Décrochage scolaire: ces courageux raccrocheurs

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Le Québec se bat pour réduire son taux de décrochage scolaire de 16,2 %*. Mais on parle peu des « raccrocheurs », ces milliers de jeunes qui, plusieurs années plus tard, reprennent le chemin de l'école. Plus mûrs, lassés des petits boulots, ils comprennent mieux l'intérêt de faire des études. Si certains redécrochent, d'autres poursuivent leurs études et réussissent à avoir un métier.

*Chiffre du MELS pour 2010-2011

Finir le secondaire. Et après?

Fini de faire de la discipline. Dans la classe, le calme règne. Ici, une jeune fille de 17 ans, récente décrocheuse; là, un garçon de 22 ans, arborant force tatouages. Les deux plongés dans leurs livres. Attentifs et studieux. Bienvenue dans une classe de raccrocheurs!

Leur nombre est difficile à chiffrer. Bernard Rivière, professeur au département d'éducation et de pédagogie de l'Université du Québec à Montréal, spécialisé dans le décrochage au niveau collégial, estime selon ses recherches que 53 % des décrocheurs au cégep reprennent leurs études dans les cinq années suivantes. Selon un phénomène en émergence depuis quelques années, des jeunes décrochent du secondaire classique pour continuer leurs études sans interruption dans un centre de formation pour adultes ou une école spécialisée, comme l'école Le Goéland, à Sherbrooke, ou l'école Boudreau, à Québec, dont ces jeunes forment la moitié de la clientèle.

«La différence avec une classe dans un établissement secondaire normal, c'est qu'ici, on est tous là par choix et on veut y arriver. On n'est pas dérangés par des élèves indisciplinés, on travaille, on avance vite.»

Guillaume Jolivet
26 ans, raccrocheur de l'école Boudreau

C'est que ces jeunes, pour une bonne part, ont connu le marché du travail depuis qu'ils ont quitté l'école et ont vu la réalité de près. Abonnés aux petits emplois précaires, à temps partiel et rémunérés au salaire minimum - les seuls auxquels ils ont accès sans diplôme -, ils ont compris qu'ils devaient terminer leur secondaire, voire aller au cégep, pour prétendre à des emplois plus intéressants et mieux payés. C'est ce que Caroline Taillon, ancienne directrice de l'école Le Goéland de Sherbrooke et intervenante locale pour le projet Partenaires pour la réussite éducative en Estrie (PRÉE), appelle « la thérapie de la réalité »: « Certains élèves ont besoin de l'école de la vie, car ils ont une perte de sens à l'école, ils sont démotivés. »

Raccrocher, une décision difficile

Ils reviennent donc à l'école de plein gré et motivés. « Leur expérience donne un sens à l'école, ce qui leur manquait quand ils étaient plus jeunes », explique Nadia Rousseau, professeure titulaire au département des sciences de l'éducation de l'Université du Québec à Trois-Rivières et titulaire de la chaire Normand-Maurice, qui s'intéresse aux conditions de réussite et au bien-être à l'école. Ils reviennent aussi plus mûrs. « Ils ont appris à mieux se connaître et savent plus ce qu'ils veulent faire. Ils prennent alors goût aux études », poursuit l'experte.

Mais revenir à l'école n'est pas une décision facile. Rattrapés par la vie, ils ont souvent un logement, voire une famille, et ne serait-ce que sur le plan matériel, étudier pose de réels problèmes de survie quotidienne. C'est pourquoi plusieurs écoles permettent aux élèves de travailler en parallèle et offrent même un emploi du temps très souple dans lequel les jeunes choisissent leurs horaires. Mais ce n'est pas le seul écueil.

Rien que de se réinscrire à l'école peut être une épreuve.

«Les raccrocheurs sont souvent des gens blessés par le système scolaire. Ce n'est pas facile ensuite de braver leur peur de l'institution.»

Bernard Rivière
professeur au département d'éducation et de pédagogie de l'Université du Québec à Montréal

Être sur les bancs de l'école quotidiennement est aussi difficile. Marilou Lafleur-Dubuc a terminé son secondaire dans une école de formation pour adultes en début d'année. Elle reconnaît que de tenir sur la durée a été un vrai combat. « Je n'aimais pas l'école avant, je ne l'aimais pas plus à 22 ans », reconnaît-elle.

