San-Remi

Pour venir travailler ici, Mexicains, Guatémaltèques ou Honduriens... (Photo Rodolphe Beaulieu-Poulin (Collectif Hors D'État))

Agrandir

Pour venir travailler ici, Mexicains, Guatémaltèques ou Honduriens doivent passer par un processus d'embauche, incluant une batterie de tests.

Photo Rodolphe Beaulieu-Poulin (Collectif Hors D'État)

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Sophie Guérin // URBANIA

Chaque été, saison du slow news par excellence, les médias nous servent un topo sur les travailleurs agricoles temporaires. Certains producteurs y défendent les conditions de vie qu'ils donnent à leurs employés, tandis que d'autres vantent leur travail. Rares toutefois sont les médias qui prennent le temps de partager le quotidien de ceux qui triment dur dans les champs de la Montérégie. Urbania vous propose une incursion dans la vie des travailleurs migrants saisonniers, de Saint-Rémi à l'oratoire Saint-Joseph, où ils assisteront à leur messe annuelle.

En nous promenant à Saint-Rémi, municipalité de près de 7 300 âmes, on a fait la rencontre inattendue de Melvin. Salvadorien d'origine, il est installé au Québec depuis une vingtaine d'années et travaille pour le diocèse afin d'informer les travailleurs agricoles sur leurs droits. Cet homme progressiste en connaît pas mal sur la situation de ceux qui viennent du Sud pour récolter les fruits et légumes dans nos champs.

Pour partir à leur rencontre, «c'est facile!» nous annonce-t-il. Il s'agit de se promener aux alentours pour apercevoir ces travailleurs, sur les bords de route découpés par des champs qui ne finissent jamais. Ils sont là, désherbant ces interminables rangées où des bus attendent tranquillement cette horde de travailleurs à genoux.

Des bûcherons contemporains

On est dimanche, c'est jour de congé, et qui dit jour de congé dit jour du Seigneur. Melvin nous a invités à assister au «pèlerinage» annuel des travailleurs agricoles latino-américains : une grande messe est donnée en leur honneur à l'oratoire Saint-Joseph.

Il fait extrêmement chaud en ce matin de juillet, et Melvin nous amène d'abord là où habitent Juan et Jose (alias les Guatémaltèques). Leur maison est en fait une grange convertie: cuisine avec tables de cafétéria, douche de gymnase au rez-de-chaussée et dortoir au grenier. À notre arrivée, de la musique latine fait rage dans la maison, crachée maladroitement par les haut-parleurs fatigués d'une radiocassette tout droit sortie des années 1980: cumbia, rumba, salsa, ou un truc comme ça... Ils nous invitent à entrer et à venir s'asseoir. Juan n'a pas terminé de manger son repas. Jose et lui se sont levés tard aujourd'hui: «Le samedi soir, après la partie de soccer, c'est souvent la fête...» explique Melvin.

?À l'étage, c'est suffocant, paraît-il. On monte pour confirmer par nous-mêmes. À mi-chemin dans les escaliers, notre tête entre dans cette masse de chaleur qui envahit les lieux. Il n'y a pas d'air climatisé, c'est insupportable. Seize lits sont installés côte à côte, sans garde-robes, et les gars s'entassent ainsi pendant plusieurs mois. Ce sont des camps de bûcherons contemporains, à saveur néolibérale. Une télé est placée près du lit de l'un d'entre eux. C'est celle de Jose. Il l'a achetée parce que celle fournie par l'employeur n'avait pas de prise pour le lecteur DVD.

Sans sofa ni salon, nous nous assoyons sur le lit pour regarder une vidéo touristique sur le Guatemala. Juan veut nous montrer son pays tandis que Jose, assis sur son matelas, reste discret. On les laisse revêtir leurs «beaux habits» (chemise propre et bien rangée dans le pantalon pour l'occasion), le temps d'aller rencontrer quelques Mexicains qui doivent travailler avant de partir pour la grande ville.

À la quête de blueberries

En stationnant la voiture chez un producteur du coin, Melvin nous avertit qu'ici, il faut jouer les touristes. Lui-même le fait la plupart du temps. Les producteurs ont souvent eu mauvaise presse dans le passé relativement aux conditions de vie des travailleurs. Ils ne sont pas toujours chauds à l'idée d'une présence étrangère sur leur terrain, surtout s'il est question de parler des droits des travailleurs ou de les photographier.

Ce n'est pas toujours le cas, mais pour s'éviter des ennuis, il faut parfois passer incognito. On se procure donc un panier pour l'autocueillette. Les travailleurs nous attendent dans le champ de bleuets: ils sont au courant de notre venue.

