Devant la controverse, le gouvernement Trudeau fait marche arrière. Santé Canada a suspendu mercredi l’ensemble des projets en cours sur les hausses de résidus de certains pesticides dans plusieurs denrées alimentaires. Ottawa dit vouloir « prendre le temps de réfléchir » à la modernisation des lois en vigueur.

Henri Ouellette-Vézina
Henri Ouellette-Vézina La Presse

« Ce qu’on fait aujourd’hui, c’est de demander à l’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire (ARLA) de suspendre toute décision. On veut plus de transparence, plus de capacités et plus de ressources, mais surtout, on souhaite avoir plus de données indépendantes pour bien réaliser les analyses », a expliqué la ministre fédérale de l’Agriculture, Marie-Claude Bibeau, en entrevue avec La Presse mercredi soir.

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Marie-Claude Bibeau, ministre fédérale de l’Agriculture

Elle confirme par ailleurs qu’aucune décision ne sera prise dans ce dossier avant le printemps 2022, « le temps de revoir le processus encadrant l’homologation des pesticides ». « Je réitère que le politique ne peut pas intervenir dans les études et les dossiers spécifiques de l’ARLA, mais ce qu’on peut faire, c’est de prendre du recul », soutient-elle.

La Loi sur les produits antiparasitaires date de 2002. On a convenu que c’était le temps de la moderniser, de revoir les processus pour s’assurer qu’on est alignés avec notre époque et les préoccupations de notre gouvernement.

Marie-Claude Bibeau, ministre de l’Agriculture

Une controverse, une décision

La proposition de l’ARLA d’augmenter la limite maximale de résidus (LMR) de glyphosate permise pour certaines catégories de denrées, comme les noix et les légumineuses, a suscité une importante controverse au pays dans les dernières semaines.

Cette indignation s’est intensifiée d’un cran quand Radio-Canada a révélé que la demande était d’abord venue de la multinationale Bayer, propriétaire de Monsanto et du Roundup, soit la marque la plus connue de glyphosate. Le gouvernement étudiait également une demande de la société Syngenta pour augmenter la présence de traces de pesticides sur certains petits fruits.

Tant l’Ordre des chimistes du Québec que l’Association des biologistes du Québec, l’Association des microbiologistes du Québec et l’Association canadienne des médecins pour l’environnement, ainsi que des citoyens et différentes organisations ont vivement réagi à la proposition de Santé Canada.

À ce sujet, la ministre Bibeau reconnaît qu’il faudra « retrouver un meilleur équilibre entre les demandes des manufacturiers et celles des producteurs ». Elle dit entre autres souhaiter « pouvoir aller chercher plus de données au sein des universités, mais aussi auprès d’autres gouvernements, tout en fournissant plus de ressources à l’ARLA et au Ministère ».

Sur Twitter, le président de l’Union des producteurs agricoles (UPA), Marcel Groleau, a parlé d’une « bonne décision » de la part du gouvernement fédéral.

À la veille d’une campagne

La décision d’Ottawa survient alors que le déclenchement d’une campagne électorale semble très probable au Canada. Les autorités fédérales ont d’ailleurs annoncé mercredi un investissement de plus de 50 millions de dollars qui ira à l’ARLA et à la recherche sur la lutte antiparasitaire d’Agriculture et Agroalimentaire Canada.

Dans un communiqué, la ministre fédérale de la Santé, Patty Hajdu, a soutenu que « les Canadiens sont en droit de s’attendre à ce que le gouvernement fasse preuve de transparence dans toute décision concernant l’utilisation des pesticides », en ajoutant que les décisions annoncées mercredi donneront à Santé Canada « plus d’outils pour s’assurer que les pesticides utilisés au Canada sont sûrs et durables, en fonction des plus récentes données probantes disponibles ».

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Patty Hajdu, ministre fédérale de la Santé

Fin juillet, le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, avait de son côté plaidé pour une réduction « progressive » du glyphosate « de l’assiette et des champs au Québec ». Il souhaite le remplacer par un produit « plus inoffensif » que la science aura déterminé, au terme d’une recherche qui serait financée par Ottawa. « Donnons aux agriculteurs du temps en réduisant progressivement à même les délais d’une recherche qui doit être significativement financée », avait proposé l’élu bloquiste, qui était de passage à Longueuil dans le cadre d’une tournée régionale.

Sa proposition n’est pas nouvelle en soi : en 2019, le Bloc québécois avait suggéré dans sa plateforme électorale d’investir 300 millions de dollars pour financer une recherche qui permettrait de remplacer le glyphosate. « Il faut nous assurer de sortir ce produit-là de l’assiette des Québécois, et non pas de l’accueillir plus généreusement comme le gouvernement de Justin Trudeau souhaite le faire », a jugé M. Blanchet.

En avril, la Ville de Laval avait choisi de restreindre l’usage des pesticides sur son territoire, bannissant du même coup le glyphosate, que l’Organisation mondiale de la santé classe comme un agent cancérigène probable.