Les Québécois sont-ils polis?

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Au restaurant, si on n'a pas aimé son plat, ira-t-on chercher le chef en cuisine pour s'en plaindre ? Non ! Parce qu'on suit des règles non écrites.

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Nadielle Kutlu

Collaboration spéciale

La Presse

On entend souvent que la politesse et le respect ont disparu. Que les jeunes manquent de civisme. Est-ce vraiment le cas ? Et si, au contraire, les codes du savoir-vivre étaient tellement ancrés dans notre société qu'ils servaient à nous définir ? Pour la première fois, un livre fait la lumière sur l'histoire de la politesse au Québec.

On entend souvent que la politesse et le... (Photo fournie par les éditions Septentrion) - image 1.0

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Photo fournie par les éditions Septentrion

BEAUCOUP PLUS QU'ON NE LE CROIT

Laurent Turcot est professeur d'histoire à l'Université du Québec à Trois-Rivières. Le livre Une histoire de la politesse au Québec - Normes et déviances, XVIIe-XXe siècles, qui vient d'être publié, a été rédigé sous sa direction. L'auteur a répondu à nos questions.

Selon vous, on a tort de croire que les Québécois sont impolis ou moins polis qu'ailleurs. Pourquoi ?

Ce n'est pas vrai qu'on est impoli ou que la politesse se perd. On est beaucoup plus poli qu'on ne le croit ! Sans nous en rendre compte, on suit des règles civiques qui nous permettent de vivre en société de façon civilisée. Quand un de nos hommes politiques traite une politicienne de salope ou de vache, on est outré. Si on était vraiment impoli, ça ne nous dérangerait pas. On dit que les jeunes n'ont pas de cadre de politesse, mais ils en ont beaucoup ! La politesse se transmet et, malgré nous, on construit socialement nos enfants. Que ce soit nos parents qui nous inculquent des gestes, en répétant par exemple de ne pas mettre les coudes sur la table, ou la loi qui interdit d'uriner dans l'espace public, on est incité à se comporter décemment en société. On a l'impression que c'est instinctif, mais ça ne l'est pas.

Alors pourquoi dit-on toujours que le respect disparaît ? Que les jeunes n'ont plus de savoir-vivre ?

La société n'est pas coulée dans le béton et elle évolue. Aussi, à travers l'histoire, toutes les générations qui jugent les jeunes les considèrent comme impolis. Ça n'a pas changé ! Dans 30 ans, des jeunes d'aujourd'hui diront la même chose sur la nouvelle génération. Autre point : on se fie toujours à un cas que l'on généralise. Si on voit un jeune qui urine dans le métro, on dira que tous les jeunes manquent de savoir-vivre.

La politesse sert-elle encore à distinguer les classes sociales ?

Oui, plus que jamais la politesse permet de classer les individus selon la catégorie de classe sociale à laquelle ils appartiennent. Je ne dis pas que c'est bien ou mal, mais c'est un constat. Et en travaillant sur les codes de la société, on peut aussi monter de classe sociale.

Le Québec a-t-il une riche histoire de politesse ?

Oui, beaucoup plus qu'on veut le croire ! Le Québec, ce n'est pas qu'une histoire de paysans enfermés, soumis à l'autorité de l'Église. Il y avait aussi, en parallèle, des Québécois francophones qui se sont définis dans l'élite et qui ont voulu pousser le peuple, l'élever. C'étaient des intellectuels, des hommes puissants, qui maîtrisaient les codes de la politesse en société. Au XIXe siècle, à Montréal, à certains endroits, on se serait cru à la cour du roi.

Pourquoi cette partie de notre histoire n'est-elle pas connue ?

L'histoire du Québec a été portée par une idée de misérabilisme, par cette idée de petit peuple, de masse, formée par l'Église catholique. On est encore dans l'idée du petit peuple opprimé par les Britanniques, par l'Église, puis qui s'est libéré par la Révolution tranquille. [...] Joseph Papineau faisait partie de ces gens qui voulaient élever et s'élever lui-même par une attitude, par un langage. Mais le problème, c'est que ce sont des gens comme Maurice Richard qui sont nos grands héros, plutôt que Joseph Papineau...

Valorise-t-on davantage l'authenticité que la politesse ?

L'authenticité est très valorisée. Il y a actuellement une tension dans notre société entre l'authenticité et la politesse. Mais l'un n'empêche pas forcément l'autre. On pense que, soit on est poli, soit on ne l'est pas, mais c'est plus compliqué que ça. Même les gens généralement très polis, à un moment, vont « sauter une coche », fatigués de s'être trop contrôlés et retenus.

Quelles sont les menaces aux codes de la politesse ?

Ce qui est troublant en ce moment, c'est la banalisation de l'injure. C'est problématique sur les réseaux sociaux. Et quand même les hommes politiques utilisent un langage vulgaire au détriment d'une certaine décence, c'est dangereux, car ça banalise et rend légitime ces mots. Les hommes politiques font souvent du nivellement vers le bas. Et si on essayait autre chose, peut-être que ça fonctionnerait ?

Une histoire de la politesse au Québec - Normes et déviances, XVIIe-XXesiècles, éditions du Septentrion, 29,95 $.

CINQ CODES DE CONDUITE

Le professeur d'histoire et auteur Laurent Turcot donne des exemples de règles de conduite propres au Québec, que l'on suit inconsciemment, et qui nous permettent de vivre dans une certaine harmonie en société.

