Il y a en ce moment dans les classes du Québec 30 000 enseignants sans brevet1, vu le manque de personnel. Leur statut est techniquement illégal. On les « tolère », pour ainsi dire, en vertu d’une autorisation spéciale.

Publié le 11 déc. 2021

Mais qu’une femme se présente en classe avec un foulard, ça, oh là là, la loi ne saurait le permettre.

Fatemeh Anvari, qui déjà était la deuxième remplaçante dans une classe de troisième année, a donc été mutée à des tâches administratives dans son école de Chelsea. Elle s’occupera, figurez-vous, des dossiers d’inclusion.

L’enseignante est appréciée. Les parents ont pris fait et cause pour elle. Mais la loi 21, c’est la loi. Jagmeet Singh ne peut pas enseigner la chimie au secondaire au Québec. Un juif pratiquant serait aussi banni d’une classe s’il portait la kippa.

Telle est la loi. Et vu qu’elle contient une disposition de dérogation aux chartes, les tribunaux ne peuvent pas intervenir pour l’invalider en tout ou en partie.

Ni la Cour d’appel ni la Cour suprême n’y pourront rien, à moins de récrire la Constitution, qui permet cette dérogation – ce qui serait scandaleux. J’ajouterais même que l’exception d’application pour la commission scolaire anglophone de Montréal, permise par le jugement de la Cour supérieure, devrait disparaître pour la même raison de cohérence.

Mais trois choses me frappent dans la triste mise à l’écart – ô combien légale – de Mme Anvari.

Premièrement, l’inutilité de la loi. Deuxièmement, la victoire du discours politique caquiste. Et troisièmement, mais c’est un peu la même chose, la gêne politique de l’opposition.

Il n’est pas inutile de revenir un petit peu en arrière. La loi 21 est le sous-produit politisé de la commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables au Québec. Une commission qui, après avoir fait le tour du territoire et de la question, a conclu que le Québec n’avait pas de grave problème de vivre-ensemble. Les relations interculturelles y sont généralement harmonieuses. Elle recommandait cependant qu’on interdise les signes religieux pour les personnes exerçant le pouvoir « coercitif » de l’État – policiers, procureurs, juges.

Le gouvernement de la CAQ est allé plus loin et a inclus les enseignants des écoles publiques.

Même en admettant que cette politique fût valable, on pouvait se demander : on parle de combien de profs ? De 5000, 500, 5 ?

La loi a vécu deux ans. Et c’est le premier cas rapporté. Il s’agit d’une enseignante suppléante. On va dire, bureaucratiquement parlant, quoi, 0,5 ?

Oui, d’autres personnes, déjà en poste, portaient des signes religieux. Combien ? Le gouvernement ne l’a jamais établi. Comme il n’a jamais établi que le port pour un individu d’un signe religieux était une forme de prosélytisme ou de tentative d’endoctrinement ou de persuasion religieuse. Ou que cela posait un problème autre qu’idéologique ou de perception.

C’est curieux, les gens qui sont en contact en chair et en os avec Mme Anvari se portent à sa défense, sont tristes de la voir écartée de son travail et ne sont pas tentés de se convertir à l’islam…

Ce qui me mène au deuxième point : la victoire du discours « laïcard », comme on dit en France.

La Loi sur la laïcité de l’État n’a pas rendu le Québec plus laïque. Il l’était déjà. Juridiquement. Politiquement. Socialement. C’est-à-dire que l’État ne favorise aucune religion, fonctionne de manière séparée de toute puissance religieuse, bref, est « neutre » sur le plan religieux.

Le génie du gouvernement Legault, pour ainsi dire, c’est de s’être approprié la laïcité, de l’avoir redéfinie. Il y a maintenant, dans ce nouveau monde, les « pro-laïcité » et les autres.

Or, disait Bouchard-Taylor, dans une société ouverte, l’État n’est pas moins laïque parce que quelques employés affichent un signe religieux. On pourrait même dire qu’en visant indirectement certaines religions – et au premier chef l’islam –, cette nouvelle laïcité est le contraire de la neutralité.

Mais qu’importe. Ce qui est intéressant à observer, c’est qu’avec l’appui des souverainistes conservateurs, cette version à la française de la néo-laïcité, ou de la catho-laïcité, a fait fortune au Québec.

Être opposé à la loi 21, c’est donc maintenant être contre « la laïcité » ; et comme le gouvernement Legault, aidé par la droite souverainiste, en a fait un enjeu d’identité nationale, être contre cette définition de laïcité, c’est être contre « la nation québécoise ».

Politiquement, c’est un coup de maître.

Ça n’en est pas moins un sophisme.

Il découle de ce succès politique extraordinaire la gêne politique des opposants et des critiques. Politiques ou médiatiques. Le clivage est majeur.

Ce n’est plus que du bout des lèvres que les partis politiques fédéraux expriment leurs réserves, a fortiori leur opposition radicale à ces mesures.

Il est vrai – et c’est un autre coup de maître politique du discours caquiste – que le danger est grand de se retrouver dans le camp des « Québec bashers » hors Québec dès qu’on critique cette loi. Ces « détestateurs » du Québec jubilent, trop contents de dénoncer notre prétendu racisme avec, enfin, comme une « preuve » officielle. Qui veut être dans ce wagon haineux ?

On voit donc tous ces politiciens, à Ottawa comme à Québec, avancer péniblement comme dans un poulailler mal éclairé, de peur d’écraser un œuf. On parle de la tristesse de la situation. Mais on a tous hâte de changer de sujet.

Ce qui illustre parfaitement qu’un Parlement, dont le métier est d’être élu, et donc populaire, ne suffira jamais à protéger les droits des minorités.

1. Les chiffres officiels parlent de 2000 à 4000, mais Le Journal de Montréal révélait cet automne qu’on devait ajouter à ce nombre 26 000 enseignants à temps partiel.