Risque majeur: le « redécrochage » 

Les recherches de Bernard Rivière ont montré que 28 % des raccrocheurs décrochent de nouveau. À l'école Boudreau, qui accueille de 300 à 350 élèves, principalement des raccrocheurs, 20 % des inscrits abandonnent en cours de trimestre. « Notre principal défi, c'est de garder les jeunes motivés à rester à l'école. Certains rejettent le cadre apporté par l'école, ils pensaient que ce serait la liberté totale », constate Alain Blais, directeur de l'école Boudreau. Mais pour d'autres, c'est parce qu'ils « ne se sentent pas capables de faire des études ». Le fait est que « quand un jeune a décroché une fois, c'est plus facile de décrocher de nouveau », estime Caroline Taillon.

Pour ceux qui parviennent à rester à l'école Boudreau, 75 % réussissent leurs examens, mais seulement 30 % poursuivent au cégep. Le but des écoles n'est pas forcément la poursuite des études à un niveau supérieur. « Quand on voit qu'il y a du potentiel, on les pousse à continuer, mais ceux qui ont des difficultés importantes, c'est correct qu'ils aillent sur le marché du travail », souligne Alain Blais. D'ailleurs, certains élèves reprennent leurs études dans un but professionnel précis, souvent celui d'obtenir la 4e secondaire pour faire un diplôme d'études professionnelles ou aller sur le marché du travail directement, constate Nadia Rousseau.

Dans ce contexte, la reprise des cours manquants peut être une bonne solution, même si elle ne facilitera pas une éventuelle reconversion professionnelle en cours de carrière. Pour ceux qui veulent terminer leur secondaire sans idée précise de la suite, il vaut mieux savoir que « le seuil de différence n'est pas assez élevé entre le décrochage au secondaire et les raccrocheurs qui ont seulement leur secondaire », prévient Bernard Rivière. Sur le marché du travail, à part certains métiers professionnels, le diplôme d'études secondaires ne permet pas d'accéder aux emplois qualifiés. Quitte à reprendre des études, il faut aller plus loin que le secondaire pour obtenir un job de qualité et fermer définitivement la porte aux petits boulots et à la précarité.

Marilou Lafleur-Dubuc... (PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE) - image 7.0

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Marilou Lafleur-Dubuc

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Marilou Lafleur-Dubuc: « Je suis en retard dans la vie »

Marilou Lafleur-Dubuc, 24 ans, a décroché à l'âge de 16 ans. Après plusieurs années de petits emplois mal rémunérés, elle a décidé de reprendre ses études et a terminé son secondaire en début d'année. Mais en attendant d'avoir les moyens financiers d'aller au cégep, elle occupe de nouveau un emploi à temps partiel payé au salaire minimum.

Marilou est fière. Ce n'a pas toujours été le cas quand elle était à l'école. Mais là, il y a de quoi: elle a obtenu son diplôme d'études secondaires en janvier dernier après deux ans d'études dans un centre professionnel pour adultes de la Rive-Sud. « Ça a été la meilleure expérience scolaire de ma vie », s'exclame-t-elle.

Pourtant, le retour sur les bancs de l'école n'a pas été facile et conserver la motivation s'est avéré un vrai défi. Elle n'a jamais aimé l'école et, victime d'intimidation, elle se levait le matin la peur au ventre. Dans ce contexte, quitter l'école à 16 ans en 4e secondaire a été une libération pour elle. Y retourner huit ans plus tard, une source d'angoisse.

« J'étais vraiment anxieuse de recommencer, j'avais peur d'échouer », se souvient-elle. Marilou habitait chez son père et faisait ses études à temps plein. Elle s'est absentée souvent, a failli abandonner de nouveau. Puis sa soeur l'a mise au défi. « Elle a dit à mon père qu'elle pensait que je n'y arriverais jamais. Ça m'a piqué au vif et j'ai voulu prouver que j'étais capable. C'est ça qui a fait que je n'ai pas lâché », explique la jeune femme.

