Préoccupé par la saisie récente d’une mitrailleuse lourde capable de « percer des blindages » sur le territoire de Kahnawake, le président de l’Association des policières et policiers provinciaux du Québec (APPQ) recommande au premier ministre François Legault de faire appel à l’armée si une intervention policière doit avoir lieu.

Tristan Péloquin Tristan Péloquin
La Presse

« Dans l’éventualité où les renseignements devaient révéler qu’une menace de présence d’armes de type militaire serait encore présente au moment d’une intervention, nous vous recommandons fortement que cette dernière se fasse conjointement avec une équipe spécialisée des Forces armées canadiennes », a écrit le président de l’APPQ, Pierre Veilleux, dans une lettre transmise au premier ministre.

Cette lettre a été envoyée deux jours après la déclaration controversée du premier ministre au sujet de la présence possible d’armes d’assaut de type AK-47 dans la réserve.

L’APPQ, qui représente 5400 policiers syndiqués de la Sûreté du Québec, félicite le premier ministre d’avoir osé dire tout haut pourquoi l’intervention policière pour démanteler les barricades tardait à se produire. « Même en présence d’une situation délicate, la vérité a toujours sa place, écrit M. Veilleux. Vos propos illustrent votre souci pour la sécurité des policières et policiers qui seraient éventuellement appelés à intervenir afin de rétablir l’ordre. Cette préoccupation, Monsieur le Premier Ministre, est tout à votre honneur. [...] À l’évidence nous partageons entièrement vos préoccupations à l’égard de ce conflit, plus particulièrement en ce que celui-ci finisse par se régler sans intervention policière armée. »

M. Veilleux dit avoir pris la plume après avoir appris qu’une mitrailleuse lourde de calibre .50 avait été saisie le 7 janvier dernier sur le territoire mohawk. « Je suis tombé en bas de ma chaise quand j’ai appris ça. Je ne sais pas si vous avez déjà vu une balle de .50, mais ça perce 600 mm de blindage. C’est quasiment une arme antiaérienne. On ne joue plus dans le même carré de sable », a-t-il commenté en entrevue avec La Presse.

On a des façons d’intervenir, nos policiers ont des armes d’assaut et des tireurs d’élite, mais si on devait faire face à un calibre .50, c’est autre chose.

Pierre Veilleux, président de l’Association des policières et policiers provinciaux du Québec

« La loi de la probabilité me dit que, si on en a saisi une sur la réserve il y a deux mois, les chances qu’il y en ait d’autres sont assez fortes », a-t-il ajouté.

Saisie par les Peacekeepers

Selon la version rapportée par deux médias mohawks, ce sont les Peacekeepers qui ont saisi l’arme à Kahnawake, le 7 janvier, à la suite d’une intervention de routine des patrouilleurs mohawks pour une violation du Code de la sécurité routière dans la réserve.

D’autres armes ont été trouvées dans la camionnette de marque Mitsubishi interceptée, à bord de laquelle se trouvaient deux non-autochtones.

Des enregistrements de la cour obtenus par La Presse indiquent cependant que c’est grâce à une information de la chef du conseil mohawk Gina Deer que la saisie a eu lieu. Cette dernière a dénoncé son propre frère, Shawn Deer, lorsqu’elle a appris qu’il effectuait une transaction de drogue dans une maison qu’elle lui louait. Elle a alors appelé les Peacekeepers et donné une description du véhicule lorsque celui-ci a quitté le domicile.

Le véhicule a officiellement été arrêté pour une violation au Code de la sécurité routière, mais les policiers ont fini par obtenir l’autorisation de le fouiller. Les Peacekeepers sont ensuite allés effectuer une saisie au domicile où la transaction de drogue présumée se serait produite.

La chef Gina Deer, qui est elle-même une ancienne Peacekeeper, a affirmé devant le juge Marco Labrie avoir aidé les policiers à fouiller la maison de son frère, Shawn Deer, afin d’y trouver des armes. Elle loue l’immeuble à ce dernier et à sa mère, ainsi qu’à sa propre fille, qui habite dans un appartement situé au sous-sol.

J’ai guidé les Peacekeepers partout dans la maison où je pouvais penser qu’il y avait des armes.

La chef Gina Deer, s’exprimant dans le cadre d’une audience de mise en liberté de son frère Shawn Deer

« Je travaille pour le conseil mohawk. Mon travail est d’aider les gens de ma communauté », a dit Mme Deer. « Ma fille vit dans l’appartement du sous-sol. J’ai moi-même déjà perdu un enfant. Je suis super protectrice de mes enfants. Alors j’ai guidé les policiers [là où je croyais qu’il pouvait y avoir des armes]. »

Au moins une arme à feu a été trouvée dans la résidence lors des fouilles, et des munitions ont été saisies dans un cabanon. « Je ne savais pas qu’il y avait des armes dans la maison », a indiqué la chef mohawk.

Lourd passé criminel

Shawn Deer, un Mohawk qui traîne un lourd passé criminel et qui a déjà fait 10 ans de pénitencier pour homicide involontaire dans les années 90, s’est lui-même livré à la police autochtone au lendemain de l’intervention. Il a depuis été accusé de possession d’arme prohibée et d’entreposage négligent relativement à cette affaire.

Les deux autres hommes, non autochtones, arrêtés lors de l’interception du véhicule sont Joseph Evrard, un multirécidiviste épinglé pour vol de fourgon cellulaire en 2016, et Ernest Clarke, qui a fait de la prison pour trafic de cocaïne. MM. Evrard et Clarke sont aussi accusés de possession d’armes prohibées, mais ont été libérés sous conditions en attente de leur procès.

Mitrailleuse dans la camionnette

Selon les Peacekeepers, c’est à l’intérieur de ce véhicule que se trouvait la mitrailleuse lourde qui a été saisie. « C’est une arme mise hors service à laquelle le canon n’était pas attaché », a indiqué à La Presse le constable Kyle Zachary, porte-parole des Peacekeepers.

Certaines des autres armes saisies se trouvaient « en pleine vue » sur le plancher de la camionnette, alors que d’autres étaient dissimulées dans un sac de sport. Dans le lot se trouvaient une mitraillette légère MP40 datant de la Seconde Guerre mondiale ainsi qu’une arme semi-automatique sous-compacte TEC-9, prisée par le crime organisé parce qu’elle est facilement dissimulable. Les Peacekeepers ont aussi saisi dans le cadre de l’opération quatre revolvers, trois pistolets, des munitions et de l’argent comptant.

Malgré son implication dans la dénonciation, Mme Deer a offert une caution de 2000 $ pour que Shawn Deer soit libéré sous caution et puisse aller suivre une thérapie à Kanesatake pour se guérir d’une dépendance aux médicaments antidouleur.

Le juge Labrie a refusé, après que la Couronne eut souligné que M. Deer avait violé sept ordonnances des tribunaux depuis 2010.