Lorsque le développement du quartier Griffintown sera terminé, il devrait symboliser une vision du Montréal d’aujourd’hui. Conçu surtout pour les déplacements à pied ou à vélo, ce quartier qui tente de se rapprocher du fameux concept de la « ville des 15 minutes » franchit en ce moment une étape cruciale.

Publié le 1er avril

Sa transformation extrême est rendue à mi-parcours. Environ 54 % de ce qui a été prévu dans le Programme particulier d’urbanisme (PPU) a été réalisé. Des immeubles continuent d’être érigés, des commerces nouveau genre affluent, et les acheteurs ne manquent pas.

Tout va bien, donc !

Euh… Pas tout à fait. Il se passe que la Ville de Montréal et les promoteurs rencontrent de plus en plus l’opposition de certains résidants qui contestent des projets qui ne correspondent pas à leur vision des choses.

Ces mouvements de contestation retardent le processus, découragent les promoteurs et sont un boulet pour l’administration municipale, plus particulièrement pour Benoit Dorais, maire de l’arrondissement du Sud-Ouest, qui est aux commandes de ce titanesque projet.

Il a donc décidé de prendre le taureau par les cornes en rappelant aux citoyens le « plan de match » adopté en 2013 et en leur expliquant ce qui reste à faire. Pour cela, il veut organiser un grand forum qui aurait lieu l’hiver prochain.

Vous voulez avoir les coudées franches pour continuer le projet ? lui ai-je demandé.

« Je n’aime pas trop cette expression, car ça ne me ressemble pas, m’a-t-il répondu. Ça fait free pass. Je préfère parler de dialogue, de soirées de consultation, de portes ouvertes. »

PHOTO PHILIPPE BOIVIN, ARCHIVES LA PRESSE

Benoit Dorais, maire de l’arrondissement du Sud-Ouest

Au fil de la discussion, j’ai compris que Benoit Dorais veut avoir ce « dialogue » avec les résidants parce qu’il craint que le développement de Griffintown s’embourbe, mais aussi parce qu’il tient à défendre les intérêts des promoteurs.

« Nos ambitions sont tellement grandes pour Griffintown qu’on ne peut pas tout payer. On a décidé de demander aux promoteurs d’en assumer une bonne partie. La Ville s’engage à assurer le reste (infrastructures, parcs, etc.). Mais si on veut des œuvres d’art public, des marges de recul pour que ça soit agréable de se promener et une diversité de logements, il nous faut la collaboration des promoteurs. »

Benoit Dorais m’assure que cette collaboration est présente. Mais en retour, les promoteurs espèrent que leurs projets, une fois acceptés, puissent se faire sans obstacle. « Ça ne m’étonnerait pas de voir prochainement un promoteur vouloir aller en référendum pour défendre son projet », m’a confié Benoit Dorais.

Le maire du Sud-Ouest fait-il référence à ce projet résidentiel et commercial qui doit être érigé rue Eleanor ? Le promoteur avait l’intention de construire un hôtel, mais face à une levée de boucliers d’un groupe de citoyens, il a dû retourner à sa table à dessin.

« Les citoyens lui ont dit qu’ils voulaient du résidentiel, raconte Benoit Dorais. Le promoteur a changé ses plans et a créé un projet résidentiel. On lui a accolé du logement social et une coopérative. Le promoteur a même cédé des terrains pour qu’on puisse avoir des espaces verts. Résultat : les citoyens rejettent aussi ce projet. »

Il faut savoir qu’il est très facile de créer un mouvement de contestation. Il suffit que 12 personnes d’un même secteur se rassemblent et déposent une demande de référendum. Cette demande doit ensuite recevoir l’appui de 10 % des habitants du secteur concerné. « C’est facile à obtenir quand 800 personnes habitent sur un même coin de rue », ajoute Benoit Dorais.

Les résidants qui s’opposent au projet de la rue Eleanor jugent que cet immeuble de 25 mètres de hauteur comprenant 120 logements et espaces commerciaux obstruerait leur vue et les priverait du soleil.

Selon Benoit Dorais, « le promoteur est en train de se demander s’il ne va pas déposer son projet d’hôtel plein droit sur lequel personne n’aurait rien à dire ou s’il va soumettre son projet résidentiel ». Car il faut savoir que le PPU prévoit le développement par dérogation.