C'est là qu'on retrouve Juan et Antonino (alias les Mexicains) à travers les arbustes, en plein soleil... C'est la canicule! Les Mexicains s'affairent à terminer leur travail pour midi. Juste à temps pour se rendre à l'oratoire Saint-Joseph.

On ramasse des blueberries (comme ils disent) et plantés là, sous cette chaleur écrasante, on pense fondre. «Hier, c'était bien pire, il faisait 40 degrés dans les champs», nous dit en espagnol Antonino, le teint bruni par le soleil. Eux endurent ça 40 heures par semaine, sinon plus, sans dire un mot. On pense à tout le travail et aux compromis que ces travailleurs doivent faire pour qu'une simple tarte aux bleuets atterrisse dans notre assiette.

C'est quand même drôle de réaliser qu'on encourage l'agriculture et l'achat de fruits et légumes locaux... cueillis par des travailleurs venus du Sud!

Une fois notre panier rempli, on retourne à l'habitation de Juan et Jose pour les conduire à l'oratoire Saint-Joseph. Ils sont fin prêts et nous attendent à l'extérieur. Melvin amène avec lui les Mexicains et nous, les Guatémaltèques.

Le processus d'embauche

Pour venir travailler ici, ces Mexicains, Guatémaltèques ou Honduriens doivent passer par un processus d'embauche, incluant une batterie de tests. En route vers Montréal, un travailleur, dont nous garderons l'anonymat, nous raconte qu'ils doivent faire un bilan de santé, un test mathématique et un test physique. «On doit lever un sac de sable de 75 kilos sur nos épaules et le déposer à répétition, pendant environ 5 à 10 minutes! Ce qui est vraiment ridicule, c'est qu'on ne fait pas ça ici... On n'a pas à être aussi forts!» Plusieurs personnes qu'il connaît ont échoué le test, «même si ce sont pourtant de bons travailleurs».

Mais c'est loin d'être le seul test que les travailleurs immigrants doivent passer avant de venir au Québec. À bord, on nous raconte que des grains sont jetés par terre et que les hommes doivent ramasser un seul type de grain le plus rapidement possible. Ils sont chronométrés et les évaluateurs cochent des cases afin de les catégoriser.

Moment de silence. Les champs ont disparu pour laisser place à la réserve de Kahnawake, puis au pont Mercier. On demande s'il y a des conditions préalables à l'embauche. «Nous devons être marié, agriculteur et avoir deux enfants.» Savent-ils pourquoi? «C'est probablement pour nous empêcher d'avoir le goût de s'établir ici!», répondent-ils. On apprendra plus tard que ces dispositions sont prises par F.E.R.M.E (organisme spécialisé dans le recrutement des travailleurs temporaires étrangers), afin d'éviter que n'importe qui postule: le travail est ardu et les recruteurs doivent s'assurer que les gars feront le travail.

Cette année, quelque 7500 travailleurs du Mexique, du Guatemala et du Honduras sont venus participer à la récolte. Les règles de séjour ne sont pas les mêmes d'un pays à l'autre. Pour le Mexique, ce sont des accords bilatéraux, et pour le Guatemala, c'est un projet pilote. Si la plupart d'entre eux séjournent de 4 à 5 mois, quelques-uns viennent travailler au Québec pour 8 mois, et ce, pendant plusieurs années. «On revient tant qu'il est possible de le faire!» nous ont affirmé Guatémaltèques et Mexicains. Juan, lui, vient chaque année depuis 7 ans, c'est un bon travailleur.

Certains d'entre eux vont même jusqu'à travailler seulement l'hiver pour rentrer à la maison l'été, nous a expliqué Melvin. Ils arriveront à l'automne et repartiront au printemps pour ensacher pommes, carottes ou patates ou pour travailler avec les poulets. Juan et Jose, eux, sont ici depuis février: ils sont venus plus tôt pour la saison du sirop d'érable.

On traverse Décarie. Les Guatémaltèques aimeraient bien faire un petit tour de la ville, mais le temps presse. La messe va bientôt commencer. Ils nous confient que c'est extrêmement difficile d'être éloigné de la famille si longtemps, mais que le jeu en vaut la chandelle. «On s'ennuie beaucoup de chez nous, mais d'un autre côté, c'est difficile de faire de l'argent dans notre pays!» affirment Juan et Jose. Ce type d'emploi permet d'assurer un avenir à leur famille. Melvin nous a raconté: «Certains sont venus ici et ont perdu la tête. Le choc était trop difficile. Ils n'étaient pas préparés mentalement à vivre ça. Et une fois que quelqu'un est renvoyé dans son pays, plus question de tenter d'appliquer à nouveau.» Pas de deuxième chance pour personne.

