Soeur Angèle: la cuisine, côté coeur

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Soeur Angèle ne fut pas la première à concocter des plats à la télévision. Sa façon de cuisiner pour le petit écran, par contre, était du jamais-vu: joyeuse, accessible et très divertissante. «C'était la soeur volante en cuisine!», résume Claudette Taillefer. Portrait d'une pionnière au grand coeur à l'occasion de la sortie de son plus récent livre, Merci Mamma!.

Un don de soi

«Les enfants de la guerre, c'est des enfants qui apprécient la vie», dit Soeur Angèle. Ce n'est pas de la résilience empruntée: la souriante religieuse, connue pour avoir cuisiné pendant des années dans des émissions très populaires, a vécu la Seconde Guerre mondiale. Vu la mort. Reçu trois balles dans le corps.

Soeur Angèle, née Angela Rizzardo, a vu le jour en 1938 à Trévise, une ville située à une quarantaine de kilomètres au nord de Venise. «J'ai vécu avec les bombes», résume-t-elle, évoquant tour à tour la peur des attaques allemandes, les privations et l'extraordinaire débrouillardise de sa maman, qui parvenait à nourrir la famille avec pas grand-chose.

Petite, elle participait à sa mesure. «Je cueillais tout ce que je pensais qui était bon à manger», assure-t-elle, rappelant ses escapades à la montagne où elle ramassait fleurs et champignons. Et en chantant! «Ce qui m'a aidée beaucoup, c'est la nature. La beauté de la nature. Je regardais les arbres à moitié amochés à cause des bombes. Et ils avaient encore le coeur de faire des fruits. C'est incroyable!», s'exclame-t-elle.

Nourrir et faire rire

Cuisiner, c'est faire du beau et du bon avec ce qu'offre la nature. Soeur Angèle s'y est d'abord initiée auprès de sa mère, à qui elle rend hommage dans Merci Mamma!, livre coécrit par Rosette Pipar et publié à la fin d'avril, mais c'est au Québec, où elle a émigré en 1955, qu'elle a peaufiné son art et fait sa marque. Dans sa communauté religieuse d'abord (elle s'est jointe aux soeurs de Notre-Dame-du-Bon-Conseil en 1957), puis à la télévision.

Ricardo Larrivée se rappelle l'avoir vue à l'émission Allo Boubou où elle a fait ses débuts en 1971. Ce n'était évidemment pas la première fois que quelqu'un cuisinait au petit écran. «Soeur Angèle, c'était autre chose, précise-t-il toutefois. Elle a été l'une des premières, sinon la première à faire une émission de cuisine en faisant aussi du divertissement.»

Claudette Taillefer et sa fille Marie-Josée ont animé... (photo archives la presse) - image 2.0

Agrandir

Claudette Taillefer et sa fille Marie-Josée ont animé une émission de cuisine à la télévision dans les années 90.

photo archives la presse

«Elle a démystifié la religieuse austère et sérieuse», juge pour sa part Claudette Taillefer qui, avant de tenir une émission de cuisine avec sa fille Marie-Josée, travaillait déjà à la télévision quand Soeur Angèle y est arrivée. Les deux femmes se croisaient régulièrement. «Soeur Angèle nous faisait rire. Elle était plus jeune, toujours rien que sur une patte», dit-elle au sujet de celle qui fut aux fourneaux de La fourchette d'or et de La fourchette des vedettes.

«Ce ne sont pas tous les chefs qui nous touchent. On le sait, il y en a tellement à la télévision [de nos jours], remarque Claudette Taillefer. Soeur Angèle ne pouvait pas ne pas toucher. Sa base était bonne, sa cuisine était bonne, son petit côté soeur était présent dans sa rigueur et, en même temps, elle avait du fun

«Elle avait une capacité à bien communiquer sa passion et une manière de s'exprimer qui allait chercher les gens comparativement à d'autres chefs qu'on a vus à la télévision et qui font des plats qui ont l'air compliqués, inaccessibles», estime pour sa part Denis Paquin, chef enseignant qui a notamment côtoyé Soeur Angèle à l'Institut de tourisme et d'hôtellerie du Québec, (ITHQ) où elle a travaillé au centre de recherche.

Développer le patrimoine

Soeur Angèle le reconnaît, quand elle est arrivée au Québec, elle a eu un choc sur le plan culinaire: patates, navets, citrouille, carottes, chou et encore des patates, des carottes... «C'était désastreux, incroyable, épeurant!», s'amuse-t-elle. À l'ITHQ, elle est d'ailleurs de celles qui ont contribué à développer des recettes avec les produits d'ici - «on a fait une quarantaine de recettes de citrouille», dit-elle -, mais aussi à consigner le patrimoine culturel québécois.

Ricardo Larrivée insiste: une immigrante italienne a fait partie de l'équipe qui était «en train de structurer qui on est sur le plan culinaire et qui ramasse des recettes pour les standardiser». Il trouve ça fantastique. «La chance qu'on a eue, c'est qu'elle est italienne et pas française, ajoute-t-il à propos de cette dame qui est devenue son amie. Elle n'avait pas le côté condescendant que plusieurs avaient senti pendant des générations de la part des chefs français sur le Québec.»

Que ce soit à la télévision où à l'ITHQ, Soeur Angèle ne s'est jamais vue comme une enseignante. Ce qu'elle souhaitait partager, c'est la découverte. «L'idée, c'était de donner. Mon souci premier n'était pas de faire la recette, mais de montrer que, avec ça, j'avais tout fait ça, précise-t-elle. Utiliser au maximum tout ce qu'on avait sous la main. Et le respect des aliments. Ça, c'est très important.»

Offrir la vie

Soeur Angèle est entrée dans les coeurs en passant directement par la cuisine, lieu où se trouve en quelque sorte l'âme d'une maison. Par des livres de recettes aussi et, comme le rappelle Denis Paquin, par des fiches que les gens pouvaient se procurer pour cuisiner chez eux. Et qui ont eu un succès monstre, selon Ricardo. «Elle aurait été la première marque québécoise si elle avait été une femme d'affaires», croit-il.

Soeur Angèle, elle, n'avait pas cette ambition-là. «Mon souci, c'était de donner le goût de la vie, de valoriser la vie», dit-elle. Claudette Taillefer, qui est de la même génération, dit que faire la cuisine «est le plus grand acte d'amour» qui soit. Soeur Angèle serait d'accord. «La cuisine, pour moi, c'est une offrande, dit-elle d'ailleurs. Je l'ai toujours fait en pensant que la personne sera contente, qu'elle va apprécier.»

Le plus beau compliment qu'on puisse faire à un cuisinier, selon elle, c'est de dire qu'un plat nous rappelle la cuisine de notre mère. «Ça veut dire que la personne qui a fait à manger est entrée dans nos souvenirs, dans notre coeur, fait-elle valoir. Qu'elle nous rappelle quelque chose de très beau.»




À découvrir sur LaPresse.ca

publicité

publicité

Les plus populaires : Vivre

Tous les plus populaires de la section Vivre
sur Lapresse.ca
»

publicité

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer