« S’aimer », c’est une chronique écrite en 2016, mais puisque c’est les vacances, je me suis dit que, peut-être, vous aimeriez la relire. Les pieds dans l’eau, dans votre cour, en Gaspésie ou dans Charlevoix. En ce samedi ensoleillé, un petit sujet léger, l’amour. Qui peut aussi être le sujet le plus lourd. Comme les évènements nous le rappellent fréquemment. Aimer à deux est une entreprise bien compliquée. Pas étonnant, quand s’aimer soi-même est souvent impossible.

Stéphane Laporte Stéphane Laporte
Collaboration spéciale

Le problème, ce n’est pas qu’une personne aime quelqu’un de son sexe, de l’autre sexe, de son ancien sexe, ou de son sexe à venir. Le problème, ce n’est pas d’être hétérosexuel, homosexuel, transsexuel, bisexuel, métrosexuel, allosexuel ou aurevoirsexuel. Le problème, c’est de ne pas s’aimer. De ne pas s’aimer soi-même. D’être tristesexuel.

Tous les drames sont causés par ça. Des petites chicanes aux tueries. Des frustrations aux agressions. Par tout ce que l’on fait aux autres parce que l’on ne s’aime pas soi-même. Le premier coming out de tous les humains, ça devrait être : « J’ai une nouvelle à vous annoncer… Je m’aime ! » Après, tout irait mieux.

Mais avant, faudrait savoir ce que c’est, s’aimer. S’aimer vraiment.

S’aimer, ce n’est pas penser qu’on est le meilleur. Qu’on est plus beau que les autres, plus fin que les autres, plus intelligent que les autres. S’aimer, ce n’est pas se servir en premier. Et ne penser qu’à soi. Ça, ce n’est pas s’aimer. C’est se mentir. Parce que si chaque personne pense qu’elle est meilleure que les autres, c’est que tout le monde se ment. Et se mentir, c’est le contraire de s’aimer. C’est nier sa vérité.

PHOTO FRANCISCO SECO, ASSOCIATED PRESS

« Aimer à deux est une entreprise bien compliquée. Pas étonnant, quand s’aimer soi-même est souvent impossible », écrit notre collaborateur. 

S’aimer, ce n’est pas avoir besoin de se mesurer aux autres pour apprécier qui l’on est. S’aimer, c’est se rendre compte qu’on est un mélange de nos parents, de notre famille, de notre société, de notre culture, de notre environnement, de nos amis, de nos lectures, de nos voyages, de notre isolement, de nos joies, de nos peines, de nos désirs, de nos présences et de nos absences. Qu’on est fait de tout ça. Qu’il n’y a pas deux personnes avec ce mélange-là. Même pas notre jumeau. Qu’on est unique. Donc incomparable. On n’est pas le meilleur des autres. On est le meilleur de soi. Si on s’aime. Parce que si on ne s’aime pas, on peut rapidement devenir le pire de soi. Et ça, ce n’est pas beau.

S’aimer, c’est se dire à soi-même : « Écoute, bibi, on va passer la vie ensemble, on n’a pas ben, ben le choix, alors on va tout faire pour profiter de chaque instant. Parce que ça ne dure pas longtemps. »

S’aimer, c’est épouser sa réalité. Et ne jamais se laisser tomber. Une fois qu’on s’aime, on fait quoi ? On va vers les autres, pour que cet amour-là fasse des petits. Dans tous les sens du mot.

Admettons qu’on y arrive, qu’on réussit à s’aimer soi-même. Que tout s’éclaircit dans notre tête et dans notre cœur. Comment fait-on pour que les autres s’aiment eux-mêmes, aussi ? Parce que tant qu’ils en seront incapables, on risque d’en payer le prix.

On fait quoi ? On les aime. On les aide. Et surtout, on leur sacre patience. 

Arrêtons de juger tout le temps ce dont l’autre a l’air, ce que l’autre fait ou ne fait pas. C’est le jugement qui ferme les gens. Qui les fait pourrir par en dedans. Et quand ça sort, ça fait mal. À tout le monde.

Faut arrêter de mettre des gens dans des cases. Personne n’est bien dans une case. C’est trop étroit. C’est peut-être rassurant. Ça fait ordonné. Mais ça fausse toutes les données. Quand on joue au hockey, on a besoin de savoir qui fait partie de quelle équipe. Pas dans la vie. Dans la vie, on est tous dans la même équipe. Pas besoin de se catégoriser. De s’ajouter des préfixes. On est tous sexuels. C’est clair. Surtout l’été. Après ça, soyons-le avec qui on veut, on ne s’en portera que mieux.

Bien sûr, il faut créer des organisations pour défendre les groupes opprimés. Mais il faut viser le jour où l’orientation sexuelle ne sera pas plus provocante que l’orientation musicale. Je vais savoir si tu aimes Brahms ou Bieber si je prends le temps de te connaître. Si je ne le prends pas, écoute qui tu veux. Ça ne change rien à ma musique à moi. Je vais savoir si tu aimes embrasser les gars ou les filles si je prends le temps de te connaître. Si je ne le prends pas, embrasse qui tu veux. Ça ne change rien à ma sexualité à moi.

J’ajouterais : embrasse qui tu veux, pour autant que cette personne le veuille. Le sexe, c’est la rencontre entre notre désir pour l’autre et le désir de l’autre pour nous. C’est ce qui met le feu : la flamme des deux. La passion que quelqu’un ressent pour nous est encore plus excitante que son corps. Sans cette passion, tout est faux. Les caresses et les gestes d’amour n’ont de sens que s’ils sont partagés, réciproques, sinon, c’est de la haine. De la violente haine. Envers soi-même et envers l’humanité.

On n’en sort pas.

Faut s’aimer.

S’aimer à 1, à 2, à 100, à 1000, à 8 millions, à 8 milliards.