Le métier, les médias, la salle de rédaction de La Presse, et vous

On a beaucoup entendu dire que le Canada était un pays divisé ces dernières semaines.

C’est vrai, les résultats électoraux de lundi dernier le prouvent. Mais est-ce qu’on l’est plus comme pays qu’on l’était à l’époque des référendums ? Est-ce qu’on est vraiment plus « polarisés » qu’on l’était quand les débats constitutionnels faisaient rage ?

J’en doute…

Ce qui semble augmenter un peu partout au Canada, par contre, c’est un sentiment d’incompréhension, un sentiment d’injustice aussi.

Il y avait naguère les deux solitudes : le Québec et le Rest of Canada. Il y a maintenant les multiples incompréhensions, entre régions et nations, en incluant les Autochtones, bien sûr.

Il y a, en effet, plusieurs membres de la fédération qui se disent incompris, qui se sentent injustement traités, qui n’ont plus l’impression d’avoir de prise sur les décisions qui se prennent à Ottawa.

Dans le livre qu’il vient de faire paraître avec Evelyne Brie*, le politologue de l’Université de Winnipeg Félix Mathieu, dont vous avez pu lire les excellentes analyses dans la section Débats durant la campagne électorale, souligne la chose de manière frappante.

Quand on demande aux Canadiens s’ils ont leur juste part d’influence sur les décisions qui touchent le pays, la majorité répondent non. Et ce… partout au pays, dans TOUTES les provinces, TOUS les territoires, sauf l’Ontario et le Yukon.

« Incontestablement, conclut-il, tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur pays du monde. »

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On peut trouver qu’on est trop souvent en élections, au pays. On peut trouver que la dernière campagne électorale était inutile. Mais ces joutes démocratiques ont au moins le mérite d’ouvrir les yeux des Canadiens sur la réalité de leur pays et de ses différentes régions et nations.

À La Presse, vous l’avez lu, on a donné la parole à des électeurs de partout au pays. On a offert une tribune à des professeurs de Winnipeg, d’Halifax, de Kelowna et de l’Alberta. Et on a envoyé des journalistes dans l’Est et dans l’Ouest, au Manitoba, en Nouvelle-Écosse, en Acadie et en Colombie-Britannique, notamment.

Nos journalistes ont fait le portrait de toutes sortes de circonscriptions, à Peterborough, en Beauce, à St. John’s. Ils ont tendu l’oreille aux doléances, aux espoirs et aux requêtes des uns et des autres.

Or on ne peut malheureusement pas en dire autant des partis politiques…

Les chefs de parti ont bien tenté de séduire les électeurs en leur disant ce qu’ils voulaient entendre, quitte à avoir un message différent selon la région ou la langue. Mais pas de traces de véritable réflexion ni de solutions à l’incompréhension et l’injustice qui augmentent au pays.

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Fait intéressant, le Québec indispose moins qu’il y a 30 ans.

En 1994, 49 % des Canadiens estimaient que le Québec était systématiquement favorisé ou, dit autrement, qu’il était l’enfant gâté de la fédération. Aujourd’hui ? Ils sont 38 % à le penser. Ex æquo avec ceux qui traitent l’Ontario de grand privilégié.

Le pays n’est donc plus divisé en deux. Il est atomisé.

Au Québec, on considère que l’Ontario et l’Ouest bénéficient d’un traitement de faveur.

En Ontario, on montre du doigt le Québec. Et dans les Maritimes, on en a contre l’Ontario en tout premier lieu.

Preuve de la montée de ce sentiment d’injustice : le Maverick Party, qui se décrit comme le « Bloc québécois de l’Ouest », comme vous l’a expliqué la journaliste Mélanie Marquis. Une formation marginale, mais dont l’existence est symptomatique du sentiment d’injustice ressenti.

Les Canadiens d’à peu près toutes les régions du pays sont globalement persuadés que le système fédéral est inéquitable à leur endroit, écrit Félix Mathieu, et que leur province n’est pas traitée avec le respect qu’elle mérite.

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Or on se retrouve avec un nouveau Parlement qui ressemble étrangement au dernier, sans qu’aucun parti ait proposé de solution à cette situation… sinon tourner le dos, comme le Bloc et le Maverick.

Et ce n’est pas parce que les formations politiques ignorent qu’un tel sentiment d’incompréhension soit ressenti.

Il n’y a pas qu’au Québec qu’on fait entendre son insatisfaction ou qu’on se sent incompris, comme ç’a été le cas lors de la diffusion du panel de l’émission The Social à CTV, dont vous a parlé Patrick Lagacé. Ou, encore plus, lors du débat des chefs en anglais.

L’Alberta ne se sent pas bien mieux comprise, lorsqu’elle évoque les problèmes liés à la formule de péréquation. La frange plus progressiste de Toronto se sent jugée par le reste du pays quand on la qualifie de woke. Et les peuples autochtones se sentent probablement plus incompris que toutes les provinces mises ensemble.

Encore une fois, les médias relatent constamment les problèmes d’incompréhension qui sévissent au pays, comme l’a fait La Presse durant les élections. En traitant des conflits de pêche entre Blancs et Autochtones. Des difficultés économiques de Terre-Neuve-et-Labrador. De l’absence d’eau potable dans plusieurs réserves autochtones. Ou de l’humeur des Franco-Ontariens.

Le constat, il est clair. Les pistes de solution des partis à qui on vient de redonner notre confiance… beaucoup moins.

Un pays divisé – Identité, fédéralisme et régionalisme au Canada, Evelyne Brie et Félix Mathieu, PUL, 2021

Lisez « Les grandes ambitions du “Bloc québécois de l’Ouest” » de Mélanie Marquis
Lisez « Il était une fois un coiffeur parisien » de Patrick Lagacé
Lisez « Le baril de poudre de la baie Sainte-Marie » d’Yves Boisvert
Lisez « De l’orange dans une mer de rouge » d’Ariane Krol
Lisez « De l’eau potable, enfin » d’Isabelle Hachey
Lisez « Une cédille à la fois » de Mario Girard
Écrivez à François Cardinal