PAS DE CHICANE !

Au Québec, on n'aime pas la chicane. Alors on ne parlera pas de politique ou de sujets délicats pendant les soupers de famille pour ne pas créer de malaises ou susciter des disputes.

ROTER

Au Japon, on rote après un repas pour signaler qu'on a bien mangé. Les Québécois en seraient choqués, en se disant que ça ne se fait pas. Quand on est à l'étranger, on se rend vraiment compte qu'on a des codes de politesse différents des autres.

AU RESTAURANT

Au restaurant, si on n'a pas aimé son plat, ira-t-on chercher le chef en cuisine pour s'en plaindre ? Non ! Parce qu'on suit des règles non écrites.

TUTOYER

On se tutoie facilement dans certaines régions du Québec ; ce n'est pas pour être insultant ou grossier, au contraire. C'est notre façon de nous rapprocher de l'autre pour mieux vivre ensemble.

NE PAS S'EMPORTER

Dans le métro, si quelqu'un crie fort, on ne le regardera pas. On restera discret, dans sa bulle. On ne lui demandera pas de se taire non plus. Par contre, on va critiquer après, c'est typiquement québécois !

DU SNOBISME ?

Contrairement à Laurent Turcot, Carolle Simard - professeure de science politique à l'UQAM et auteure du livre Cette impolitesse qui nous distingue - et Louise Masson - experte en étiquettes d'affaires, internationale et de table, et auteure de plusieurs livres sur la politesse - sont outrées et découragées par le manque de politesse et de civisme au Québec. Toutes générations confondues. Leur constat : la politesse au Québec n'est ni valorisée ni considérée comme importante. Voici leurs observations.

SNOB

« Il n'y a plus du tout de politesse. C'est terrible. Le moindre mot de politesse apparaît comme snob. Il me semble que ça vaut la peine de dire merci. » - Louise Masson

« Je ne pense pas que la politesse appartienne à l'élite. Ça signifierait que le reste de la population ne peut être poli. » - Carolle Simard

TROP DE FRANCHISE

« On ne pense pas avant d'ouvrir la bouche. Peut-être que l'on blessera quelqu'un en étant trop franc. Je ne dis pas qu'il faille mentir, mais adoucir certaines vérités. J'entends comment des gens se font congédier, c'est tellement brutal. » - Louise Masson

LES AUTRES, ON S'EN FOUT !

« La politesse, c'est de vivre en fonction des autres. Je ne demande pas le raffinement, mais la politesse élémentaire, logique : tenir une porte, laisser passer, ne pas éclabousser, etc. » - Louise Masson

LE SENS DE LA POLITESSE

« On n'a pas compris l'importance de la politesse. C'est important pour vivre en harmonie, pour la douceur de vivre. Pour l'ordre. C'est tout. Je crois qu'on ne sait plus apprécier la gentillesse. » - Louise Masson

QUELS CODES ?

« La société est devenue tellement permissive qu'il n'y a plus de codes de savoir-vivre, sauf dans certains milieux, comme celui des affaires, où les codes de politesse et de savoir-vivre sont très importants. » - Carolle Simard

MONTRÉAL EST SALE

« La ville est sale, beaucoup plus qu'avant. Les gens jettent tout par terre, sont insouciants. Dans d'autres grandes villes comme Londres, Chicago ou New York, c'est beaucoup plus propre. Les gens sont plus en lien avec les autres. Pourquoi est-on aussi aliéné en matière de comportement social ici ? » - Carolle Simard

APPRENTISSAGE

« On ne naît pas poli, on le devient. C'est quelque chose qu'on apprend. Tout le monde commet des fautes ou des impolitesses, mais il faut se remettre en question. C'est d'abord aux parents à apprendre la politesse à leurs enfants. » - Carolle Simard

ATTENTION, «DOUCHEBAG» EN VUE !

Qui aurait cru que, dans un sérieux livre d'histoire, on aurait lu le terme « douchebag » ? C'est pourtant le cas dans le livre sur l'histoire de la politesse au Québec, où Laurent Turcot écrit dans la préface : « La figure du douchebag serait ainsi l'incarnation moderne de l'impolitesse, associée ici au manque de classe, à la vulgarité et à l'animalité. »

Car pour savoir quelle figure incarne le mieux la politesse au Québec, quoi de mieux que d'afficher haut et fort celle qui lui est complètement opposée ?

Paradoxalement, souligne Laurent Turcot, le douchebag est très populaire. « Car contrairement aux autres, qui sont renfermés dans une politesse qui les empêcherait d'être authentiques, on va dire que lui est vrai, authentique. Et en plus, on dira qu'il est viril et masculin », explique-t-il.

« C'est qu'il y a une tension dans notre société contemporaine : on veut un homme qui soit puissant et, d'un autre côté, on veut qu'il soit authentique. Bizarrement, celui qui l'incarne, c'est le douchebag », explique Laurent Turcot, professeur d'histoire à l'UQTR.

Laurent Turcot souligne qu'au-delà du personnage, on assiste à des variables douchebag dans la société, comme des commentaires crus sur les réseaux sociaux ou encore les radios-poubelles. Même les politiciens s'en inspirent en ajustant leur comportement, leur façon de s'exprimer, pour se rapprocher du peuple, constate-t-il. « Régis Labeaume, maire de Québec, cherche par moments des bénéfices politiques au détriment d'une certaine décence, qui devrait pourtant être nécessaire à l'homme politique. »

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