4 mars 1971. Il y a 50 ans. Je suis dans le salon. Je ne regarde pas la télé. Je regarde dehors. Le spectacle, il est là. Pas besoin de chaînes d’information en continu pour voir ce dont tout le monde parle en ce moment. De toute façon, ça n’existe pas encore.

Stéphane Laporte Stéphane Laporte
Collaboration spéciale

Nous sommes des millions à ne faire que ça. À regarder dehors. À regarder la tempête du siècle. Ce n’est pas exagéré. Cette tempête est vraiment la tempête du siècle. Et elle le sera encore, dans le prochain millénaire. On est subjugué devant elle. On dirait qu’on n’a jamais vu neiger.

Cinquante centimètres de poudre blanche à nous tomber dessus en très peu de temps, des rafales de vent à plus de 110 km/h. Une bombe H météorologique. Les autos n’avancent pas. Les bus non plus. Les piétons reculent. Je viens de voir passer un ski-doo. Oui, un ski-doo, fonçant vers le boulevard Décarie. Montréal n’est plus une ville. Montréal est un champ. Les ponts sont fermés. L’île est isolée.

PHOTO ANTOINE DÉSILETS, ARCHIVES LA PRESSE

Montréal a été enseveli sous 50 cm de neige, le 4 mars 1971.

Il y a des gens coincés partout. Au bureau, dans des commerces, dans leurs voitures. Pas d’école. Pas de journaux. Tout est arrêté. C’est le grand confinement blanc.

Même que le Canadien ne joue pas. Ce qui n’arrive jamais. Pourtant, Jean Béliveau était prêt. Il a traversé Longueuil en motoneige, puis il a pris le métro, jusqu’à Atwater. Pour arriver devant un Forum déserté. Halte-là ! Halte-là ! Halte-là ! La victoire attendra.

Y’a pas juste le capitaine du CH qui est téméraire, mon père aussi. Il veut sortir pelleter. Au grand désespoir de ma mère. À la radio, on dit de ne surtout pas faire ça. Depuis ce matin, plusieurs personnes en sont mortes. Leur cœur a lâché. Ma mère a beau insister, mon père ne l’écoute pas. Il est incapable de voir ses marches d’escalier ensevelies. Un escalier, ça doit être toujours être dégagé. Question de sécurité. C’est pas une tempête qui va le faire changer d’idée. Il met son paletot pour aller à la messe. Sur sa tête, son plus beau chapeau. Il s’allume une cigarette, ramasse sa pelle dans le portique et sort. Maman est découragée : « Stéphane, surveille ton père, moi, j’aime mieux pas voir ça ! »

Je regarde Papa, comme s’il était en train de marcher sur la Lune. J’ai peur pour sa vie, à chaque coup de pelle. S’il tombe, je cours vers le téléphone, et j’appelle les services d’urgence. (Oui, dans ce temps-là, fallait aller vers le téléphone. Il était fixe à un endroit de la maison. On pouvait être des heures et des heures sans le voir, sans le toucher. Certains appellent ça l’ancien temps, d’autres, la liberté.)

Pas évident de pelleter en pleine tempête. Le vent ne cesse de ramener ce que mon père vient d’enlever. Mais il est entêté, mon père. Le temps de fumer trois cigarettes, il y est arrivé. Le passage est créé. Il rentre dans la maison. Un peu essoufflé. Met quelques bûches dans le foyer, s’allonge sur le tapis et se met à ronfler. Il n’est pas mort. Il dort.

Je ne lui dirai surtout pas que toutes ses marches sont déjà recouvertes. On ne voit même plus qu’il y a un escalier. Je le laisse se reposer.

La neige a tout fait disparaître. Elle abrille le paysage au complet. Tellement que les déneigeurs demandent aux enfants de se tenir debout sur le toit des voitures, pour éviter d’accrocher les bagnoles. On est fou de même en 1971. Les chars, avant les kids !

Il a fallu une semaine à la métropole pour se remettre de ce film catastrophe produit par dame nature. Mes lecteurs vaccinés et quelques plus jeunes aussi s’en souviennent sûrement. Ils doivent même avoir à son sujet des anecdotes encore plus rocambolesques que de regarder son paternel pelleter. Des traversées difficiles, des jours d’isolement, des urgences aux grands vents, des accouchements sur un tapis blanc.

Peu importe comment on l’a vécu, la tempête du siècle nous a tous marqués. Elle est devenue notre référence. On a comparé avec elle toutes les tempêtes subséquentes. Et laissez-moi vous dire qu’il y a en bien peu qui nous ont impressionnés depuis.

Comment peut-on s’énerver pour ces quelques grains de neige ? Il y a des fermetures d’école, cet hiver, qui nous ont fait bien rire. Ben voyons, c’est quoi ça !? On ne s’énerve plus après avoir vécu le pire. Les calmes, après la tempête.

La pandémie du coronavirus aura sûrement sur nous le même effet. Ça va prendre tout un choc collectif pour nous angoisser autant.

Plein de désagréments qui nous perturbaient avant ne nous affecteront plus autant. Des sacrifices de quelques jours, amenez-en ! On est capables d’en faire durant un an ! On a vécu la pandémie du siècle, on est maintenant immunisés contre des milliers de difficultés. Ne reste plus à ce que ça devienne un souvenir à raconter comme celui de la tempête du siècle. On n’en est pas encore là. Loin de là. Mais on peut commencer à y rêver.

Bon week-end ! En zone rouge ou en zone orange, faisons tout pour redevenir un jour zone verte ! Et pelletez prudemment.