Des ajouts aux plans d’origine, des sols contaminés ou trop mous, des fouilles archéologiques plus longues que prévu et un chantier du ministère des Transports du Québec (MTQ) qui a pris deux ans de retard, voilà autant d’imprévus qui vaudront des « extras » de 300 millions au constructeur du « complexe Turcot ».

Bruno Bisson Bruno Bisson
La Presse

La Presse a appris que le MTQ avait approuvé un avenant couvrant l’ensemble des travaux réalisés depuis 2015 par le consortium KPH Turcot, responsable de la construction des quatre nouveaux échangeurs du complexe Turcot, dans le sud-ouest de Montréal.

Le MTQ doit publier aujourd’hui, sur le système électronique d’appel d’offres (SEAO) du Québec, un avis confirmant le versement d’une somme de 299 775 000 $ au consortium formé par les entreprises Kiewit et Parsons.

Le montant total des « extras » versés par Québec représente une augmentation de 20 % par rapport au contrat original de 1,54 milliard signé en février 2015 par le gouvernement du Québec et KPH Turcot.

Le MTQ assure que cet avenant de 300 millions au contrat de KPH Turcot ne fera pas augmenter le coût global du projet Turcot, évalué à 3,67 milliards. La somme sera puisée à même une enveloppe de réserves pour imprévus qui fait partie du budget global du projet.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Le coût global du projet Turcot est évalué à 3,67 milliards.

Ce montant de 300 millions s’ajoute à d’autres extras totalisant plus de 75 millions qui ont été versés, à ce jour, à d’autres entrepreneurs qui ont réalisé des travaux périphériques aux échangeurs du complexe Turcot, comme la construction du nouveau boulevard Pullman ou le remplacement du pont de la rue Saint-Jacques, au-dessus de l’autoroute Décarie.

Au Ministère, le montant prévu dans le budget global du projet pour les « imprévus » et les « extras » demeure un secret d’État. Il est dissimulé dans un poste de dépenses « autres » totalisant 1,54 milliard (la même somme que le contrat de KPH), dont la ventilation n’est pas rendue publique.

Le secret entretenu autour de ce « budget des extras » vise explicitement à empêcher les constructeurs de connaître les sommes qui y sont affectées et de produire des réclamations pour aller en chercher la totalité.

Il est ainsi impossible de savoir si la réserve pour imprévus constituée pour le projet Turcot est maintenant vide avec le paiement de 300 millions à KPH, ou s’il y reste suffisamment de fonds pour couvrir d’autres imprévus qui pourraient survenir d’ici à ce que les travaux soient complétés, à la fin de 2020.

Selon le Ministère, la construction du projet Turcot est achevée à 83 %. La reconstruction des échangeurs Turcot, Angrignon, Montréal-Ouest et De La Vérendrye, qui composent le complexe Turcot, doit être achevée d’ici à la fin de 2020.

Délais

Selon les informations obtenues par La Presse, plus de la moitié de l’avenant approuvé par le MTQ (164 millions) vise à compenser des retards importants causés en cours de chantier liés à des facteurs échappant au contrôle du consortium.

La grève des grutiers en 2018, les quantités supplémentaires de sols contaminés ou compressibles et les retards causés par des fouilles archéologiques qui ont révélé des artefacts et des installations anciennes en cours de chantier font partie des délais pour lesquels une compensation est accordée à KPH Turcot. Le contrat prévoyait qu’un retard de plus de 10 jours causé par des fouilles archéologiques autorisait le constructeur à demander une compensation.

KPH Turcot reçoit aussi une compensation pour les retards considérables survenus sur le chantier voisin de démolition du pont d’étagement de la rue Saint-Jacques, au-dessus de l’autoroute Décarie, réalisée en mode traditionnel sous la responsabilité du MTQ.

Depuis le début des travaux de construction des échangeurs du Sud-Ouest, il y a quatre ans et demi, le chantier du pont de la rue Saint-Jacques constitue, et de loin, le pire des « imprévus » du projet Turcot. La démolition du pont d’étagement, qui devait avoir lieu dès le début des travaux, a été retardée pendant plus de deux ans en raison de la présence d’un grand collecteur d’eaux usées de la Ville de Montréal, sous le pilier principal du pont.

Cette situation a contraint le MTQ à dépenser plus de 50 millions pour déplacer une partie du collecteur municipal avant de procéder à la démolition et de reconstruire le nouveau pont de la rue Saint-Jacques, inauguré à la fin de 2018.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Le nouveau pont de la rue Saint-Jacques a été inauguré à la fin de 2018.

Les travaux de déplacement du collecteur, confiés à d’autres entrepreneurs, ont eux-mêmes généré les « extras » les plus importants versés par le MTQ (voir encadré) pour des travaux qui n’étaient pas prévus au contrat principal de KPH Turcot.

Pendant cette période, KPH Turcot a dû reconfigurer ses chantiers, modifier des méthodes de travail et réaménager certains échéanciers en raison de l’empiétement de ces travaux sur ses ouvrages. En vertu du phasage des travaux qui avait été prévu, le pont aurait dû être déjà démoli au moment où les chantiers de KPH ont débuté dans ce secteur.

Travaux additionnels

Le consortium KPH Turcot touchera aussi des « extras » de plusieurs dizaines de millions pour des travaux qui lui ont été confiés et qui n’étaient pas prévus au contrat de 2015. La construction de murs de soutènement le long de la falaise Saint-Jacques et de la rue De Courcelle en périphérie de l’échangeur Turcot de même que l’élargissement à deux voies d’une sortie de l’autoroute 15 Sud vers le boulevard De La Vérendrye font partie des travaux pour lesquels KPH recevra une somme additionnelle de 89 millions.

Une bonification de 25 millions a aussi été accordée à KPH pour sa contribution au déplacement d’un corridor ferroviaire du Canadien National (CN) qui compte quatre voies, en plein cœur de l’échangeur.

Enfin, des travaux majeurs réalisés par KPH Turcot pour ajouter des lampadaires et des feux de circulation et pour enfouir des câbles électriques et de télécommunications sous la rue Notre-Dame Ouest, à la demande de la Ville de Montréal, sont aussi compensés par un avenant de 15 millions, qui sera remboursé par la municipalité.

Budget du projet Turcot

1,54 milliard
Contrat principal (KPH Turcot)

590 millions
Autres chantiers (hors KPH) 

1,54 milliard
Autres coûts (incluant la réserve pour imprévus)

TOTAL : 3,67 milliards

Principaux « extras » au contrat de KPH Turcot*

164 millions
Retards pour imprévus

89 millions
Ajouts et conditions de réalisation

25 millions
Travaux ferroviaires

15 millions Travaux de voirie (Ville de Montréal)

7 millions
Autres

TOTAL : 300 millions

* Les sommes sont arrondies

Source : ministère des Transports du Québec