C'est la seule route du Grand Montréal où l'on n'épand pas un seul gramme de sel en hiver : le pont de glace reliant Hudson et Oka est tout de même menacé par la météo des prochains jours - et plus fondamentalement par les changements climatiques.

Philippe Teisceira-Lessard LA PRESSE

Le pont, peu connu des Montréalais, s'étend sur deux kilomètres de voie glacée. Automobilistes et piétons défilent calmement, roulant et marchant littéralement sur les eaux de la rivière des Outaouais. Les motoneigistes, eux, fusent dans un boucan d'enfer.

Jean-Claude Léger, copropriétaire du pont avec son frère depuis 1987, perce des trous à la tarière pour permettre à la pluie des prochains jours de se drainer.

C'est la première fois depuis 2015 que les conditions météo lui permettent d'ouvrir le pont. Et ce ne sera pas un grand cru. Inauguré seulement le 31 janvier dernier, M. Léger estime que son ouvrage n'en a plus pour bien longtemps.

« On voit la tendance du réchauffement climatique. C'est définitif. J'ai des données de 1942 à aujourd'hui en blocs de 10 ans et tu vois la tendance », dit Jean-Claude Léger.

« Depuis 30 ans, ça fait cinq fois qu'on ne peut pas ouvrir : 2002, un hiver très doux, 2008, un hiver très enneigé [...], 2012, 2016 et 2017 », explique-t-il.

Environnement Canada a diffusé hier une alerte météo prévoyant « un important redoux accompagné de quantités significatives de pluie ».

« Un front chaud en provenance du centre des États-Unis progressera sur la province au cours des prochains jours. Le mercure sera en hausse graduelle pour atteindre plus de 10 degrés mercredi », explique l'agence fédérale.

« Des quantités de pluie entre 20 et 30 millimètres sont attendues entre ce soir et mercredi [hier soir et demain]. La pluie, s'additionnant au ruissellement dû à la fonte du couvert de neige, pourrait causer des inondations par endroits. »

UNE HEURE ÉCONOMISÉE

En attendant, les résidants du coin en profitent. Pour un Okois qui veut rendre visite à un Hudsonois, il s'agit d'un raccourci de 80 kilomètres.

Dans la plupart des cas de figure, l'économie est moins importante, mais la possibilité d'éviter la congestion montréalaise n'a pas de prix. Enfin, sauf les 8 $ que coûte le passage.

« Rendu à cette heure-là, oublie ça, l'A13 », a expliqué Pierre Séguin, au volant d'un petit camion d'entreprise, en milieu d'après-midi. Il s'apprêtait à emprunter le pont de glace à partir d'Hudson. « Je vais à Saint-Eustache et j'arrive de Vaudreuil. Je vais sauver au moins une grosse demi-heure, certain. »

Tina Balazovjech, elle, faisait le chemin en sens contraire. « Je travaille à l'école à Kanesatake deux fois par semaine. Je suis partie de Pierrefonds ce matin et ça m'a pris une demi-heure. Ça me prendrait une heure. C'est presque deux fois plus vite », a-t-elle calculé. « Ça me sauve beaucoup de temps. J'aime ça. »

Jean-Claude Léger aimerait voir davantage de banlieusards utiliser son pont. 

« Il y en a beaucoup qui disent qu'ils sauvent 50 minutes, une heure, rapporte M. Léger. Pas à cause de la distance nécessairement, mais à cause de la congestion. Ici, ce n'est pas comme au tunnel Hippolyte-La Fontaine »

Mais en plus de son effet sur la glace, le redoux a un effet important sur l'esprit des automobilistes. « Plus les températures jouent, plus ça affecte le nombre de véhicules. Les gens sont craintifs un peu », avance-t-il. Pourtant, nul danger de finir dans la rivière des Outaouais : la glace fait 24 pouces d'épaisseur. Ce n'est pas la minceur de la glace qui sonne le glas du pont à la fin de l'hiver, mais plutôt l'accumulation de gadoue sur le dessus de la surface glacée.

Dans tous les cas, les véhicules de plus de trois tonnes sont interdits.

PROMENADE ET PÊCHE

D'autres profitent du pont de glace de manière récréative : Marie-Josée Sciotto et Édith Tremblay font une promenade avec un labrador chocolat nommé Molly.

« C'est plus le fun un hiver avec le pont de glace », s'est réjouie Mme Sciotto. « On en profite, il fait beau. Peut-être pas demain, mais... » « Mettons qu'on va faire plus d'activités avec le pont de glace que s'il n'y en avait pas », a ajouté Mme Tremblay.

Tout près, un homme a installé une petite roulotte. Il surveille une série de trous, certains surmontés de cannes à pêche.

« On pogne une couple de perchaudes. De temps en temps un doré. C'est plus pour s'amuser et prendre de l'air », a expliqué Guy. L'homme ne veut pas donner son nom de famille ni que l'on photographie ses installations : l'an dernier, un pêcheur voisin qui s'est vanté de son esturgeon sur Facebook a vu débarquer plusieurs dizaines de curieux le lendemain matin.

En après-midi, Guy soulignait qu'il n'avait absolument rien attrapé depuis le début de la journée.