En dépit des mises en garde du service des affaires juridiques de la Ville de Montréal, l'administration de l'ancien maire Denis Coderre a contourné les règles d'attribution de contrats pour confier l'organisation de la course de Formule E à evenko, par l'entremise d'un organisme à but non lucratif (OBNL). Résultat : le cabinet Coderre a gardé le contrôle sur l'événement qu'il savait largement déficitaire et n'a respecté ni l'indépendance ni l'autonomie de l'organisme, conclut le Bureau de l'inspecteur général (BIG) de Montréal.

Mis à jour le 29 mai 2018
Kathleen Lévesque LA PRESSE

Dans un rapport accablant déposé lundi après-midi au conseil municipal, le BIG souligne que les interventions du maire Coderre et de son cabinet ont été nombreuses dans ce dossier. Surtout, il note que tout a été mis en place pour que le maire atteigne «son objectif, soit qu'evenko organise sa course».

Ainsi, la création d'un OBNL baptisé Montréal c'est électrique (MCE) a servi de courroie de transmission pour permettre de subventionner le promoteur evenko, note le BIG. Le service des affaires juridiques avait pourtant mis en garde l'administration Coderre et lui avait recommandé de lancer un appel d'offres pour dénicher un promoteur.

Mais Denis Coderre a plutôt «personnellement contacté» evenko pour l'aider à faire de la Formule E «un grand succès».

Or, l'événement, qui s'est déroulé les 29 et 30 juillet 2017 dans le cadre des célébrations du 375e anniversaire de Montréal, n'a pas été la réussite escomptée. Il est rapidement devenu un poids politique pour la campagne électorale de Denis Coderre.

«Dans les règles de l'art», selon Coderre

Lundi, ce dernier s'est dit en désaccord avec «l'interprétation» de l'inspecteur général. Il a affirmé que l'OBNL avait également un mandat de promotion de l'électrification des transports. «On a tiré la plogue rapidement, alors c'est sûr qu'on a l'impression que c'est juste ça [la course] qu'a fait Montréal c'est électrique», a-t-il dit en entrevue au 98,5 FM.

M. Coderre insiste pour dire que les contrats ont été signés «dans les règles de l'art» et que l'OBNL n'était pas contrôlé directement par son bureau. «On avait un droit de regard dans le sens qu'on a mis de l'argent. [...] Avoir un droit de regard, on le fait dans toutes les OBNL!» a-t-il protesté.

La mairesse Valérie Plante n'en démord toutefois pas. «La Formule E a coûté des millions de dollars aux contribuables. C'est inacceptable et ce n'est pas digne de la fonction d'élu.» 

Au passage, elle a pointé en direction des membres de l'équipe Coderre qui siègent toujours au conseil municipal et qui, selon elle, «ont fermé les yeux».

Mais si Denis Coderre croyait, comme le relate le rapport du BIG, qu'«il fallait sauter sur l'opportunité», toutes les estimations laissaient entrevoir de grandes difficultés financières.

Dès 2015, evenko, une filiale du Groupe CH qui est propriétaire du Canadien de Montréal, a analysé que l'aventure ne serait pas profitable. Même les têtes dirigeantes de Formula E Opérations (FEO) croyaient que l'événement ne pourrait générer de profits.

«Plusieurs analyses financières sont donc effectuées par evenko et il en résulte que peu importe le scénario retenu, la Formule E sera largement déficitaire. Les chiffres avancés varient entre 11 millions et 20 millions de dollars de déficit pour chacune des 3 années», peut-on lire dans le rapport du BIG.

L'analyse d'evenko était basée sur la vente de billets et les commandites, mais ne tenait pas compte des subventions gouvernementales espérées par le cabinet du maire Coderre. Devant la situation, evenko a décidé de ne pas agir comme promoteur.

Ingérence dans l'OBNL

C'est dans ce contexte que l'idée de créer un OBNL est née. Ce serait Montréal c'est électrique qui agirait comme promoteur et confierait les opérations à evenko. La structure permettait ainsi de bénéficier de subventions gouvernementales.

L'administration Coderre aurait dû créer un mur entre elle et l'OBNL pour éviter toute ingérence, observe le BIG. Mais dans les faits, «le cabinet du maire n'a pas gardé ses distances par rapport à MCE». «Le dossier révèle également que le dossier a, dès le début, été entièrement géré par le cabinet du maire», peut-on lire.

Lundi, evenko a souligné dans un communiqué être «le seul fournisseur local à ne pas avoir été payé en totalité pour ses services». «Nous apparaissons donc sur la liste des créanciers dans la procédure de faillite de MCE, le promoteur.»

En février dernier, la nouvelle administration montréalaise a annulé la course de Formule E prévue en 2018. Ce «fiasco financier», comme elle l'a qualifiée, aura coûté, de façon préliminaire, quelque 25 millions de fonds publics. Au total, les créanciers réclament 32,4 millions.

La question financière de la Formule E est actuellement sous la loupe de la Vérificatrice générale de Montréal.

- Avec Vincent Larouche, La Presse

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QUELQUES RÉACTIONS

La mairesse Valérie Plante : «C'est une responsabilité d'être élu!», a rappelé la mairesse Valérie Plante, qui n'a pas caché sa colère. «Les gens nous donnent leur confiance et leur vote. Et on se retrouve dans une situation où le maire a décidé de faire fi des lois pour arriver à ses fins», et sans que ses collègues du cabinet et du comité exécutif ne réagissent. «C'est inacceptable», a-t-elle soutenu.

L'ex-maire Denis Coderre : La Formule E était d'abord et avant tout une vision devant permettre un «rayonnement maximum de Montréal», a souligné l'ex-maire Denis Coderre à TVA. Selon lui, la dette qui découle de l'événement est liée au choix politique de l'administration Plante de mettre fin au projet qui aurait pu se révéler profitable après quelques années. «Ç'a toujours été basé sur une vision. On a fait les choses dans les règles de l'art», a-t-il affirmé malgré la controverse.

Lionel Perez, chef de l'opposition : Selon le chef de l'opposition officielle Lionel Perez, les mises en garde du contentieux de la Ville face au projet de la Formule E n'ont jamais été présentées au comité exécutif où il siégeait. La vision politique ainsi que les estimations financières étaient toutefois connues. «Les avocats ont des obligations de partager les informations. On va devoir se pencher là-dessus à la Ville de Montréal», a commenté M. Perez, qui a toutefois refusé de qualifier le travail de gestion du maire Coderre.

evenko : Dans un communiqué, evenko a souligné avoir prédit dès le départ que l'événement serait «risqué financièrement» et ferait des «déficits importants». Mais le maire et la Ville avaient partagé avec l'entreprise une «vision à long terme» de l'événement comme «un outil dynamique pour l'image de Montréal, la promotion de l'électrification des transports et un événement qui pourrait, à terme, s'inscrire dans la trame événementielle montréalaise». «Nous avons choisi de participer au processus sachant que parfois, il est nécessaire d'investir pendant quelques années afin de réussir de grands projets», précise le communiqué.

La Presse

La course de Formule E s'est déroulée les 29 et 30 juillet 2017 dans le cadre des célébrations du 375e anniversaire de Montréal.