La cuisine en temps de disette

La nouvelle coqueluche du circuit culinaire britannique, Jack Monroe, est une... (Photo Digital/Thinkstock)

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La nouvelle coqueluche du circuit culinaire britannique, Jack Monroe, est une mère célibataire fauchée, remarquée pour son blogue de recettes à prix modiques. Au Québec, en 2013, le jeune auteur Jonathan Lemieux s'est distingué des habituels livres de recettes avec Survivre avec une poignée de change, florilège culinaire inspiré de ses austères années d'études. Dans une économie en dents de scie, frugalité, nécessité et austérité sont-elles les prochains courants culinaires?

Finis la bombance, l'heure est à la frugalité. Même Gwyneth Paltrow, pourtant sévèrement critiquée pour ses suggestions à prix prohibitifs, s'est mise au diapason de l'austérité, en proposant dans GOOP des recettes de poulet grillé inspiré de nos grands-mères économes. Et elle n'est pas la seule cuisinière monoparentale à récupérer les restants.

À la fin de 2013, pendant que la voluptueuse Nigella Lawson surnageait dans un divorce au parfum de scandale avec le milliardaire Charles Saatchi, un nouveau visage de la domesticité britannique émergeait. Antithèse de la «déesse des fourneaux», Jack Monroe arrivait à point dans la Grande-Bretagne de David Cameron, touchée par d'importantes coupes dans les dépenses publiques et l'aide sociale.

Avec ses recettes de plats à moins d'une livre sterling (1,85$ CAN) par convive, le blogue A Girl Called Jack traduisait une voix gardée jusqu'alors silencieuse: celle d'une jeunesse éduquée et sans le sou, devant faire preuve d'ingéniosité pour survivre.

Récemment décrite par le New York Timescomme «le visage de l'austérité britannique», Jack Monroe ne fait pas qu'aligner des recettes. Très critique des politiques des conservateurs, elle a blogué au sujet de ses visites chez un prêteur sur gages (où elle a vendu iPhone, télé et guitare pour nourrir son fils de 2 ans) et de sa honte d'avoir à recourir aux banques alimentaires. «La pauvreté, c'est le sentiment de noyade qui vous prend, quand votre petit garçon finit de manger son unique Weetabix et vous réclame: "Plus, maman, du pain et de la confiture, maman, s'il te plaît!"»

Avec 31 000 abonnés sur Twitter, un contrat d'édition et une chronique hebdomadaire dans le Guardian, le destin a fini par sourire à cette jeune femme de 25 ans appelée Jack, qui s'est retrouvée au chômage après avoir été congédiée par la caserne de pompier où elle était secrétaire. Dans les dernières semaines, Le Monde, le New York Times et autres s'intéressent à cette nouvelle ambassadrice anti-pauvreté d'OXFAM, qui vient de publier un livre de recettes inspiré de son blogue.

Pour Mme Monroe, ce succès spontané fait contraste avec 2012, année de vaches maigres, où elle disposait d'environ 12$ par semaine pour approvisionner son foyer monoparental. En désespoir de cause, elle a décidé de partager sa sagesse frugale avec les lecteurs de son blogue, publiant ses créations comme le curry d'aubergines et de pois chiches (53 pence par personne) ou la soupe au chou fleur, fenouil et ail (49 pence par personne).

Demander la charité? Moi?

Les temps sont durs? Ce n'est pas une raison pour se nourrir de bouillies pour les chats, suggère Jonathan Lemieux dans son livre Survivre avec une poignée de change. «Faire mon épicerie chez Dollarama a vraiment été une solution de dernier recours», indique le jeune auteur qui, lors d'un retour aux études à 25 ans, s'est retrouvé bien malgré lui dans une situation d'insécurité alimentaire. «Mes prêts étudiants et mon petit boulot à temps partiel couvraient à peine le coût de mon loyer et mes dépenses. Si bien que je me suis retrouvé avec à peine 20-25$ par semaine pour me nourrir», raconte celui qui travaille comme recherchiste à MusiquePlus et Musimax et dont la situation financière s'est depuis améliorée.

De sandwichs à la moutarde en tartines à la cassonade, Johathan Lemieux a tenu bon, sans jamais demander de l'aide à ses parents. Une visite à la banque alimentaire? Il n'y a même pas songé.

«Je ne pensais pas être admissible à ce genre d'aide. De toutes les façons, ça m'aurait causé un malaise de me retrouver dans une file d'attente, devant un sans-abri ou quelqu'un dans une pire situation que la mienne.»

«Le visage de la faim a changé», énonce Dany Michaud, président de Moisson Montréal. Les personnes en situation d'itinérance n'arrivent qu'au quatrième rang des bénéficiaires de l'aide alimentaire, derrière les personnes bénéficiaires de l'aide sociale, les travailleurs à faibles revenus et les personnes âgées.

«Un des phénomènes observés à Montréal, ce sont des gens des régions qui se rapprochent de la ville en espérant améliorer leur sort, faire plus d'argent et trouver un emploi. Face à un coût de la vie plus élevé, ils se trouvent dans une situation de précarité et mettent plusieurs années à réajuster le tir», explique Dany Michaud.

Sortir la pauvreté de la honte et faire la preuve qu'on peut bien se nourrir même en temps de disette, les cuisiniers de l'austérité comme Jack Monroe et Jonathan Lemieux annoncent une ère où gaspillage et démesure n'auront plus leur place. «Depuis plusieurs années, le mot "épicurien" a beaucoup été mis en valeur. Mais je pense qu'il y a moyen d'être épicurien tout en ayant conscience que c'est un non-sens, dans notre monde, de gaspiller. Je pense que si ma période de précarité m'a appris quelque chose, c'est de réutiliser mes restes», exprime Jonathan Lemieux.

La frugalité n'aura jamais eu meilleur goût.

140 000
Nombre de Montréalais qui cherchent de l'aide alimentaire d'urgence chaque mois, selon Moisson Montréal.




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