Mai 2019. Une centaine de boursiers, fellows et mentors de la Fondation Pierre Elliott Trudeau, dont la mission est de former les « leaders engagés » de demain, sont en retraite à Jouvence, centre de villégiature de l’Estrie.

Publié le 19 juin 2021

Les boursiers sont des intellectuels de haut niveau. Tous candidats au doctorat. Provenant des quatre coins du Canada, ils sont réunis, le temps d’un week-end, pour exposer leurs idées, en débattre, refaire le monde.

Mais pour le moment, ils assistent à une conférence de Carl Lemieux sur les façons de gérer leur stress. Cette conférence, le psychologue l’a donnée des milliers de fois. Ça s’était toujours bien passé. Mais… pas cette fois.

Au bout de 45 minutes, Carl Lemieux évoque la méditation en pleine conscience. Un boursier s’offusque : c’est de l’appropriation culturelle envers les bouddhistes ! C’est inacceptable ! « C’est devenu assez dogmatique, se souvient Carl Lemieux. Je n’ai jamais pu finir la conférence. Ça s’est terminé sur un échec total. »

Le psychologue est ébranlé. Il n’a jamais vécu ça de sa carrière. On l’accuse de vouloir s’en mettre plein les poches. Il tente d’argumenter, en vain. « Il n’y avait pas de dialogue. »

Carl Lemieux n’en veut à personne. Mais il ne peut s’empêcher de noter l’ironie : « Dans l’approche bouddhiste, il y a du non-jugement, de la bienveillance. Et disons qu’il y avait pas mal de jugement sur nos intentions… »

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Cette anecdote illustre les bouleversements que traverse la Fondation Pierre Elliott Trudeau depuis quelques années. Appels au boycottage, accusations de racisme et de colonialisme, demandes d’annulation d’évènements : la Fondation, vouée à former des esprits critiques, est désormais attaquée… pour cette raison précise.

Elle est attaquée de l’intérieur, par des boursiers issus d’une certaine gauche radicale, intransigeante, qu’on qualifie souvent de « woke ».

Elle est attaquée par ceux-là mêmes dont elle finance généreusement les études : le montant des bourses qu’elle verse à ses lauréats s’élève à 180 000 $, en trois ans, pour faire un doctorat.

Elle est attaquée… et a décidé de riposter.

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La Fondation n’avait pas le choix : elle était en crise. Le militantisme de certains boursiers menaçait de paralyser ses activités.

Selon une source interne, non autorisée à discuter publiquement de cette crise, les employés ont reçu une formation pour apprendre à répondre aux attaques répétées – et épuisantes – des boursiers contestataires. Au moins deux employés ont fini par jeter l’éponge ; ils ont remis leur démission.

Des conférences ont été boudées – dont celle de la lieutenante-gouverneure de l’Ontario, Elizabeth Dowdeswell, qui a placé la réconciliation avec les autochtones au cœur de son mandat. Peu importe : on lui reprochait de représenter la Couronne britannique, donc le colonialisme…

Un webinaire de Richard T. Ford a été boycotté par des boursiers, qui reprochaient à cet intellectuel de gauche afro-américain d’avoir signé une tribune dans le magazine Harper’s dénonçant… le climat de censure qui prévaut aux États-Unis !

Même Pierre Elliott Trudeau n’y a pas échappé. Dans le climat étouffant du duplessisme, il avait lancé un appel aux débats d’idées. « Renversons les totems, enfreignons les tabous », avait-il écrit en juin 1950 dans le premier numéro de Cité libre. Soixante-dix ans plus tard, la citation, reproduite sur le programme d’une soirée de la Fondation, a choqué des boursiers.

Renverser des totems, c’est mal. Même de façon métaphorique.

