En une journée, La Presse a pu recenser 116 infractions chez des automobilistes qui ont omis de s’arrêter à un passage protégé à Montréal alors que des personnes – dont des enfants – voulaient traverser à pied. « Au Québec, ce n’est pas encore dans notre norme sociale de s’arrêter pour laisser passer les piétons, même si c’est la loi », note une intervenante.

Nicolas Bérubé Nicolas Bérubé
La Presse

Transportant leurs gros sacs d’école, les deux enfants – une fillette qui devait avoir 7 ans et son frère d’environ 10 ans – se tenaient la main et s’apprêtaient à franchir un passage protégé aménagé pour les piétons sur le boulevard Rosemont.

Fixé au poteau au-dessus de leurs têtes, un panneau « Priorité aux piétons » installé par la Ville de Montréal les invitait à traverser en sécurité les quatre voies de circulation automobile.

Arrivant depuis leur gauche, un premier automobiliste au volant d’un VUS gris a accéléré lorsqu’il est passé devant les enfants. Suivi d’un autre automobiliste. Puis d’un autre.

En tout, 15 conducteurs – dont un chauffeur d’autobus de la STM – ont filé sans ralentir pour laisser les enfants traverser.

Puis la circulation de l’heure de pointe s’est figée sur le boulevard Rosemont. Les enfants ont avancé entre les pare-chocs. Un automobiliste venant en sens inverse – qui avait la voie libre – a freiné au dernier instant pour éviter de les renverser. Les enfants ont pu terminer leur chemin.

Des citoyens indignés

Vendredi dernier, La Presse a passé une journée à observer les interactions entre piétons et automobilistes à un passage protégé à Montréal. Nous avons choisi le passage situé au coin de la rue Cartier et du boulevard Rosemont – au cœur d’un quartier résidentiel où l’on trouve une école primaire, une école secondaire, un parc multisports et trois garderies.

De 7 h 30 à 17 h 30, nous avons recensé 116 situations où le conducteur d’un véhicule a omis de s’immobiliser pour laisser passer une personne qui voulait traverser, et qui avait la priorité en vertu de l’article 410 du Code de la sécurité routière. Dans moins d’une dizaine de cas durant la journée, des automobilistes se sont arrêtés du premier coup pour laisser passer des piétons.

« Même les policiers n’arrêtent pas », a expliqué Gino Lapierre, un citoyen qui habite le secteur et qui emprunte le passage protégé tous les jours.

Ça fait des années que je fais des plaintes au poste de quartier et à l’arrondissement. Rien ne change. Des policiers m’ont même déjà dit d’aller traverser ailleurs !

Gino Lapierre

Melissa Stoia emprunte le passage protégé avec ses enfants et n’en revient pas du peu de respect de la part des automobilistes. « On est très visibles, avec nos trois enfants, avec le chien… Ça ne donne rien : les gens ne s’arrêtent pas du tout. Il y a cinq, six conducteurs qui passent… Des fois, quelqu’un freine à la dernière seconde. Ça n’incite pas plus à passer. »

Dans le pire des cas durant notre observation, 24 automobilistes de suite sont passés devant un piéton qui voulait clairement traverser. Le piéton, Reynaldo Amaya, a noté que cela est courant. « Ça n’a pas d’allure, c’est fou ! Ce n’est jamais respecté. Les automobilistes arrivent de partout et sont toujours pressés, ils vont très vite. Je pense qu’il va falloir un accident grave pour que la Ville décide de sécuriser les passages piétons, malheureusement. »

Le problème des grandes artères

Jeanne Robin, co-porte-parole de Piétons Québec, note qu’il est décevant de constater, année après année, que les passages protégés sont peu respectés de la part des automobilistes au Québec.

« C’est vu comme quelque chose d’optionnel, dit-elle. Il y a un marquage au sol et un panneau très clair, donc en principe le passage devrait être respecté. »

Les passages situés sur des boulevards sont particulièrement mal servis, dit-elle. « Ce sont des endroits avec de forts débits de circulation, et qui ne sont pas pensés pour être confortables pour tous les modes de transport. »

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

En observant un passage protégé situé au coin de la rue Cartier et du boulevard Rosemont, La Presse a recensé en une journée 116 situations où le conducteur d’un véhicule a omis de s’immobiliser pour laisser passer une personne qui voulait traverser.

Cela fait des années que la Direction de santé publique de Montréal note que les problèmes majeurs de sécurité pour les piétons se trouvent sur les grandes artères, dit-elle.

« Une des solutions est de rendre les traverses encore plus visibles, soit par des saillies de trottoir, soit par un îlot situé au centre de la chaussée, ce qui a l’avantage de permettre aux piétons de faire une traversée en deux temps. »

Pas de points d’inaptitude

Sophie Roy, porte-parole de la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ), note que l’organisme a peu de données liées au non-respect des passages protégés au Québec. « Ne pas laisser traverser les piétons à une traverse protégée est une infraction, mais comme il n’y a pas de points d’inaptitude, on se trouve à ne pas avoir de données là-dessus », dit-elle.

Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) signale que les agents du poste de quartier de Rosemont « procèdent à des opérations tout au long de l’année afin d’assurer un partage de la route et des responsabilités entre les piétons, les cyclistes et les automobilistes. » Sur le territoire du SPVM, les policiers ont remis 1375 constats d'infractions pour des violations de l'article 410 en 2016, 1753 en 2017 et 1714 l'an dernier.

Le Code de la sécurité routière prévoit une amende de 100 $ pour les contrevenants. Pour Jeanne Robin, le gouvernement devrait réfléchir à hausser l’amende et à imposer des points d’inaptitude à la prochaine révision du Code.

Le principe de prudence fait désormais partie des premiers articles du Code, qui parle de l’obligation de protéger les usagers les plus vulnérables.

Jeanne Robin, co-porte-parole de Piétons Québec

« La suite logique serait d’adapter les différentes infractions en fonction de ce principe de prudence, pour renforcer le respect, un peu comme on l’a fait pour protéger les travailleurs sur les chantiers routiers, où l’on double le montant des amendes. »

Laura Boily-Auclair, chargée de communications à l’arrondissement de Rosemont–La Petite-Patrie, signale que l’arrondissement a reçu deux plaintes concernant le passage protégé observé par La Presse.

« À l’arrondissement, on travaille avec le poste de police de quartier pour sécuriser l’endroit le plus possible. On va procéder à une analyse de la signalisation pour une amélioration possible », dit-elle.

+ 16,9 %

C’est la hausse des morts chez les piétons sur les routes du Québec en 2018 comparativement à la moyenne de 2013 à 2017, selon la SAAQ. Les piétons représentaient 19,2 % des morts sur la route en 2018, contre 13,7 % en 2009. Les aînés et les enfants sont surreprésentés dans ces morts par rapport à leur poids dans la population, selon la SAAQ.

Que dit la loi ?

Lorsqu’un piéton s’engage ou manifeste clairement son intention de s’engager dans un passage pour piétons, le conducteur d’un véhicule routier doit immobiliser son véhicule pour lui permettre de traverser. À un tel passage, le cycliste doit également accorder la priorité aux piétons. À Montréal, la contravention est de 100 $ pour un automobiliste et de 80 $ pour un cycliste.

Source : Code de la sécurité routière du Québec