Pour en finir avec le fantasme de l'uniforme

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Qu'on se le dise: dans la vraie vie, le boulot d'infirmière n'a rien de sexy.

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Qu'on se le dise : dans la vraie vie, le boulot d'infirmière n'a rien de sexy. Mais dans l'imaginaire collectif, certains uniformes continuent d'alimenter bien des fantasmes. Est-ce grave, docteur ? Témoignages, réactions, analyse.

«Es-tu une infirmière cochonne?»

Myriam Bouchard ne compte plus les commentaires déplacés entendus dans sa carrière. Même si elle n'a que 35 ans, elle en a vu des vertes et des pas mûres. Un exemple ? Un patient à qui elle donnait des petites claques pour faire gonfler une veine lors d'une prise de sang lui a un jour lancé : « Tu peux me taper ailleurs, ça va faire gonfler autre chose ! »

« Oui, j'ai vu beaucoup d'érections », confirme l'infirmière, qui a travaillé sept ans à Montréal et qui pratique aujourd'hui en région. Certains patients en sont gênés et s'excusent, d'autres, par contre, pas du tout.

« Merci, je vais revenir tantôt », dit-elle poliment, le temps que le patient reprenne ses moyens...

Vrai, son métier comporte une bonne dose de « génitalité », dit-elle. Et presque autant de malaises.

«Est-ce que tu peux faire ma toilette au lit ?»

Un patient

Fait isolé ? Dernièrement, le magazine Men's Health a demandé à ses lecteurs quelles étaient les professions féminines les plus sexy. En tête de liste trônaient les classiques hôtesses de l'air, pardon, agentes de bord, et, bien sûr, les infirmières.

UUne réputation qui perdure

Frédérique, qui étudie en sciences infirmières, se souvient des commentaires « morons » des amis quand elle a annoncé qu'elle commençait sa formation. « Tu vas devenir infirmière, oh, je feel malade, tout à coup », cite-t-elle, entre autres « jokes à tendance cochonne ».

Est-ce qu'on dirait la même chose à une chirurgienne ? Une avocate ? Une conseillère hypothécaire ? Probablement pas, répondent les principales intéressées. Si elles se promènent aujourd'hui avec un uniforme qui ressemble davantage à un « sac de patates » ou un « pyjama » qu'à une petite tenue coquine, certaines se demandent si le fantasme de l'infirmière ne remonte pas à une époque lointaine, pourtant bien révolue (mais de toute évidence ancrée dans les esprits, s'il faut croire les costumes d'Halloween qui se vendent année après année), où le costume infirmier était effectivement plus seyant, quoique zéro pratique.

« Une collègue qui travaillait dans les années 70 me disait qu'on est passé de la capine de soeur à la minijupe », raconte Valérie, 30 ans, infirmière en maternité (qui entend encore le conjoint d'une patiente lui dire candidement que « les infirmières en maternité sont les plus hot ! »). Pour se pencher pour chercher un soluté, il fallait « se pencher droit », poursuit-elle. « Tu ne pouvais pas bouger comme tu voulais, sinon on voyait ta culotte. »

La maternante

Le fantasme serait-il né à cette époque ? « C'est un métier qui a toujours été féminin. Les soeurs dédiaient leur vie à ça. Il y a un aspect de soumission », analyse Frédérique, qui ne manque pas d'ajouter que cette « image de femme soumise » n'aide en rien la cause des infirmières. « Ni à faire valoir nos droits ni à faire avancer notre profession ! »

Chose certaine, le côté « maternage » contribue certainement au fantasme. « Pour un homme ou une femme, c'est le fun de se faire materner, c'est le fun d'avoir quelqu'un qui s'occupe de toi, reprend Valérie. On passe beaucoup de temps à écouter nos patients. On fait presque de la psycho ! »

Si elles se sentent diminuées par ce fantasme, alimenté sans la moindre subtilité par la pornographie ? Heureusement, non.

«Quand j'ai mon uniforme, ma carte d'hôpital et mon stéthoscope, j'inspire le respect. Je me sens powerful. Pas nunuche.»

Frédérique
Infirmière

L'hôtesse, stéréotype suprême

Quant à l'hôtesse de l'air, « c'est l'incarnation du stéréotype féminin », analyse Chantale, 46 ans, qui a été agente de bord huit ans.

