Quand la fin approche, les suppliciés tendent à dire n’importe quoi. C’est le spectacle qu’Erin O’Toole a offert à ses juges.

Publié le 2 février

En réunion avec son caucus mercredi, le ci-devant chef conservateur a promis trois choses : il devancerait le vote de confiance des militants du parti, il écouterait ses députés et il serait disposé à réviser ses positions.

Des députés étaient incrédules, m’a-t-on raconté. Quoi ? Il changera encore de position ? Ce n’est pas une solution, c’est le problème !

Mais il était déjà trop tard. Même d’anciens alliés l’avaient largué après son tweet du lundi soir.

Il avait lancé la mise en garde suivante : « Deux routes s’ouvrent devant le Parti conservateur du Canada. La première est celle de Randy Hillier et Derek Sloan. Elle est colérique, négative et extrême. C’est un cul-de-sac. Elle ferait du parti de la confédération un NPD de la droite. »

Sur le fond, ce n’était pas faux. N’empêche que c’était d’une rare maladresse. Peu avant le vote, il assimilait ses critiques à M. Sloan, cet hurluberlu éjecté du caucus après avoir accepté le don d’un néonazi. Ce fut perçu comme une insulte. Avec ce chef, l’unité du parti devenait impossible.

M. O’Toole ne déplaisait pas seulement à son aile droite. Ses opinions fluctuaient comme la marée. Il a fini par dériver au large, jusqu’à la noyade.

Ce qui lui a manqué, en un mot : l’authenticité.

C’était aussi le cas d’Andrew Scheer. Quand il parlait d’avortement, sa position était ambiguë. On sentait un décalage entre sa pensée et sa parole.

Plus le temps passait, plus les Canadiens avaient une opinion défavorable de MM. O’Toole et Scheer.

Mais ce problème ne vient pas seulement du chef. Les causes sont plus profondes.

Pour gagner la course à la direction, il faut plaire à la base militante. Pour devenir premier ministre, il faut s’adresser à l’ensemble des Canadiens. Ce qui fait gagner le premier vote fait souvent perdre le deuxième.

Bien sûr, rien de neuf ici.

En 1983, Brian Mulroney promettait à ses militants de ne jamais appuyer le libre-échange avec les États-Unis. Ce serait comme une souris qui couche avec un éléphant. Une relation douloureuse.

On connaît la suite : le parti l’a choisi, il est devenu premier ministre et il a fait exactement le contraire…

Qu’y a-t-il de différent aujourd’hui ? Ce n’est plus le même parti. La fusion avec l’Alliance canadienne y a ajouté une droite plus idéologique. Ces militants s’éloignent des préoccupations de la population générale. Un bon exemple : l’environnement.

En congrès le printemps dernier, les membres ont refusé de reconnaître l’existence des changements climatiques. Plus le temps passe, plus ce déni devient radical.

Pour unir ces factions, le meilleur ciment reste la perspective du pouvoir.

En principe, les conservateurs n’en sont pas si loin. Ils ont gagné le vote populaire dans les deux dernières élections et ils sont à égalité statistique avec les libéraux dans les sondages. Le temps ne fera qu’user le gouvernement Trudeau, ce qui les aidera.

Mais ils croient que M. Trudeau est un mauvais rêve, un premier ministre presque illégitime par son incompétence, alors ils ne digèrent pas de risquer de perdre une troisième fois.

Parmi les candidats à la chefferie, il y a Pierre Poilievre. Il est authentique jusqu’à la caricature. Il provoque, et les militants l’adorent. L’hyperpartisanerie du trumpisme semble l’inspirer. Pour lui, la politique est un combat extrême. Sa présence risque de dissuader ses collègues de se lancer, à l’exception peut-être de Leslyn Lewis, dont les chances de succès sont quasi nulles.

D’autres, plus progressistes, souhaitent le retour de Peter Mackay. Son intérêt reste à confirmer. Sa défaite contre M. O’Toole lui a laissé de mauvais souvenirs.

Sa mission : se réconcilier avec la droite conservatrice et clarifier ses positions. Bref, apprendre des erreurs de M. O’Toole.

C’est plus facile à dire qu’à faire…

Comment le futur chef pourrait-il faire le grand écart ? Être à la fois authentique et raisonnable ?

Dimitri Soudas raconte que Stephen Harper, dont il était directeur des communications, traçait symboliquement un carré. À l’intérieur : les sujets défendus par le parti. Le reste, comme l’avortement, était proscrit.

C’était clair. Et ça se faisait dans le respect.

Les estimations varient sur le nombre de députés conservateurs sociaux. Ils seraient une trentaine. Ils savent qu’ils ne gagneront pas, mais ils veulent être écoutés. Et pouvoir s’exprimer au moins un peu. Le défi consiste à leur trouver des enjeux moraux qui ne déplairont pas trop à la majorité des Canadiens. C’est à cela que servaient pour M. Harper les peines criminelles minimales et le changement de l’âge du consentement sexuel.

Aujourd’hui, la pression est forte pour aller beaucoup plus loin, comme on le voit avec l’appui enthousiaste de M. Poilievre au « convoi de la liberté ». Certes, bien des gens ordinaires sont écœurés de la pandémie, et il faut les écouter avec respect. Mais cela ne justifie pas de banaliser à ce point les dérapages et l’appartenance de certains organisateurs à l’extrême droite.

En ce sens, M. O’Toole avait raison. En courtisant les militants purs et durs, les conservateurs risquent de se parler entre eux. De devenir une sorte de NPD de droite. Mais les députés ne contrôlent plus leur sort. Ce sont leurs militants qui décideront pour eux, probablement d’ici la fin de l’été. Ce qui laisse une fois de plus la voie libre aux libéraux.