Un an après la suspension à la tête de la Sûreté du Québec, Martin Prud’homme ne sait toujours pas quelles en sont les raisons. Un délai que le président de la Fraternité des policiers et policières de Montréal juge déraisonnable.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Un an après sa suspension avec solde, le directeur de la Sûreté du Québec (SQ) Martin Prud’homme poireaute toujours chez lui, sans savoir ce qui lui a valu d’être suspendu. « Je ne sais pas ce qu’on me reproche », a-t-il dit lors d’une courte entrevue avec La Presse, dimanche.

Rappel des faits : le 6 mars 2019, une bombe éclatait dans l’univers policier québécois. La ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, annonçait la suspension de M. Prud’homme, après « une allégation relative à des infractions criminelles ».

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Martin Prud’homme

Un an plus tard, Martin Prud’homme ignore toujours la nature de cette « allégation » portée par le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI) à l’attention du Secrétariat des emplois supérieurs du gouvernement.

Je n’ai reçu aucun appel. Ni du gouvernement ni des enquêteurs du BEI. Je ne sais pas ce qu’on me reproche. Tout ce que j’ai eu, c’est une lettre de deux paragraphes du gouvernement qui me dit que je suis toujours suspendu avec solde. Je suis toujours chez moi sans savoir pourquoi.

Martin Prud’homme

Martin Prud’homme jouissait jusqu’au 6 mars 2019 d’une réputation enviable dans la police québécoise. C’est par exemple lui que le gouvernement Couillard avait envoyé nettoyer le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), permettant à la SQ de « prêter » son directeur à la police de Montréal, après une série de scandales touchant sa haute direction.

Le 6 mars 2019, une ombre a été placée sur la réputation de celui qui était vu comme un « super flic », passé des enquêtes aux crimes contre la personne à la direction de la SQ après une escale comme sous-ministre à la Sécurité publique sous les libéraux et les péquistes.

Ce jour-là, il y a un an, la ministre Geneviève Guilbault a annoncé la suspension avec solde de Martin Prud’homme, après cette allégation faite par on ne sait qui aux enquêteurs du BEI à propos d’on ne sait quoi.

Mais on a su par la suite que Martin Prud’homme, redevenu DG de la SQ, était tombé dans le viseur du BEI – la police des polices. C’était dans le cadre d’une enquête sur le fiasco que fut l’arrestation du député Guy Ouellette par l’Unité permanente anticorruption (UPAC).

> Lire l’article du Journal de Québec

L’affaire Ouellette est un succédané de toutes les sales histoires qui ont éclaboussé la police québécoise depuis quelques années, avec des airs de règlement de comptes aux motivations byzantines et des pouvoirs d’enquête criminelle utilisés à des fins douteuses contre des rivaux jugés gênants.

> Lire la chronique « Une police branlante »

Rappel des faits, encore : l’UPAC a arrêté en octobre 2017 le député de Chomedey Guy Ouellette, un ancien policier. Elle le soupçonnait d’avoir un lien avec des fuites dans les médias au sujet de l’enquête Machûrer de l’UPAC, enquête hautement délicate visant le financement du PLQ sous Jean Charest.

M. Ouellette a été arrêté, mais jamais accusé de quoi que ce soit. Pire encore : les procureurs de la Couronne ont décidé de ne pas se battre contre les avocats de M. Ouellette dans la contestation de la légalité des mandats obtenus par l’UPAC pour espionner le député Chomedey. Le signal était évident : les procureurs estimaient que les arguments de l’UPAC pour obtenir ces mandats étaient indéfendables.

Contexte : à titre de député, Guy Ouellette avait souvent été critique de l’UPAC, talonnant son commissaire Robert Lafrenière en commission parlementaire. C’était un secret de Polichinelle que MM. Lafrenière et Ouellette ne se tenaient mutuellement pas en odeur de sainteté. M. Lafrenière, après l’affaire Ouellette, a brusquement démissionné de l’UPAC le jour de l’élection de 2018.

Pour ajouter à la complexité de l’affaire Ouellette, Martin Prud’homme est le gendre de Robert Lafrenière – il est le conjoint de sa fille, également policière – et il a déjà été proche de Guy Ouellette.

Quant à Martin Prud’homme, quand La Presse lui a demandé s’il envisageait de retourner diriger la SQ lors de ce bref entretien téléphonique, sa réponse a été limpide : « Oui, je veux revenir travailler à la SQ. »

« Pourquoi ces enquêtes interminables ? »

Un an après la suspension mystérieuse de Martin Prud’homme à la suite d’une « allégation » portée à l’attention du BEI, le président de la Fraternité des policiers et policières de Montréal, Yves Francœur, a dénoncé les « délais déraisonnables » dans les enquêtes « interminables » de la police des polices.

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

Yves Francœur, président de la Fraternité des policiers et policières de Montréal

> Lire le texte d’Yves Francœur dans La Flûte

« Il a fallu 15 mois au BEI pour remettre au DPCP ses deux derniers rapports d’enquête indépendante concernant des événements ayant eu lieu à Montréal », écrit M. Francœur dans l’édition courante de La Flûte, le bulletin interne du syndicat des policiers. « Aux yeux de la Fraternité, les délais actuels du BEI sont incohérents et il est inconcevable qu’un policier soit mis en péril aussi longtemps avant de connaître le sort qui lui est réservé. »

Yves Francœur interpelle le gouvernement, pour qu’il « accélère » le processus d’enquête mené par la police des polices. 

Les délais déraisonnables, d’où qu’ils viennent, minent la confiance et doivent être combattus.

Yves Francœur, président de la Fraternité des policiers et policières de Montréal

Joint par La Presse, Yves Francœur a rappelé dimanche que des policiers montréalais qui faisaient l’objet d’une enquête du BEI pouvaient attendre « entre 16 et 20 mois » avant que leur dossier soit remis aux procureurs de la Couronne, qui décident si des accusations seront portées. Il trouve cela inacceptable.

M. Francœur a fait un lien avec la suspension du directeur de la SQ, lui aussi dans le viseur du BEI, lui aussi victime de délais déraisonnables d’enquête. 

Que ce soit Martin Prud’homme ou un autre, ce n’est pas humain : on ne peut pas laisser quelqu’un comme ça en suspens pendant un an, deux ans. Ça n’a aucun sens. Pourquoi ces enquêtes interminables ?

Yves Francœur, président de la Fraternité des policiers et policières de Montréal

M. Francœur, en tant que leader syndical, a été le vis-à-vis de Martin Prud’homme quand celui-ci est venu réorganiser la police de Montréal. Il n’a que de bons mots pour lui.

« Ça fait consensus dans le milieu policier : c’est un gars intègre et honnête. Il a encore beaucoup d’estime dans le milieu policier. Ce qu’on lui fait, ce n’est pas humain ; ça fait un an que Martin Prud’homme ne sait pas ce qu’on lui reproche. C’est une façon de le tuer, professionnellement. Il y a des principes de justice naturelle qui s’appliquent, qui doivent s’appliquer, et laisser quelqu’un dans le noir pendant un an sur des allégations de nature criminelle, ça ne tient pas la route. »