« La vie comme elle vient »

Au fond d'elle-même, elle avait une autre motivation: sortir de cette vie de « survie » qu'elle mène depuis huit ans avec ses maigres paies. Si après avoir décroché, elle s'est sentie soulagée, elle a vite déchanté au fur et à mesure qu'elle enchaînait les petits boulots au dépanneur ou dans des épiceries. « J'aimais être libre, avoir de l'argent. À 16 ans, quand tu reçois une paie de 200 $, tu es content, mais je me suis vite rendu compte que c'était peu pour le travail fourni: il fallait porter des choses lourdes, travailler de longues heures, être souvent pas bien traitée... » Pendant ce temps, ses amis finissaient leurs études, se mariaient, achetaient leur première maison. « Je suis en retard dans ma vie », dit-elle dans un souffle.

Aujourd'hui, elle a repris un petit boulot de vendeuse dans un magasin de vêtements pour payer sa carte de crédit, des dépenses faites lorsqu'elle avait commencé à travailler. Quand elle aura remboursé, « dans deux ou trois ans », cette amoureuse des animaux veut aller au cégep pour faire une technique de santé animale et « avoir un vrai job ». En attendant, elle vit chez son père, espère avoir plus d'heures au travail et « prend la vie comme elle vient ».

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Kevin Turgeon

PHOTO JOCELYNE RIENDEAU, LA TRIBUNE

Kevin Turgeon: « Fier de faire quelque chose de ma vie »

Kevin Turgeon, 22 ans, n'a jamais aimé l'école. Il a décidé d'arrêter d'y aller à 17 ans, en 4e secondaire. Ancien élève « à problèmes », il tente pour la deuxième fois de raccrocher. Pour sortir de l'ornière.

« Je veux un métier où je vais être bien. » Kevin se raccroche à ce rêve pour persévérer dans ses études. Il tente une deuxième fois de retourner à l'école pour obtenir son diplôme d'études secondaires.

La première fois, c'était de 2010 à 2012, à l'école Le Goéland à Sherbrooke. Il avait presque terminé, mais une blonde lui a fait tourner la tête et il l'a suivie à Québec. Pour retomber dans la galère des petits boulots. L'histoire d'amour terminée, il vient de revenir à Sherbrooke et de se réinscrire à l'école. Sa dernière chance: il vient d'avoir 22 ans et l'école n'accepte pas les élèves plus âgés. Il ne lui manque qu'un seul cours pour terminer son secondaire.

Il est confiant, car avant de partir pour Québec, il avait bien récupéré son retard.

«J'ai tripé, j'ai réussi à faire mes devoirs. Cette fois-ci, j'ai l'impression d'avancer encore mieux, d'être encore plus concentré.»

Kevin Turgeon
22 ans, racrocheur à l'école Le Goéland

Kevin Turgeon a recommencé les cours à la mi-août et espère décrocher son diplôme à la fin de l'année. C'est aussi à ce moment-là qu'il devra avoir choisi ce qu'il veut faire ensuite. « Je me suis donné cet ultimatum, et je travaille fort avec un conseiller d'orientation pour trouver quelque chose qui me conviendrait », explique le jeune homme, qui veut s'orienter vers un diplôme d'études professionnelles (DEP).

Mieux dans sa vie

S'il a raccroché, c'est qu'après avoir quitté l'école, il a travaillé dans un centre de tri de matériaux. Il a pris goût à la conduite de pelles hydrauliques et il voulait travailler dans ce domaine. « Mais pour suivre le DEP, il fallait avoir la 4e secondaire », a constaté alors avec dépit celui qui a décroché après des années de guerre avec l'école. « J'étais rebelle à l'autorité, plus que turbulent: je détruisais des choses. J'étais tout le temps dans le local d'encadrement », se souvient le jeune homme élevé par sa grand-mère, ses parents n'étant pas capables de s'occuper de lui.

Aujourd'hui, le fait de s'être fixé un but lui a « enlevé un poids sur les épaules ». « Je me sens mieux dans ma vie. Avec mes 4e et 5e secondaires, je n'ai jamais eu autant de portes ouvertes, de choix de métiers », s'exclame Kevin.

