Facebook est une invention géniale qui table sur ce besoin humain profondément enfoui en nous depuis la nuit des temps : être connecté à nos semblables.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Dès la naissance d’internet, ce besoin s’est manifesté dans la création rapide de listes de discussion, de « chambres » où on pouvait discuter. Chercher de l’information, bien sûr. Mais être connecté à nos semblables aussi. Pour paraphraser un grand homme, nous sommes des îles à la recherche d’archipels. Facebook incarne (et table sur) ce besoin fondamental.

Depuis quelques années, les travers de Facebook ont commencé à se manifester. Fuite de données personnelles, utilisation de ces données à des fins de manipulation commerciale et politique et dissémination de la haine ordinaire ou à grande échelle.

Ces travers ont provoqué de la suspicion face au géant américain du réseautage social (capitalisation boursière de Facebook : 537 milliards de dollars ; celle de General Motors : 53), une suspicion dont Facebook n’a pas le monopole. Les autres géants du numérique comme Amazon, Google ou Apple sont aussi l’objet de craintes constantes, à cause de leur ombre grandissante sur nos vies.

Ces géants sont à la fois fascinants et inquiétants, des miracles du commerce, du génie de la programmation et de la compréhension des intersections de la psychologie humaine et du comportement en ligne.

Facebook est probablement la plateforme la plus controversée parmi ces géants qui n’en étaient pas il y a 20 ans. Ce n’est pas un hasard : c’est une des plateformes où l’humain branché s’investit le plus, que ce soit en temps, en énergie ou en émotions.

Je ne suis pas un « hater » de Facebook. J’ai mes suspicions et mes frustrations face à l’invention de Mark Zuckerberg, frustrations à la fois personnelles et sociales. Mais je reconnais que Facebook est une invention formidable, dont j’aurais de la difficulté à me passer tant elle est imbriquée dans ma vie.

Quand de nouveaux appels à larguer Facebook se manifestent, à la faveur d’une nouvelle controverse sur la manipulation des algorithmes, la vente de données à des arrangeurs d’élection ou à des vendeurs de cossins, je pèse le pour et le contre et…

Et je reste sur Facebook.

Être connecté à mes semblables, c’est un de mes besoins comme humain, mais c’est aussi une nécessité professionnelle. Un exemple récent : ma chronique de dimanche dernier sur la DPJ vue par ses intervenantes, qui ne s’est matérialisée que grâce à un appel à tous sur Facebook.

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Le créateur de Facebook s’appelle Mark Zuckerberg. C’est ce jeune homme un peu crispé qui est le visage de l’entreprise et son génie créatif. Un des cocréateurs s’appelle Chris Hughes. Jeudi, Hughes a écrit un long texte dans le New York Times appelant à démanteler Facebook.

> Lisez le texte de Chris Hughes paru dans le New York Times

PHOTO DAMON WINTER, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Chris Hughes, cocréateur de Facebook, a écrit un texte dans le New York Times appelant à démanteler Facebook.

« Démanteler » au sens commercial, en vertu des lois antitrust qui visent à empêcher la création de monopoles aux États-Unis. Facebook est devenu un monopole qui a trop de pouvoir dans la vie des Américains, selon Chris Hughes, et pas seulement parce que Facebook possède aussi les plateformes WhatsApp et Instagram, dominant ainsi le marché du message numérique.

C’est vrai : aucun autre réseau social ne concurrence Facebook. Est-ce sain, d’un point de vue commercial ? Pour les utilisateurs, pour les acheteurs de publicité ? Et d’un point de vue… humain ?

Il y a donc l’aspect commercial qui est inquiétant, selon Chris Hughes : Facebook est tellement gigantesque qu’il peut empêcher l’émergence de concurrents en particulier et d’innovations numériques en général.

Et quand un concurrent émerge, rappelle-t-il, Facebook l’achète, tout simplement : « La stratégie de Facebook a toujours été d’abattre la concurrence. »

Il fut une époque où le gouvernement américain était beaucoup plus vigilant qu’aujourd’hui pour empêcher la création de monopoles. Cause célèbre : le gouvernement américain a mené la bataille contre le monopole en téléphonie dans les années 70 et 80 : AT&T a été forcé de renoncer à plusieurs de ses filiales en 1983, au nom de la saine concurrence.

Chris Hughes rappelle dans le New York Times qu’en cette ère de déréglementation, une poursuite antitrust du gouvernement des États-Unis pour forcer Facebook à se morceler n’est sans doute pas dans les cartes. Mais, dit-il, la simple menace d’une telle poursuite est souvent utile pour discipliner des entreprises. Il donne les exemples d’IBM dans les années 70 et de Microsoft dans les années 2000.

Mais le cofondateur de Facebook pousse la réflexion plus loin. Les arguments qui militent en faveur d’un démantèlement de Facebook dépassent les simples considérations commerciales.

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L’argument commercial – les impacts du monopole de Facebook sur les consommateurs – n’est pas le meilleur argument pour démanteler Facebook, selon son cofondateur.

« L’aspect le plus litigieux du pouvoir de Facebook est le contrôle unilatéral de Mark sur la parole. Il n’y a pas de précédent quant à la possibilité pour un individu de surveiller, d’organiser et même de censurer les conversations de deux milliards de personnes. » — Extrait du texte de Chris Hughes paru dans le New York Times

Chris Hughes donne l’exemple d’un épisode de la guerre civile au Myanmar, fin 2017. La fonction Messenger de Facebook était utilisée par les deux camps pour s’organiser et semer la haine. C’est le PDG Mark Zuckerberg lui-même qui a décidé de bloquer la propagation de ces messages.

« La plupart des gens seraient d’accord avec cette décision, écrit Hughes. Mais il est troublant de penser que Facebook a pris cette décision sans en référer à une autorité indépendante ou gouvernementale. En théorie, la direction de Facebook pourrait décider de supprimer des messages d’Américains, si elle décidait qu’elle n’aime pas ces messages. »

La référence à une autorité indépendante est intéressante. Les géants numériques évoluent dans un cadre tout neuf, qui n’existait pas il y a 20 ans, en tout cas pas de cette façon. Les lois qui encadrent le commerce ont été pensées et implantées bien avant cette nouvelle ère. Dans les communications, ces lois ont été pensées pour des journaux, des radios, des câblodistributeurs et des télévisions.

Il en va de même pour tout ce qui touche les données personnelles des usagers. Facebook est gratuit, mais vous payez Facebook avec vos données personnelles et votre attention, rappelle Chris Hughes : « Et ce n’est pas une aubaine. » En pratique, les Facebook et autres posent des pipelines sur les vastes océans de nos données personnelles, une chose qui était inimaginable il y a 10, 15 et 20 ans.

Qui réglemente quoi, comment, dans l’extraction de ces données ? Personne, ou presque.

L’Europe s’est bien dotée d’un Règlement général de protection des données récemment, une initiative louable, mais encore timide. Le Canada ? Le gouvernement actuel est sous le charme de Facebook et n’ose pas le réglementer, même si le Commissaire à la vie privée a récemment eu des mots très durs face à Facebook et que la Loi sur la protection des renseignements personnels date de 1983…

Mark Zuckerberg est né l’année suivante.

Je lisais le texte de Chris Hughes sur les bienfaits d’un morcellement de Facebook, et c’est ce qui m’a frappé : on applique à ces géants du XXIe siècle des règles du XXe.

Pour corriger la situation et protéger les citoyens – ce que nous sommes avant d’être consommateurs –, l’outil est vieux comme les États : ça s’appelle la réglementation.