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Travailleuses étrangères: se déraciner pour nourrir sa famille

Ces trois travailleuses agricoles ont accepté de raconter... (Photo André Pichette, La Presse)

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Ces trois travailleuses agricoles ont accepté de raconter leur histoire à La Presse.

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Yvon Laprade

Collaboration spéciale

La Presse

(SAINTE-ANNE-DES-PLAINES) On les appelle les « travailleuses de la terre ». Elles sont mexicaines et guatémaltèques. Ce sont des femmes, des mères de famille, des grands-mères, aussi, qui laissent leur famille derrière elles, pendant des mois, pour venir gagner de « bons salaires » chez un producteur de fraises de Sainte-Anne-des-Plaines. Trois de ces travailleuses agricoles se racontent.

Lily Marisol Lopez, 29 ans, ramasse des fraises... (Photo André Pichette, La Presse) - image 1.0

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Lily Marisol Lopez, 29 ans, ramasse des fraises au Québec tandis que son mari, fabricant de cercueils en bois, s'occupe de leurs enfants au Guatemala.

Photo André Pichette, La Presse

Ces femmes, venues du Mexique et du Guatemala,... (Photo André Pichette, La Presse) - image 1.1

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Ces femmes, venues du Mexique et du Guatemala, travaillent chez un producteur de fraises de Sainte-Anne-des-Plaines.

Photo André Pichette, La Presse

Mardi matin, 11 h. Une quarantaine de femmes s'activent dans les champs du producteur FraiseBec.

La journée est un peu frisquette. Ces femmes portent une casquette de baseball et sont vêtues d'un survêtement avec un capuchon. Et toutes sont chaussées de bottes de pluie.

Ces travailleuses « venues d'ailleurs » sont mexicaines et guatémaltèques ; elles sont arrivées il y a une semaine à peine chez le producteur agricole avec pour seul bagage une petite valise contenant quelques effets personnels et la photo de leurs enfants.

Il faut comprendre que ces travailleuses étrangères temporaires sont, pour la grande majorité, des mères seules. Elles viennent travailler au Québec pour améliorer leur sort et celui de leur famille.

Pendant cinq mois, en moyenne, elles vont besogner dans les champs jusqu'à six jours par semaine, 10 heures par jour, pour gagner un salaire variant de 14 000 à 18 000 $, avant les déductions à la source. Elles enverront la quasi-totalité de leurs chèques de paie à leur famille, qui en a grandement besoin.

« Ces travailleuses sont indispensables à la survie même de notre production », résume Isabelle Charbonneau, directrice des opérations chez FraiseBec, l'un des plus gros producteurs de fraises au Canada.

« Sans elles, ajoute-t-elle, nous cesserions nos activités du jour au lendemain ! »

Ça fait bientôt 18 ans que la PME recrute de la main-d'oeuvre étrangère temporaire pour travailler la terre et en récolter les fruits. Et ce sont essentiellement des femmes qui mettent en terre les plants qui vont produire le fruit rouge sucré et qui vont le récolter le moment venu.

« C'est un choix qu'on a fait d'embaucher des femmes. Elles sont consciencieuses, fiables, et elles reviennent année après année. Il faut croire qu'elles sont bien traitées ! »

- Isabelle Charbonneau

La fête des Mères

Mais ces travailleuses sont aussi des mères qui souffrent de ne pas voir leurs enfants de la mi-avril jusqu'en octobre.

« Je suis consciente qu'elles font des sacrifices en venant travailler chez nous alors que leurs enfants sont là-bas, entre les mains de leur mère, d'une tante, d'une connaissance, précise-t-elle. Plusieurs n'ont pas de mari ni de conjoint. »

La directrice des opérations, qui a appris l'espagnol à leur contact, avoue s'être attachée à ces femmes « travaillantes ».

« Chaque printemps, quand elles arrivent chez nous, raconte-t-elle, c'est un événement dans le village. Et quand elles s'en retournent, c'est triste. Tout le monde pleure ! »

Dimanche prochain, ce sera la fête des Mères. « Je prévois leur faire une petite surprise pour rappeler que ce sont aussi des mères et que ça mérite d'être souligné », souligne Isabelle Charbonneau.

