Les clichés ont la vie dure en immigration. Ils viennent autant de la méfiance des étrangers que de la vertu ostentatoire.

Publié le 28 mai

« Plus il y a d’immigrants, plus ça met de la pression à la baisse sur les salaires », a prétendu François Legault à la mi-mai au Salon bleu.

« Il n’y a pas de preuve de cela », réagit Gilles Grenier, professeur émérite à l’Université d’Ottawa qui se spécialise dans l’immigration et le marché du travail.

Faudrait-il donc accueillir jusqu’à 70 000 immigrants par année au Québec, comme le proposent les libéraux, pour combler nos besoins en main-d’œuvre ?

« L’effet serait très faible, voire nul », répond M. Grenier. Il l’avait déjà soutenu dans un rapport commandé par le ministère de l’Immigration en 20141. C’est la conclusion à laquelle arrive aussi son collègue Pierre Fortin dans une toute nouvelle étude2.

Une vieille rengaine veut que les immigrants « volent les jobs ». C’est faux. En arrivant ici, ils consomment et alimentent la demande, ce qui crée d’autres emplois. Mais il faut suivre cette logique jusqu’au bout. Cela signifie donc aussi qu’ils ne règlent pas la pénurie de main-d’œuvre.

L’effet sur le vieillissement de la population ou sur le revenu par habitant est également faible.

L’intolérance est dénoncée avec raison. Mais dans ce combat, certains vont un peu loin. Ils font de l’immigration une question morale et ils lui prêtent des vertus miraculeuses.

Je rappelle ici que le débat ne porte pas sur les demandeurs d’asile et les réunifications familiales. Ces catégories sont gérées par le fédéral. Elles relèvent du droit international et du devoir humanitaire. Pour l’immigration courante sélectionnée par le Québec, toutefois, il faudrait écouter davantage les économistes.

Jeune pays au vaste territoire, le Canada est parmi les plus accueillants au monde. Il veut recevoir plus de 400 000 immigrants par année. Son but : compter 100 millions de citoyens en 2100. Pendant ce temps, la bureaucratie fédérale est incapable de traiter les dossiers actuels dans des délais d’attente humains.

Pour maintenir son poids démographique, le Québec devrait doubler son immigration. Cela poserait toutefois des défis d’intégration. Par exemple, il faudrait loger ces nouveaux arrivants et construire plus d’écoles et de garderies. Et il y a l’enjeu particulier de la francisation.

Même si le Québec paraît moins généreux que le Canada, il ne devrait pas avoir honte. Le Grand Montréal accueille proportionnellement plus d’immigrants que des métropoles cosmopolites comme Boston, Seattle, San Francisco et Los Angeles.

Quelle est la capacité d’accueil ? Il n’existe pas de réponse objective. Le calcul est plus politique que scientifique.

Les caquistes ont créé Francisation Québec, un guichet unique, en plus de réduire les droits de scolarité pour les immigrants en région et d’élargir le programme de travailleurs temporaires. Mais en même temps, M. Legault alimente l’insécurité collective en prétendant que les immigrants font baisser les salaires.

Si on suit son raisonnement, il faudrait expulser les anges gardiens qui soignent nos aînés dans les CHSLD, sous prétexte que cela nuirait aux statistiques économiques.

Jean Boulet, ministre du Travail et de l’Immigration, a indiqué que le Québec pouvait accueillir 58 000 immigrants. Ce ministre studieux est le spécialiste du gouvernement. Pourtant, il a dû se rétracter et revenir à la position de M. Legault, un plafond rigide de 50 000. Parce que c’est l’option la plus populaire, selon un sondage du parti…

MM. Fortin et Grenier prônent de maintenir le niveau actuel, c’est-à-dire un peu plus de 50 000 nouveaux arrivants par année. Sylvain Giguère, économiste principal à la Communauté métropolitaine de Montréal, est d’accord. Selon lui, cela compenserait la baisse du taux d’activité (le pourcentage de citoyens qui travaillent ou qui cherchent un emploi).

Mais M. Giguère insiste : il faut aussi agir ailleurs.

Plusieurs emplois en demande sont mal payés. Pas étonnant que le personnel manque… Tous les intervenants à qui j’ai parlé recommandent d’abord d’augmenter la productivité, par exemple en automatisant des tâches.

Chez nous, la pénurie de main-d’œuvre est récente. Elle déstabilise. Mais il faudra bien s’y habituer, comme d’autres pays ont appris à le faire. Notamment en déployant plus d’efforts pour attirer et retenir les employés, et aussi pour automatiser le travail. Or, malgré son rattrapage, le Québec demeure moins productif que le reste du pays.

Le lobby patronal n’ose pas dire à ses membres qu’ils doivent se réinventer. Il préfère dire que la hausse des seuils est la solution.

Certes, les néo-Québécois peuvent avoir un précieux apport culturel, humain et économique. Les jeunes immigrants sont deux fois plus diplômés que les natifs. Si on combat la discrimination et reconnaît leurs compétences, la société sera plus prospère, rappelle M. Giguère, qui a produit une étude à ce sujet pour l’OCDE3.

Mais il faut aussi miser sur le bassin sous-utilisé de main-d’œuvre, comme les 60 ans et plus. La fiscalité punitive et les conditions de travail rigides sont encore un obstacle. Et de façon générale, le manque de formation est un problème criant.

Pour nos politiciens, ces mesures ont toutefois un désavantage : elles sont plates. Mais peut-être que notre débat sur l’immigration a besoin de devenir un peu moins palpitant.

1. Consultez le rapport cosigné par Gilles Grenier
2. Consultez l’essentiel de l’argumentaire de l’étude de Pierre Fortin, qui n’est pas encore sur le site du Ministère
3. Consultez l’étude de Sylvain Giguère