Tout le monde a droit à son opinion sur Maripier Morin. Devrait-elle pouvoir revenir à la vie publique, jouer dans des téléromans, se faire inviter dans des talk-shows, distribuer ses miettes de sagesse aux magazines ?

Patrick Lagacé
Patrick Lagacé La Presse

Mon opinion n’a pas plus de poids que la vôtre. Et je devine que ce qu’on appelle à tâtons « le public » a déjà voté : Maripier Morin peut revenir.

Tout le monde a droit à son opinion, donc.

PHOTO FOURNIE PAR RADIO-CANADA

Maripier Morin à Tout le monde en parle, dimanche dernier

Mais comme le veut la vieille et géniale formule d’un sénateur américain mort depuis longtemps, personne n’a droit à ses faits. Et il y a des faits qui sont occultés dans cette saga qui mêle inconduite, showbiz et rédemption.

Certains ont tendance à réduire la saga de Maripier Morin à la dénonciation originale de Safia Nolin, sur Instagram : la chanteuse a raconté l’été dernier avoir été mordue dans un party post-gala par Mme Morin. Il y a, semble-t-il, une photo de la morsure. Boum, ce fut le Ground Zero d’un autre mouvement de dénonciations lancé sur l’internet.

Mais pour une partie du public, ça demeure une bête chicane entre deux filles réputées un peu ivres dans un party. C’est une opinion répandue. Pour une partie du public, cette affaire devient une sorte de référendum sur les individus impliqués. Pour une partie du public, Safia c. Maripier, c’était aussi la goutte de trop dans le vase des dénonciations publiques. Pour une partie du public, c’est à la police de régler ces affaires-là, point. Tout ça est affaire d’opinion.

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Voici une opinion cent fois entendue depuis quelque temps : « Maripier n’a pas commis un acte criminel, quand même ! » Cette analyse est, dans les faits, diablement incomplète.

Deux enquêtes journalistiques ont plongé dans le comportement de Maripier Morin entre 2017 et 2020. Le Devoir, sous la plume de Magdaline Boutros à l’été 2020, et La Presse, samedi dernier, sous celle de Marissa Groguhé. Dans les deux cas, des agressions sont documentées.

C’est le bon mot : agressions.

Un mot sur ces enquêtes, d’abord : les journalistes doivent corroborer une multitude de faits avec des témoins directs ou avec des gens qui ont reçu des confidences. C’est un processus casse-tête où chaque mot de témoin, chaque virgule du texte et chaque étape de la démarche journalistique est analysé au microscope par les boss des journalistes et analysé de nouveau par les avocats du journal.

Les journalistes qui ont enquêté sur les Salvail, Rozon ou Morin ont vidé des flacons entiers de Tylenol et d’Advil, tant le travail de vérification et de contre-vérification est ardu. Normal et souhaitable : des réputations sont en jeu.

Dans ces enquêtes médiatiques sur Mme Morin, donc, on est loin du simple excès lié au verre de trop dans le nez, du débordement répréhensible un soir de party. On est loin du credo : « Mais qui n’a jamais dépassé les bornes lors d’une soirée bien arrosée ? », désolé…

Car les enquêtes du Devoir et de La Presse ont pu établir que Maripier Morin, devant témoins, sans se cacher ni rien, a :

– embrassé une femme sans consentement ;

– mordu un homme sans consentement ;

– giflé un homme sans consentement ;

– empoigné la poitrine d’une femme sans consentement.

Tous ces gestes flirtent avec des paragraphes entiers du Code criminel. Gestes ayant été commis, je le rappelle, devant témoins. Des témoins qui ont raconté ce qu’ils ont vu à des journalistes : on n’est pas devant des cas de gestes faits entre quatre murs où seules deux versions contradictoires sont disponibles.

Je cite René Verret, ex-procureur de la Couronne et désormais criminaliste, que j’ai sollicité pour commenter les faits reprochés à Maripier Morin dans ces enquêtes : « Qu’on soit en présence de voies de fait ou d’agression sexuelle, un élément commun doit être prouvé hors de tout doute raisonnable en matière criminelle : l’absence de consentement. Une personne qui mord ou gifle une autre personne sans son consentement pourrait être accusée de voies de fait et une personne qui embrasse ou empoigne les seins d’une autre personne sans son consentement pourrait être accusée d’agression sexuelle. »

Mon opinion ? Maripier Morin sait tout ça. C’est pourquoi elle a fait son entrevue avec Marissa Groguhé de La Presse flanquée de son avocate : on peut penser que celle-ci lui a conseillé de garder le silence devant certaines questions. Et c’est fort probablement pourquoi Mme Morin a refusé de revenir précisément sur ses gestes passés — se contentant de généralités — à Tout le monde en parle.

Elle doit savoir que reconnaître ces faits-là serait un aveu de culpabilité qui pourrait être utilisé contre elle.

Argument cent fois entendu, ces derniers jours : « Personne n’est parfait ! » Et c’est vrai, tout le monde est imparfait. Mon opinion : mordre, gifler, agripper les seins et embrasser des gens sans leur consentement, c’est entrer dans une catégorie bien particulière d’imperfection.

Autre argument cent fois entendu récemment : « Tout le monde a droit à une deuxième chance… » Encore là, c’est vrai. Mon opinion : Mme Morin a eu une « deuxième chance » quand Ranch Média, la boîte de production de son talk-show Maripier !, l’a convoquée en mars 2018 pour la sommer de cesser son harcèlement sexuel à l’égard de membres de son équipe, comme on l’a appris dans l’enquête du Devoir.

Je répète la date de ce coup de semonce : mars 2018.

C’était quelques mois après la vague #moiaussi, qui avait emporté Salvail et Rozon. Vague que Maripier Morin avait saluée à Tout le monde en parle, en novembre 2017, en commentant l’affaire Salvail.

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Chacun a droit à ses opinions, donc. On peut croire que Maripier Morin a « payé » et qu’elle mérite de revenir. Ou pas.

Mais personne n’a droit à ses faits. Et les faits révélés dans les enquêtes du Devoir et de La Presse – non démentis, non contestés par Maripier Morin — sont sans équivoque. Ils relèvent du Code criminel. Ils rappellent que cette saga n’est pas qu’un bête référendum entre Maripier Morin et Safia Nolin.