans-abri vers des refuges.

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Valérie Plante prenait la parole devant les journalistes alors que la STM annonçait son plan hivernal en lien avec l’itinérance.

Une nouvelle équipe mixte spécialisée a aussi amorcé, dans le métro, l’accompagnement des personnes en situation d’itinérance afin de les guider vers les bonnes ressources.

« On va continuer l’opération au campement au cours des prochaines semaines. On veut être à l’affût des personnes qui sont isolées, parfois mal informées sur les ressources. Il faut les remettre en lien avec le tissu communautaire », a ajouté Sylvain Lareault.

« Le froid va faire le travail », pense Guylain Levasseur. Le doyen du campement s’y est établi dans une roulotte dès juillet dernier. « Il y a des gens avec des problèmes de consommation et de santé mentale pour qui c’est le temps de partir. D’autres vont rester ici malgré le verglas et la neige. Ne vous attendez pas à voir un terrain vide cet hiver ! »