Il sait pourtant que la route à faire est encore longue et ardue. « Le DEP va être un autre obstacle. Ça coûte plus cher que l'école Le Goéland, et avec le nombre de cours que j'aurai, je ne pourrai pas travailler beaucoup d'heures, donc financièrement, ça va être compliqué », explique Kevin. « Ça me fait un peu peur d'avancer parce que je sais que quand ça devient trop difficile, je préfère abandonner que de surmonter. Mais j'ai mûri: si je me plante, je vais me relever », affirme-t-il. Il sait qu'il peut compter sur une motivation de taille: « Ça me rend fier de savoir que je fais quelque chose de ma vie. »

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Guillaume Jolivet

PHOTO JEAN-MARIE VILLENEUVE, LE SOLEIL

Guillaume Jolivet: « C'est la misère qui m'attend »

Guillaume Jolivet, 26 ans, a quitté l'école adolescent. De nombreux chantiers de construction dans l'Ouest canadien plus tard, Guillaume a compris qu'il n'était pas fait pour une vie de travaux pénibles. Il a raccroché l'année dernière et a déjà obtenu son diplôme d'études secondaires. Il poursuit ses études et envisage d'aller jusqu'au doctorat.

En septembre 2013, Guillaume Jolivet a fait un choix difficile : reprendre ses études. À 25 ans, cela voulait dire retourner sur les bancs de l'école, faire des devoirs et ne plus gagner sa vie. Mais il était déterminé et il a déjà terminé son secondaire, abandonné il y a 10 ans en 4e secondaire. Il a repris le chemin de l'école Boudreau à Québec ce mois-ci pour obtenir les préalables en vue de poursuivre ses études en sciences pures.

«C'est sûr que c'est un chemin plus long, mais je n'avais pas la maturité pour continuer d'étudier à 16 ans, il me fallait cette expérience pour comprendre à quoi ça sert d'avoir son secondaire.»

Guillaume Jolivet
25 ans, racrocheur à l'école Boudreau

Un parcours qu'il n'aurait jamais imaginé avant. Si, au primaire, Guillaume aimait l'école et avait de bonnes notes, au secondaire, c'était différent. « C'était pénible, ça n'avançait pas, je trouvais le temps long », se souvient-il. À 16 ans, sans mot dire à ses parents, il a décroché. Ç'a été « très difficile » pour sa mère, secrétaire, et son père, retraité de l'armée.

Mais Guillaume savait ce qu'il voulait: travailler dans la construction. Loin de l'école. Après quelque temps sur le marché du travail à faire des petits boulots, il a fait un diplôme d'études professionnelles en maçonnerie, puis il a pris son « baluchon » et est allé travailler dans l'Ouest canadien. Calgary, Edmonton, Vancouver. Il est devenu contremaître près de 10 ans plus tard, mais son dos cassé et des semaines de travail sans interruption l'ont convaincu de faire autre chose de sa vie. « J'ai réalisé que je voulais plus travailler avec mon cerveau, que je valais mieux que ça [horaire très chargé, travail physique] », explique le jeune homme.

Un retour au goût amer

Alors quand, l'hiver dernier, il sentait que sa motivation fléchissait, il lui suffisait de regarder dans la rue les professionnels de la construction, emmitouflés, en train de travailler dans « la bouette et la poussière » pour retrouver du courage. « Je suis fier d'avoir fait ce métier, mais personne ne veut avoir un travail aussi dur », affirme-t-il. L'année dernière, il a touché une subvention d'Emploi Québec pour l'aider à retourner à l'école. Cette année, il étudiera à temps partiel et cherche un deuxième job pour joindre les deux bouts. Il travaille déjà dans une pizzéria. Un retour en arrière au goût amer. « Mais je m'étais préparé à ça », confie-t-il. Il assume son choix du décrochage scolaire.

Son parcours est loin d'être achevé. Guillaume ne sait pas encore exactement quel métier il veut faire, mais il envisage d'étudier pendant encore cinq à sept ans et se rendre à la maîtrise, voire au doctorat. « C'est la misère qui m'attend pendant toutes ces années, mais je vais aller chercher un métier coûte que coûte. »

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