« Les gens veulent tout le plan de match de Griffintown, mais n’acceptent pas la prémisse qu’il faut composer avec la formule dérogatoire, dit-il. […] Ce qui se passe en ce moment, c’est que les citoyens qui sont venus s’installer dans Griffintown, quand ils voient arriver un nouveau projet, nous disent qu’ils n’en veulent pas. On ne peut pas fonctionner comme cela, nous sommes à moitié chemin. »

En résumé, plus Griffintown se développe, et plus les voix critiques se font entendre. Et selon Benoit Dorais, ce sont les nouveaux habitants du quartier qui se font le plus entendre. « Les nouveaux regardent le bout qu’ils veulent bien voir. Ils veulent un parc, un centre communautaire ou une bibliothèque de six étages, sauf que ce n’est pas ça, le plan de match qui a été décidé de façon consensuelle. En même temps, je ne veux pas jeter la pierre à ces citoyens. Il faut se parler. »

La Ville, qui aura investi au total 500 millions de dollars en infrastructures, subit également la pression des citoyens, qui ont hâte de voir la fin des travaux. Ils n’en peuvent plus de vivre dans un gigantesque chantier qui génère bruit et saleté depuis de nombreuses années.

Le développement de Griffintown est l’un des plus grands projets des dernières décennies à Montréal. Ce n’est pas souvent que l’on voit un secteur de 84 hectares situé au cœur d’une métropole complètement transformé.

Il aurait été étonnant que ce grand bouleversement se fasse sans heurts. Que serait une ville sans l’implication de ses résidants ? Aucune administration responsable ne peut rejeter cela, surtout pas celle qui est en place.

Mais voilà, le PPU de Griffintown a fait l’objet d’une vaste consultation il y a une dizaine d’années. Ce qui se passe actuellement, c’est que des citoyens veulent obtenir des consultations publiques sur un plan qui a déjà été soumis en consultation publique.

J’ai déjà écrit que l’administration actuelle faisait trop de consultations publiques et que certaines d’entre elles semblaient bidon et artificielles. Mais dans le cas de Griffintown, je comprends que l’on veuille procéder et freiner le tataouinage.

Car, au rythme où vont les choses, ce quartier moderne sera désuet quand il sera enfin prêt.

Stationnement

Ce n’est un secret pour personne : Griffintown n’est pas un quartier conçu pour les voitures. Cette particularité était prévue dans le développement de ce quartier « moderne ». Avec la densification qui augmente, la situation sera plus difficile pour les automobilistes. « Au fur et à mesure qu’on réaménage les rues et les trottoirs, on retire du stationnement, dit Benoit Dorais. Mais les gens veulent pouvoir recevoir la visite. »

De nombreux résidants échangent leur espace privé avec d’autres. Les gens communiquent cette information sur les réseaux sociaux. « Nous, ce qu’on aimerait faire à la Ville, c’est mutualiser les places à plus grande échelle », indique Benoit Dorais.

Il souhaite créer un système où les espaces libres dans les stationnements souterrains des immeubles puissent être offerts aux visiteurs. Pour cela, il faudra obtenir la collaboration des syndicats de propriétaires.

Camions

La présence des camions lourds dans les rues de Montréal est devenue une préoccupation pour l’administration Plante. Des mesures devraient être annoncées au cours des prochains mois, nous dit-on. En attendant un plan élargi, l’arrondissement du Sud-Ouest interdira aux camions de circuler sur les rues de la Montagne et Peel (dans le secteur de Griffintown).

Anciennes écuries

Le projet qui doit être érigé sur le terrain des anciennes écuries est actuellement en consultation publique. Ce projet a pris de l’ampleur et offrirait un espace vert, réhabiliterait le canal de fuite et redévelopperait le site du parc archéologique. « Pour réaliser tout cela, il faut aller un step plus loin, avance Benoit Dorais. Il faut faire une modification au plan d’urbanisme. »

Écoles

Dès sa création, le quartier de Griffintown a montré certaines lacunes, dont celle de ne pas avoir prévu la présence d’écoles et de garderies. Près de 10 ans après le début des chantiers, ce dossier avance lentement, mais sûrement. « Nous travaillons à un projet de deux écoles primaires avec le ministère de l’Éducation, dit le maire du Sud-Ouest. On est à la recherche de terrains. Notre objectif est d’offrir une première école pour la rentrée scolaire de 2024. »

Consultez le Programme particulier d’urbanisme de Griffintown