Elle voit encore son copain la présentant à ses chums : « Les gars se faisaient des high five, raconte-t-elle, mi-amusée, mi-découragée. L'hôtesse de l'air, c'est le stéréotype de la fille hot. C'est la jolie fille qui sert l'homme. C'est l'incarnation de la femme traditionnelle. »

Faut-il le préciser ? La réalité est à mille lieues de cette image de femme fatale, au service de son homme, vendue à gros traits par le cinéma et la pornographie. « C'est un métier très difficile, physiquement et émotionnellement », fait valoir Chantale. Il y a la fatigue, les virus, le décalage. « Mis à part les voyages, ce que tu fais dans l'avion, c'est très physique... et pas très intéressant ! »

Elle compare ce stéréotype féminin à son pendant masculin, à savoir : le pompier. « C'est l'homme viril qui va te sauver. C'est très excitant. Ça va chercher quelque chose de très primaire. »

Si elle comprend que la porno surfe sur ces images (« parce que quand les rôles masculins et féminins sont bien définis, c'est beaucoup plus simple »), si elle ne dénonce pas le fantasme de l'uniforme en soi (« tout fantasme a sa place, si c'est ça que ça prend pour avoir du plaisir, why not ? »), Chantale déplore néanmoins ses conséquences sur le statut de la femme, en général.

« Ces fantasmes jouent un rôle important, mais non, je ne pense pas que ça fait avancer la femme. C'est plutôt le genre de truc qui fait ralentir le progrès... »

Myriam Bouchard, sexologue et infirmière... (PHOTO FOURNIE PAR MYRIAM BOUCHARD) - image 7.0

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Myriam Bouchard, sexologue et infirmière

PHOTO FOURNIE PAR MYRIAM BOUCHARD

Avis d'expertes

Trois femmes décortiquent pour nous le fantasme de l'uniforme, d'où il vient, et surtout, où il s'en va !

La sexologue

Selon Myriam Bouchard, à la fois sexologue et infirmière, l'attrait de l'uniforme repose sur le « scénario » auquel il fait référence : pouvoir, soumission, autorité, docilité. « C'est très bien d'avoir des fantasmes », précise-t-elle, notamment parce que tout se passe ici dans nos têtes. « On peut donc aller loin. Là où on ne va pas dans la vie. »

En une phrase : « Si c'est l'infirmière qui te fait capoter, vas-y fort, mais écoeure-la pas quand tu vas à l'hôpital ! »

Bien sûr, la sexologue note que les fantasmes masculins tournent souvent autour de gros stéréotypes. Et si nous en étions les premiers responsables ? s'interroge-t-elle. « Des fois, je me demande si on veut changer tant que ça. Dans nos carrières, nos façons d'élever nos enfants, on a beaucoup changé. Mais souvent, dans notre sexualité, on se ramène à ça [les stéréotypes]. On est les premiers consommateurs de nos fantasmes. »

Anne-Marie Losique, productrice... (PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE) - image 8.0

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Anne-Marie Losique, productrice

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

La productrice

La productrice, animatrice et désormais PDG de la chaîne de télé Vanessa TV, Anne-Marie Losique, croit que les fantasmes sont beaucoup plus complexes qu'ils n'en ont l'air. D'un côté, chez les hommes, il y a la relation à la mère et « tout ce qui est infirmière, hôtesse de l'air représente la femme qui va prendre soin d'eux », résume-t-elle. De l'autre, il y a les femmes et leur rapport au père. « Pour les femmes, le pompier, c'est le sauveur. » Mais attention, nuance-t-elle. « Chaque fantasme est propre à chacun. » S'il ne faut surtout pas les censurer, poursuit-elle, c'est aussi parce qu'ils servent à exprimer quelque chose d'essentiel : l'interdit. « Et l'homme a besoin d'interdits. »

Quant à savoir si l'on devrait espérer que les hommes fantasment sur des médecins, des dentistes, au lieu d'infirmières, elle répond très habilement : « Le fantasme numéro un des femmes, c'est de se faire prendre par plusieurs par la force. C'est effrayant. Mais ça reste un des fantasmes numéro un. » Que le premier qui n'a jamais fantasmé lance la première pierre, quoi...

Martine Delvaux, auteure et féministe.... (PHOTO TOMA ICZKOVITS, FOURNIE PAR MARTINE DELVAUX) - image 9.0

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Martine Delvaux, auteure et féministe.