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À force de crier à la microagression, le wokisme est ainsi devenu un macroproblème à la Fondation Pierre Elliott Trudeau, pourtant pas réputée pour être un repaire de penseurs ultraréactionnaires…

La présidente et chef de la direction, Pascale Fournier, a dirigé la Chaire de recherche sur le pluralisme juridique à l’Université d’Ottawa. Elle a été commissaire à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse. Elle a consacré sa carrière à défendre les victimes de discrimination raciale, sexuelle et religieuse.

Pascale Fournier a refusé de commenter les évènements qui ont ébranlé la Fondation. Mais elle a bien voulu me parler du travail entrepris pour y mettre un terme.

On sent qu’il y a des frictions réelles dans le milieu intellectuel, dans toutes les universités. Notre réponse à ces frictions […] a été de nous donner un contrat social.

Pascale Fournier, présidente et chef de la direction de la Fondation Pierre Elliott Trudeau

Adopté le 7 mai, le « code de vie en communauté » stipule que les membres de la Fondation agissent « en tant que penseurs critiques » et célèbrent « le principe de la liberté académique, ce qui inclut l’acceptation des désaccords et des critiques dans la formulation des idées ».

Le code n’a pas été écrit sur le coin d’une table ; il a fallu deux ans pour l’élaborer. On a consulté d’autres organisations dans le monde, étudié les pratiques exemplaires. Un comité consultatif sur la diversité a été chargé de rédiger le document.

Désormais, au sein de la communauté des boursiers, il n’y a plus de safe spaces, mais des brave spaces. Des espaces de courage où tous peuvent débattre de tout.

« Le courage, c’est aussi écouter l’autre, identifier ses angles morts et accepter qu’on ne possède pas la vérité complète, explique Pascale Fournier. On a notre expérience, notre vécu. Comment tendre la main vers l’autre et essayer de construire un monde meilleur, ensemble ? »

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Ancienne boursière, Margarida Garcia est aujourd’hui vice-doyenne à la faculté de droit de l’Université d’Ottawa, établissement qui a été ébranlé, l’an dernier, par l’affaire Verushka Lieutenant-Duval.

Pour Mme Garcia, la démarche de la Fondation Pierre Elliott Trudeau est une bouffée d’air frais. L’organisme affirme l’importance de « protéger un espace de délibérations qui respecte la diversité des perspectives ».

L’importance, aussi, de refuser que les gens « se censurent de peur d’être mal interprétés ».

Le code de vie suscite d’ailleurs l’intérêt d’universités aux prises avec les mêmes problèmes. Des équipes de direction ont invité Pascale Fournier à leur présenter la démarche.

Les universités ont intérêt à prendre le taureau par les cornes, elles aussi. « Il faut qu’on s’ouvre à de l’expérimentation et qu’on apprenne de nos erreurs, estime Margarida Garcia. On n’a pas le choix. On ne peut pas avoir des campus déchirés autour de débats purement idéologiques. »

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Le 1er juin, la Fondation a annoncé les 15 nouveaux doctorants qui bénéficieront de ses bourses. Elle avait reçu 643 candidatures. Elle a passé 36 finalistes en entrevues individuelles.

Des entrevues, disons, nouveau genre.

Les évaluateurs ont créé des mises en situation. Ils ont soumis aux finalistes des causes judiciaires troublantes. Difficiles à lire. Ne reculant devant aucune controverse, ils leur ont même fait lire certaines de… mes chroniques.

« On ne cherchait pas à trouver le candidat qui avait une bonne réponse, mais à observer la manière dont il réfléchissait à des questions complexes, la manière dont il était à l’écoute des autres points de vue », explique Pascale Fournier.

Autrement dit, on cherchait à identifier les candidats qui aiment débattre.

On m’a raconté qu’un finaliste outré avait reproché aux évaluateurs de ne pas avoir publié un « traumavertissement » en introduction d’une de mes chroniques sur la liberté universitaire.

Sa candidature n’a pas été retenue.

Précision : Ce texte a été modifié afin de corriger le prénom de Carl Lemieux.