La doyenne  : Angelina Lopez, 58 ans, Guadalajara, Mexique

Elle en est à sa 18e année. C'est en quelque sorte la « doyenne » des travailleuses agricoles étrangères chez le producteur de Sainte-Anne-des-Plaines.

« J'ai quatre enfants âgés de 40, 38, 37 et 27 ans, dit-elle fièrement. Et j'ai cinq petits-enfants, toutes des filles ! »

L'émotion lui prend à la gorge quand elle parle de sa famille. « Je m'ennuie beaucoup d'eux même si je suis bien traitée ici », raconte-t-elle.

Toutes les semaines, elle leur téléphone « pour le plaisir d'entendre leur voix, confesse-t-elle, mais aussi pour me plaindre un peu et pour leur dire que leur mère est fatiguée ».

« Mais il est arrivé, à une occasion, ajoute-t-elle avec humour, que mon fils me dise que j'étais en train de lui faire rater le match de soccer à la télé ! »

Angelina a élevé seule ses enfants, qui ont « bien réussi », tient-elle à préciser. « Ce sont tous des professionnels, ingénieur, professeur, médecin, designer graphique, dit-elle avec enthousiasme. Ils sont ma fierté. »

Une petite-fille malade

Elle ne cache pas que le travail est rude, mais tout l'argent qu'elle gagne va servir, dit-elle, pour sa maison de Guadalajara, mais aussi pour payer les médicaments et les visites chez le médecin.

« Ma petite-fille a eu un cancer de l'estomac, et il a fallu payer beaucoup d'argent pour les traitements, vous savez », soulève-t-elle.

Elle espère gagner « autour de 20 000 $ » au cours des prochains mois chez FraiseBec, à un salaire minimum de 11,25 $. Comme tout travailleur québécois, elle cotise à l'assurance-maladie, l'assurance-emploi et la Régie des rentes du Québec.

Au Mexique, durant l'automne et au cours de l'hiver, elle travaille dans une buanderie, à un salaire de 100 pesos (environ 10 $) par jour.

Qu'est-ce qui vous a décidé à venir travailler au Québec ? « Je voulais connaître une autre réalité, répond-elle en souriant. Chez vous, je me sens respectée. Personne ne manque de respect envers les femmes. »

La fierté de la famille : Ilka Perez, 35 ans, Antigua, Guatemala

Elle a trois enfants âgés de 9, 12 et 17 ans. Deux garçons et une fille qu'elle élève sans conjoint. « Au début, en 2010, quand je les ai laissés pour venir travailler ici, j'étais inquiète parce que mes enfants n'avaient pas de père pour s'occuper d'eux, se souvient-elle. Mais là, ça va mieux. J'ai ma soeur qui s'en occupe bien. »

Ilka prend des nouvelles de sa petite famille le plus souvent qu'elle peut. « Je dois bien dépenser 50 $ par mois pour leur parler au téléphone ou via internet, calcule-t-elle sommairement. J'y pense constamment, même quand je travaille dans les champs. »

Ses yeux deviennent embués lorsqu'elle parle de ses enfants.

« Ils me disent qu'ils sont fiers de moi parce que j'ai le courage de partir pendant des mois pour travailler loin de la maison, dit-elle en s'essuyant les yeux, mais surtout parce qu'ils savent que je fais ça pour eux, pour leur avenir. Mon plus vieux, qui a 17 ans, veut devenir architecte ! »

Une « maman  toute cassée »

Et qu'est-ce qu'elle leur raconte lorsqu'elle leur parle au téléphone ? « Je leur dis en riant que leur maman est toute cassée et qu'elle a mal partout à force de se plier et de se déplier pour ramasser les fraises ! », rigole-t-elle.

« Ils me disent alors qu'ils vont me réparer quand je vais rentrer à la maison, ajoute-t-elle. Ça me touche. »

Ce n'est pas pour voir du pays qu'elle a fait le choix douloureux de laisser ses enfants pendant quatre mois et même un peu plus, de la mi-avril à la fin d'octobre.

« Je veux payer les études à mes enfants, avoir de l'argent pour qu'ils aient de la nourriture, payer le médecin », dit la femme qui travaille avec sa soeur à la fraisière de Sainte-Anne-des-Plaines.

Quand elle retourne dans son pays, elle enfile son costume d'aide-cuisinière à 10 $ par jour.

Comment vit-elle son quotidien dans cet environnement essentiellement féminin ?

« Moi, je ne cherche pas les affrontements, dit-elle. Je n'aime pas les situations conflictuelles. Et ça se passe très bien entre nous, même si nous n'avons pas toute la même vision des choses. »

Et dans son pays ? « La vie est un peu compliquée, résume-t-elle. L'économie va plutôt mal. »

L'optimiste : Lily Marisol Lopez, 29 ans, Antigua, Guatemala

Elle a deux beaux enfants qu'elle « adore », un mari « responsable » qui s'occupe de leur fille de 11 ans et de leur fils de 8 ans tandis qu'elle cueille des fraises du matin jusqu'au soir. Son cas n'est pas unique, mais presque. Elle convient qu'elles sont peu nombreuses, les Latino-Américaines qui « s'exilent au Québec pendant des mois », à pouvoir compter sur un conjoint pour s'occuper de la maison et des enfants en leur absence.

« Je n'ai pas à m'inquiéter quand je quitte la maison pour une aussi longue période de temps, soulève-t-elle. Mon mari voit à ce que les enfants ne manquent de rien et il travaille à la maison. Il fabrique des cercueils en bois ! »

Une meilleure vie

Lily Lopez en est à sa quatrième saison chez les Charbonneau. « C'est la seule façon de gagner de l'argent pour que mes enfants puissent continuer de fréquenter de bonnes écoles et apprendre une autre langue [l'anglais] pour qu'ils puissent un jour trouver de bons emplois et peut-être, qui sait, aller tenter leur chance dans un autre pays. »

Elle ajoute, émotive : « Je ne veux pas qu'ils aient la même vie que moi. Je fais tous ces sacrifices pour eux, pour qu'ils aient une vie meilleure. »

Il lui en coûte plus de 1000 $ par mois pour envoyer ses enfants à l'école. « Je veux qu'ils réussissent leur vie, et ça passe par l'éducation. »

Elle a été élevée par sa grand-mère « qui m'a montré à travailler et à persévérer ».

Mais ces « sacrifices » ne sont pas sans faire mal à son coeur de mère. « Ils me manquent terriblement ! », dit-elle en montrant une photo d'eux dans un cadre placé dans sa chambre.

Son sourire revient aussitôt quand elle parle du retour à la maison. « Ils me sautent dessus et se collent sur moi, m'embrassent et me demandent si j'ai rapporté des cadeaux », rigole-t-elle.

Dans sa valise, il y a des chaussures, des vêtements, des petites autos de collection pour le fils. « Et je n'oublie pas mon mari ! », dit-elle, l'air coquin.

La jeune femme porte un regard éclairé sur la situation des hommes et des femmes au Guatemala.

« Il y a encore beaucoup à faire dans ce pays, résume-t-elle. On est encore aux prises avec des problèmes de violence. Mais peut-être que l'espoir va renaître quand nos enfants, qui seront mieux éduqués, qui auront fréquenté de bonnes écoles, vont occuper de meilleurs emplois. »

En attendant, elle ramasse des fraises en rêvant à un monde meilleur dans son pays d'Amérique latine. Mais rien n'est facile.

« Mon mari avait acheté une terre, mais il se l'est fait confisquer par des individus mal intentionnés, se désole-t-elle. Je dois aussi vivre avec le jugement parfois sévère de gens, dans mon pays, qui sont jaloux du fait que je gagne de bons salaires en venant travailler au Québec. »

Puis, elle laisse tomber : « Certains croient que je suis riche... »




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