Ça y était presque. Un projet original et porteur allait enfin faire renaître la magnifique bibliothèque Saint-Sulpice. Je parle du concept de médialab et fablab lancé en 2016 par les libéraux.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Mais cette idée a été tuée dans l’œuf par le présent gouvernement.

La ministre de la Culture et des Communications (MCC), Nathalie Roy, l’a confirmé. Elle n’y croyait pas. J’ajouterais même qu’elle n’y a jamais cru.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Facade de la bibliothèque Saint Sulpice, dans le Quartier latin, à Montréal

« Quand elle va être construite, déjà, la technologie sera dépassée. […] On a tout arrêté ça », a-t-elle déclaré à Jean-François Nadeau lors d’un entretien publié le 26 octobre dernier dans Le Devoir.

Qu’est-ce qui a bien pu se passer au cours des derniers mois pour qu’un tel revirement de situation ait lieu ? En février dernier, au bureau de la ministre Roy, on me disait que ce projet était pourtant une « priorité ».

Neuf mois plus tard, la ministre a changé son fusil d’épaule. Les dépenses liées au développement de ce projet, ainsi que les frais d’entretien du bâtiment (chauffage, sécurité, etc.), s’élèvent maintenant à 6 millions de dollars.

Désolant… C’est le moins que l’on puisse dire.

Interpellée sur cette décision à l’Assemblée nationale par ses collègues de l’opposition, Isabelle Melançon et Hélène David, la ministre Nathalie Roy a été piquée au vif.

Elle s’est défendue en rappelant avec fougue que le Parti libéral est celui qui avait tenté de vendre la bibliothèque Saint-Sulpice par l’entremise des « petites annonces ».

Une chronique de mon collègue François Cardinal avait, en 2015, sonné l’alarme.

Pour mémoire, rappelons que l’édifice a été acheté par l’Université du Québec à Montréal (UQAM) en 2005. Deux ans plus tard, l’établissement a voulu le vendre à une société à numéro. Le gouvernement s’est alors porté acquéreur du bâtiment historique. Après avoir tenté de le vendre à son tour, il a confié la responsabilité du lieu à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).

Voilà où nous en sommes.

Devant cette (autre) impasse, les points de vue et les idées affluent depuis quelques jours sur ce que devrait être la vocation de cet édifice d’une beauté remarquable et d’une grande valeur patrimoniale.

La mort d’un projet de fablab et de médialab dans la bibliothèque Saint-Sulpice (après celui du Vivier qui aurait rassemblé une vingtaine d’organismes culturels) coïncide avec l’annonce du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) d’abandonner la création d’un lieu permanent pour accueillir la Fondation Jean Paul Riopelle.

Plusieurs indices nous amènent à croire que faire de la bibliothèque Saint-Sulpice un écrin pour la Fondation Jean Paul Riopelle est une réelle volonté de la ministre Roy.

Le 2 décembre dernier, lors d’une entrevue avec la chroniqueuse Catherine Richer, de l’émission 15-18, Manon Gauthier, directrice générale de la Fondation Jean Paul Riopelle, a déclaré que des discussions à ce sujet avaient lieu avec le MCC depuis « l’été dernier ».

Or, ce n’est que le 21 novembre dernier que le nouveau directeur du MBAM, Stéphane Aquin, a annoncé que son musée n’irait pas de l’avant avec ce projet de nouvelle aile.

L’idée d’offrir à la Fondation Jean Paul Riopelle la bibliothèque Saint-Sulpice a toutes les raisons du monde de séduire le gouvernement Legault : ce projet bénéficie de l’engagement des mécènes Michael Audain, Pierre Lassonde et André Desmarais, qui acceptent de prêter une partie de leur précieuse collection et d’offrir une participation financière de 10 millions de dollars.

Dans un échange que j’ai eu avec Manon Gauthier jeudi dernier, celle-ci ne cache pas que « la réhabilitation d’un haut lieu patrimonial est tout à fait noble ». La Fondation Jean Paul Riopelle est présentement en discussion avec Québec et attend de connaître « l’état réel des lieux », m’a-t-elle dit.

Manon Gauthier ne souhaite pas s’embarquer dans un projet dans lequel des dizaines de millions de dollars seraient consacrés uniquement à la remise à niveau d’un bâtiment existant.

Elle m’a aussi confié que la Fondation a reçu plusieurs propositions ces dernières semaines. Le choix de ces avenues a largement occupé la réunion du conseil d’administration qui a eu lieu vendredi.

Créé par les Sulpiciens pour y entreposer des livres et des documents rédigés chez nous et en Europe, l’édifice est-il contraint à servir de bibliothèque ? Certains défenseurs du patrimoine le pensent. Ils sont de plus en plus nombreux à défendre ce point de vue dans les journaux depuis quelques jours.

De son côté, le Parti québécois n’a pas perdu de temps pour exprimer son opinion sur le rôle qui devrait être confié à cet édifice de style Beaux-Arts inauguré en 1915. Pour le chef du parti, Paul St-Pierre Plamondon, la bibliothèque Saint-Sulpice devrait être convertie en musée national d’histoire.

L’idée n’est pas bête. Ce musée serait situé non loin du Centre d’histoire de Montréal. Ainsi, les visiteurs étrangers pourraient découvrir notre parcours et notre culture en s’offrant une visite des deux lieux.

Mais bon, le Musée de l’Amérique francophone, à Québec, a déjà un mandat similaire.

Il est à souhaiter qu’une annonce claire et solide vienne bientôt du gouvernement Legault quant à l’avenir de ce bâtiment. En effet, des sources me disent que l’intérieur se dégrade à la vitesse de l’éclair.

Vous me direz qu’en pleine pandémie, il y a mieux à faire que de se soucier du sort d’une ancienne bibliothèque. Je répondrais à cela que des idées et des projets qui font en ce moment rêver sont un remède à la morosité ambiante.

P. -S. En toute transparence, je dois préciser que je possède des liens familiaux avec Sylvie et Yseult Riopelle, les filles du peintre. Elles ont préféré que Manon Gauthier réponde à mes questions.