PHOTO TOMA ICZKOVITS, FOURNIE PAR MARTINE DELVAUX

La féministe

« L'infirmière, ce n'est pas le médecin. Ce sont les tâches les moins bien payées, déconsidérées », se désole Martine Delvaux, auteure de Filles en série. À l'inverse, poursuit-elle, les femmes, elles, fantasment sur les policiers ou les pompiers, « qui sauvent des vies ». Parce que selon la féministe, ces fantasmes ne sont pas innocents. Au contraire. Ils s'inscrivent dans une « logique », « une organisation sociale où les filles ne sont pas au premier rang ».

Faut-il espérer voir un jour les hommes fantasmer sur des chirurgiennes ? « Je ne sais pas. Mais il faut espérer qu'il y en ait de plus en plus. Et de plus en plus de pilotes femmes », dit-elle. Parce que ce ne sont pas les fantasmes en soi qui posent problème, dit-elle. « C'est quand on n'a QUE ces images-là devant nous tout le temps que ça devient un problème. Ça ne permet pas aux fillettes de s'imaginer autrement. Ni aux hommes de voir les femmes autrement. »

Confidences d'un pompier

Les hommes n'ont pas le monopole du fantasme de l'uniforme. Les femmes aussi ont un imaginaire souvent très stéréotypé. Julien, pompier à Montréal, peut en témoigner.

Le jeune homme se fait toujours poser les mêmes questions : « Est-ce que tu as fait le calendrier ? As-tu une pole ? » Et calmement, il répond toujours la même chose : « Oui, y'a une pole, non, je n'ai pas fait le calendrier. »

Blond, yeux bleus, visiblement en forme, Julien, 30 ans, a le profil type du beau gosse. En uniforme dans son camion, il doit certainement attirer les regards. Mais non, ça ne lui monte pas du tout à la tête.

« Je ne voudrais jamais faire le calendrier, précise-t-il tout de go, à cause de la promo qui va avec... » La promo ? Oui, « la tournée des bars quétaines avec des filles qui crient », très peu pour lui, résume-t-il.

L'aura du métier

N'empêche. Il y a de toute évidence une « aura » autour du métier de pompier, tout particulièrement au centre-ville, reconnaît-il.

«Il y a des groupes de filles qui font leur enterrement de vie de jeune fille dans les casernes. Je l'ai appris assez vite...»

Julien

Oui, ça l'amuse. « C'est un jeu. » Et oui, c'est valorisant. Mais nuance : « C'est valorisant d'attirer l'attention pour les bonnes choses. »

Julien ouvre ici la parenthèse. Dans une autre vie, il a été concierge d'un grand immeuble du centre-ville. Il avait des responsabilités. Un rôle essentiel. « Mais je ne me faisais pas regarder avec des yeux d'admiration. Pourtant j'étais nécessaire. Là, en tant que pompier, c'est différent. Alors qu'on fait juste notre travail. » Fin de la parenthèse.

Il parle doucement. En prenant son temps. C'est un garçon posé. Un brin réservé. Probablement que la fameuse « aura » du pompier remonte à très loin, poursuit-il. « En passant devant la caserne, les enfants des garderies nous envoient toujours la main. Le métier de pompier, c'est un des premiers que les enfants apprennent. Un des premiers mots. Pin-pon pin-pon. On commence jeune à aimer les pompiers. »

Le pompier est celui qui protège, sauve des vies, en qui on peut avoir confiance. Mais pourquoi sexy ? Nos questions l'étonnent. Il n'y avait visiblement jamais vraiment pensé. « C'est sûr qu'il y a un côté protecteur et héros qui joue », reconnaît-il. Et qu'en plus, tests physiques obligent, « inévitablement, on a des corps de gars en forme ». Ça ne nuit évidemment pas.

L'aura de la liberté

Mais jamais il n'a dragué en mettant de l'avant son uniforme, dit-il. Jamais. « Ma blonde, de prime abord, si elle avait su que j'étais pompier, je ne sais pas si ç'aurait été un plus, dit-il. Elle étudie en sciences politiques, elle a plutôt un profil intello. » Selon lui, bien plus que l'uniforme, c'est l'amour du métier qui le rend attirant. « À la limite, c'est beaucoup plus sexy d'aimer son travail et d'en parler avec passion. » Et autour de lui, c'est d'ailleurs précisément ce qu'il voit : « Des gars fiers de leur job », conclut-il. En un mot : pas de leurs abdos.

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