?On comprend qu'en saison, cette main-d'oeuvre est grandement attendue par les producteurs agricoles, qui ont pris soin de suivre des cours d'espagnol. Les Québécois ne veulent plus travailler pendant des mois au salaire minimum. Et depuis quelques années, l'organisme de Melvin offre des cours de français gratuits aux travailleurs migrants qui le désirent. C'est dans un petit local du presbytère que Melvin «supervise» les cours donnés bénévolement par Vanessa, étudiante et fille d'un des gros producteurs maraîchers de la région de Saint-Rémi. Pour Melvin, c'est aussi une occasion de savoir si les travailleurs se portent bien.

Étonnamment, certains ont déjà l'accent du coin. «Une bouêête» dira Carlos pour boîte lors d'un exercice de diction, répétant les mots entendus au travail. Carlos possède des terres chez lui. Pendant son absence, il engage d'autres agriculteurs pour s'occuper de son entreprise. Il nous avouera qu'il trouve très difficile d'apprendre le français, non pas à cause de la complexité de la langue, mais à cause de la muy bonita Vanessa...

D'offrandes et de doléances

En arrivant à l'oratoire, on est surpris de voir que des dizaines d'autobus jaunes provenant de plusieurs fermes de la région remplissent le stationnement. Au bas mot, quelque 1500 travailleurs se sont déplacés. Une troupe de mariachis accueille les travailleurs en haut des marches, séduisant du même coup les habituels touristes du lieu. Tous profitent de la vue et admirent la ville du haut du belvédère.

La messe est donnée en espagnol et tout semble se dérouler à merveille. Un incident vient pourtant perturber la célébration: le témoignage imprévu d'un travailleur, qui est d'ailleurs vite expulsé par la sécurité. Un micro éteint rapidement nous empêche d'entendre son discours. Pas question de troubler cet événement. Les seules phrases perceptibles sont: «Ouvrez-vous les yeux... Nous sommes victimes d'exploitation!»

Récemment contacté, l'homme qui s'appelle Noé Arteaga Santos nous explique qu'il voulait faire un témoignage différent de ceux qu'il avait entendus à l'église. Avec un français soigné, le Guatémaltèque explique qu'il a été renvoyé par son employeur pour avoir tenté d'aider un ami malade qu'il fallait amener à l'hôpital. «Moi, j'ai juste voulu raconter mon histoire, de mon point de vue.»

Un Mexicain nous confie que bien qu'il soit compatissant, «ce n'était peut-être pas le moment, ni l'endroit pour ce type de témoignage».

Puis la messe continue avec une offrande à Dieu et une minute de silence pour la dizaine de travailleurs décédés cette année. Le tout se termine avec de chaleureux remerciements envers les producteurs, qui ont fourni les produits pour l'offrande et organisé le transport des travailleurs.

Nous retrouvons Melvin et les autres. Pour terminer la journée en beauté, il amène nos amis guatémaltèques et mexicains manger dans un buffet chinois à LaSalle avant de retourner en Montérégie.

***

La semaine suivante, pour clore joliment notre rencontre, Melvin nous invite dans le stationnement du IGA de Saint-Rémi. Un barbecue y est organisé chaque semaine, et l'on peut s'y procurer deux hot-dogs et une liqueur pour la modique somme de 1$, le tout remis à un organisme de charité.

On est jeudi soir, et le visage de la municipalité change radicalement: c'est la soirée des emplettes pour la plupart des travailleurs. Ils passent à la banque, s'achètent des cartes d'appels internationaux, envoient de l'argent dans leur pays, font leur épicerie, achètent quelques babioles... C'est le genre de soir où l'on peut croiser un Guatémaltèque avec un «chandail de loup» (sauf que c'est un ours) déambuler dans les rangées du trop souriant Tigre Géant.

Depuis quelques années, c'est ainsi une microsociété qui se forme à Saint-Rémi. Un groupe de AA pour les travailleurs sera très bientôt mis sur pied. Une rumeur captée entre les branches nous laisse croire qu'une travailleuse du sexe québécoise se promènerait près de certains dortoirs la nuit venue.

Nous n'avons pas pu confirmer par nous-mêmes.

Mais en voyant ces travailleurs latino-américains descendre massivement dans la ville, nous comprenons pourquoi, en période estivale, cette ville est surnommée San-Remi.

Partager

lapresse.ca vous suggère

publicité

publicité

Les plus populaires : Vivre

Tous les plus populaires de la section Vivre
sur Lapresse.ca
»

publicité

la boite:1600172:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer