Elle est fermée depuis bientôt 15 ans. Et le restera pendant encore au moins trois ans. La Presse a appris que les fils du projet de reconversion de la magnifique bibliothèque Saint-Sulpice en une bibliothèque pour adolescents et un laboratoire d’innovation sont loin d’être attachés.

Suzanne Colpron Suzanne Colpron
La Presse

Plusieurs facteurs expliquent que ce chantier tarde encore à se concrétiser, à commencer par le financement. Le coût projeté, d’abord estimé à 17 millions, s’élève aujourd’hui à 30 millions.

D’où viendra l’argent ? Les contributions financières confirmées sont de 25,5 millions, répond le ministère de la Culture, à qui La Presse a posé la question. La Fondation de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) espère aller chercher 4,5 millions grâce à une campagne de financement.

« Est-ce que les résultats de la Fondation vont être supérieurs ? » demande le directeur général de l’institution, Jean-Louis Roy, responsable du projet Saint-Sulpice. « On l’espère. Ce n’est pas impensable. Je pense qu’elle va aller au-delà du 4,5 millions. »

IMAGE FOURNIE PAR IN SITU ATELIER D’ARCHITECTURE + DMA

Vue projetée du « fablab », laboratoire de fabrication numérique

Projet innovateur

BAnQ tente aussi de sabrer le contenu de ce projet innovateur de bibliothèque pour adolescents. « Est-ce qu’il y a un 500 000 $ qu’on peut trouver dans le projet ? ajoute le PDG. Nos équipes regardent ça en ce moment. »

En attendant, le Ministère a autorisé la réalisation de travaux de protection temporaire de l’édifice patrimonial, rue Saint-Denis, « afin de garantir son intégrité pendant la période hivernale ».

La bibliothèque Saint-Sulpice n’a pas été classée patrimoniale en raison de son grand âge. Elle a en effet été construite entre 1912 et 1914. Elle se distingue plutôt par ses qualités architecturales. C’est un immeuble de style Beaux-Arts, somptueux, avec son escalier en marbre, ses vitraux, ses plafonds à caissons, ses boiseries. Un édifice de prestige, comme on en trouve dans les capitales européennes, mais qui sont rares à Montréal.

Ce qui peut étonner, c’est que le bâtiment ait été laissé à l’abandon depuis 2005 non pas par un promoteur privé, mais par le gouvernement du Québec lui-même, qui l’avait pourtant classé en raison de « ses valeurs historique, architecturale et artistique ».

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Vue projetée du hall de la bibliothèque Saint-Sulpice

« Pas de retard »

Depuis l’annonce du projet, en janvier 2016, l’inauguration a été repoussée quatre fois. Elle devait tomber pile pour le 375e anniversaire de Montréal, en 2017. Puis, l’échéance a été reportée au début de 2018, à juin 2019 et au courant de l’année 2020. On met aujourd’hui le cap sur 2022.

Mais, selon M. Roy, il n’y a pas de retard.

« Il n’y a pas de retard. Honnêtement, pas de retard, affirme-t-il. Robert Lepage déclarait récemment que Le Diamant, ça a pris 15 ans : 12 ans de réflexion et trois ans pour le faire, et c’est fait à 70 %. »

L’échéance de 2017 était totalement irréaliste, juge-t-il. « BAnQ a hérité de l’édifice en janvier 2016. La veille, ils ne le savaient pas. »

« Le premier job de BAnQ, c’est : on fait quoi avec ça ? Ils ont pris un an. Ils sont allés voir dans le monde qu’est-ce qui se faisait. Qu’est-ce que les bibliothèques importantes, aujourd’hui, faisaient avec de nouveaux espaces. Ils ont consulté le milieu, pour arriver, finalement, un an après, avec le projet de la bibliothèque Saint-Sulpice. »

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Vue projetée de la bibliothèque Saint-Sulpice

Biblio du futur

Ce projet, c’est une bibliothèque destinée aux ados et un laboratoire d’innovation et de création destiné à un public de tous âges. Une équipe engagée par BAnQ travaille déjà à l’élaboration des contenus, dont Mathieu Laporte, coordonnateur médiateur en numérique.

« On veut inspirer les gens, réactiver leur capacité de passer d’une idée à la réalisation d’un objet », explique-t-il. Dans le « fablab », un laboratoire de fabrication numérique, les gens pourront construire une table de cuisine, par exemple, et apprendre à utiliser les machines. Ils pourront aussi créer des robots et donner vie à des personnes ou à des figures représentées dans des estampes de la collection patrimoniale de BAnQ.

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Vue projetée de la bibliothèque Saint-Sulpice

C’est un projet inédit dans la mesure où 100 % de l’espace sera dédié aux citoyens.

Mathieu Laporte, coordonnateur médiateur en numérique, Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Patrimonial mur à mur

Le consortium d’architectes in situ + DMA a été sélectionné en juin 2018 au terme d’un concours d’architecture pour faire revivre Saint-Sulpice. Les firmes participantes devaient mettre en valeur la richesse patrimoniale du bâtiment de 2900 mètres carrés. « Les murs sont patrimoniaux, les lustres, les vis, et je caricature à peine », dit M. Roy.

Cette deuxième étape a nécessité une autre année.

« Ensuite, entre dans le jeu l’équipe du ministère de la Culture chargée de définir ce qui est ou qui n’est pas patrimonial. C’est très complexe. On décide quel mode de gestion : on décide d’aller en gestion par lots, 16 lots, ça va devenir 21 lots. Des gens s’occupent d’électricité, des gens s’occupent du verre, par sections », énumère le PDG.

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Vue projetée de la bibliothèque Saint-Sulpice

De 20 % à 35 % plus cher

Au moment des appels d’offres, lancés à l’automne 2018, le budget de réhabilitation était de 24 millions. « Sauf que les appels d’offres de BAnQ ont souffert du mal que tous les appels d’offres à Montréal ont rencontré depuis deux ans : l’état du marché, la difficulté de trouver des entrepreneurs, pris à cause des grands travaux », explique le PDG.

« On ouvre les soumissions et on est entre 20 % et 35 % plus cher que ce qu’on avait prévu. On découvre que les chiffres qu’on a doivent être revus absolument. Et là, qu’est-ce qu’on fait ? On arrête le projet. Et on décide de confier à la SQI [Société québécoise des infrastructures] une analyse pour répondre à deux questions. »

La première de ces questions concerne le mode de gestion : est-ce que BAnQ doit se tourner vers un entrepreneur unique ? La seconde touche le financement : quel est le vrai coût de cette transformation, compte tenu du marché actuel, et qui va payer les frais d’exploitation dans le futur ?

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Vue projetée de la bibliothèque Saint-Sulpice

Montage financier

Le rapport de la SQI était attendu en avril ; il a été déposé en octobre. L’organisme en est arrivé à la conclusion qu’un entrepreneur unique était le meilleur choix, dans le contexte du boom de la construction à Montréal. Pour ce qui est du budget, « le chiffre n’est pas encore définitif », parce que des éléments doivent être revus, indique M. Roy.

« Une fois qu’on aura le montage financier, ça va être de lancer l’appel d’offres qui va nous donner le vrai chiffre des coûts de Saint-Sulpice », précise-t-il.

Le ministère de la Culture souligne que BAnQ a soumis, le 20 novembre, une nouvelle proposition budgétaire et que celle-ci est à l’étude. L’échéancier sera établi « au regard de l’analyse », dit-on.

De son côté, M. Roy espère pouvoir lancer les appels d’offres en mars 2020. Une fois l’entrepreneur choisi, il faudra compter deux ans pour la réalisation des travaux.

« Ça voudrait dire que ça aurait pris six ans. Si je compare ça au Diamant [la salle de Robert Lepage à Québec], ce n’est pas trop long », laisse tomber le PDG, dont le mandat à la tête de BAnQ se termine dans un an et demi.

La bibliothèque Saint-Sulpice en quelques dates

1915

L’ordre des Sulpiciens inaugure la bibliothèque Saint-Sulpice.

1937 

Fermeture de l’établissement en pleine crise économique

1941 

Achat de l’immeuble par le gouvernement du Québec

1944 

Réouverture de la bibliothèque fermée pendant sept ans

1967 

Création de la Bibliothèque nationale du Québec

1988 

Classement de l’immeuble au patrimoine

2005 

Fermeture de l’édifice et déménagement des collections à la nouvelle Grande Bibliothèque

2015 

Mise en vente de l’immeuble Saint-Sulpice par le gouvernement. Une décision qui soulève un tollé.

2016 

Mandat confié à BAnQ de réhabiliter l’édifice et d’en faire une bibliothèque pour adolescents et un laboratoire d’innovation

2018 

Retrait de l’appel d’offres lancé par Québec et mise en veilleuse du projet