Familles de la deuxième chance

Se reconstruire une famille après une séparation peut sembler un casse-tête... (PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, LA PRESSE)

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Se reconstruire une famille après une séparation peut sembler un casse-tête logistique et affectif. Les enfants accepteront-ils le nouvel amoureux de maman? Papa saura-t-il faire avec les enfants de sa nouvelle conjointe? Alexandre Vigneault raconte les hauts et les bas de ces familles de la « deuxième chance ».

«C'est beau à voir»

« Je me trouve bien chanceuse », assure Anne, presque 40 ans. Séparée du père de ses enfants à 32 ans, elle vit depuis trois ans avec Daniel, qui a une fille.

« Je suis une fille de famille, dit-elle. Ç'a été difficile pour moi de me séparer parce que je n'avais plus de famille, comme je l'avais voulu. » Avec Daniel, elle a le sentiment d'avoir « une deuxième chance ».

Cindy Butterfield trouve aussi beaucoup de points positifs à se construire une nouvelle famille avec Jérôme Nycz, le nouvel homme dans sa vie. « Je trouve que c'est un meilleur modèle de couple parce que je choisis d'être avec mon chum, dit-elle. C'est positif pour les enfants de voir qu'on est bien dans cette relation et ils en bénéficient. »

En comptant les enfants de l'un et de l'autre, Anne et Daniel en ont quatre - trois garçons et une fille. La vie fait parfois bien les choses: Anne a toujours voulu avoir une fille et c'est avec Daniel qu'une petite est entrée dans sa vie. Cindy et Jérôme, eux, ont trois enfants chacun, ce qui leur en fait six âgés de 7 à 17 ans lorsque tout le monde est au même endroit au même moment.

Après s'être séparée du père de ses enfants, Cindy a pris le temps de réfléchir à la suite des choses et s'est demandé si un homme sans enfants pourrait être un bon candidat pour elle... « Je me suis dit que quelqu'un sans enfants n'arriverait pas à vivre avec cette situation, raconte-t-elle. Le nombre d'enfants n'a jamais été un enjeu avec Jérôme. Et j'ai toujours voulu une grosse famille. »

L'intégration, un défi

Vivre à deux n'est déjà pas toujours simple, alors imaginez le défi quand ce ne sont pas deux individus, mais quatre, six ou même huit personnes qui doivent apprendre à vivre ensemble. « Les deux parents ont des bagages différents et tous les enfants ne comprennent pas les choses de la même manière selon leur âge », explique Marie-Ève Brabant, psychologue, qui valorise le respect, la communication et... la patience.

Donner du temps au temps, c'est ce qu'ont spontanément fait Jérôme et Cindy. « On ne voulait brusquer personne », dit-elle. Une fois que Jérôme et elle ont été certains de vouloir s'engager, ils ont réuni les enfants de l'un et de l'autre lors d'activités agréables: ski, randonnée, crème glacée. Puis, l'été dernier, le nouveau clan s'est retrouvé dans un chalet pendant deux semaines. La manière douce semble avoir fonctionné.

«Les enfants se sont mis à apprécier le temps qu'ils passaient ensemble et à manifester le plaisir qu'ils avaient à avoir une maison plus pleine.»

Jérôme Nycz
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La famille recomposée comporte son lot de défis puisque les membres de deux familles doivent apprendre à vivre ensemble.

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La cohabitation est plus soutenue depuis l'automne, mais repose encore sur une saine distance : les deux familles sont voisines et ne vivent pas ensemble.

Les repas se font chez l'un ou l'autre, souvent en commun. « Tout le monde dort chacun chez soi, ça simplifie les matins », précise Cindy. Huit personnes, ça ferait une longue file à la salle de bains... « On ne veut pas vivre ensemble à tout prix », avance Cindy. Son plan idéal serait de partager un duplex avec Jérôme où les enfants pourraient circuler à leur guise.

S'adapter

Puisqu'ils se sont fréquentés durant de longs mois avant d'emménager ensemble, Anne et Daniel pensent aussi avoir pris le temps nécessaire pour jeter les bases de leur archipel familial. « Ma fille est enfant unique chez sa mère et ici, elle se retrouve dans une fratrie. Il a fallu qu'elle trouve sa place là-dedans », précise néanmoins Daniel.

Les fils d'Anne ont aussi dû s'habituer à la petite, qui collait beaucoup leur mère à son arrivée. « Il a fallu que je la défusionne de moi, que je lui explique que je l'aime même si je lui donne des consignes, dit Anne. Comme je n'ai pas fait ça d'un coup sec, mes gars ont réagi. Pas face à elle, mais face à moi. Ils demandaient si je les aimais moins... »

Les adultes aussi doivent s'ajuster. Julie* n'avait pas d'enfants lorsqu'elle a rencontré son amoureux qui, lui, avait déjà un fils.

«Je n'ai jamais vécu le rejet, comme belle-mère, mais de l'ouverture. Ça m'a toujours émue de constater ça.»

Julie

Elle a cependant mis du temps à faire la paix avec la présence de l'ex de son compagnon aux frontières de son quotidien.

« Au début, j'avais le sentiment qu'elle avait une longueur d'avance sur moi parce qu'elle avait fondé une famille avec lui, et je ne savais pas si ça m'arriverait à moi aussi », raconte-t-elle. Elle a trouvé son bonheur en jouant auprès de son beau-fils, appelons-le Samuel, un rôle qui se situe quelque part entre « la grande soeur, la gardienne et la complice ». Et en ayant deux enfants avec son nouvel amoureux. « Samuel est un excellent grand frère », se réjouit-elle. L'écart d'âge - le garçon est adolescent et sa plus jeune demi-soeur n'a pas 1 an - ne pose pas problème.

Chacun dans son espace

Les dix années qui séparent la plus vieille et la plus jeune des filles de sa famille reconstituée, Jérôme les perçoit comme un avantage. « Pour des parents, c'est plus facile parce que les six enfants n'ont pas les mêmes besoins, expose-t-il. Les miens sont plus âgés et demandent moins de supervision pour les travaux scolaires. Entre eux, les enfants développent des relations différentes. C'est beau à voir. On n'a rien imposé, ils décident eux-mêmes d'interagir avec l'un ou l'autre. »

L'important, selon lui, est de mettre en place un environnement qui favorise la communication, en particulier avec les ados. « La confiance, ça se mérite », dit-il. Par ailleurs, il est capital, selon lui, d'avoir des lieux où tout le monde se rassemble... et d'autres où il est possible d'avoir son intimité.

« On essaie d'avoir du temps seul avec un enfant, ajoute-t-il. J'essaie de passer du temps seul avec ma fille, ou mes fils. Les 20 minutes que je prends pour aller reconduire l'une des filles de Cindy en auto, c'est aussi du temps important. Ça donne l'occasion de questionner les enfants, de voir s'ils sont à l'aise, s'ils ont des interrogations. »

Cindy voit bien du positif dans la famille en construction qu'elle a sous les yeux et à sa table. Les enfants de son nouveau conjoint lui ont même témoigné qu'ils appréciaient le bien-être qu'elle apporte à leur père. « Même si c'est une relation imposée aux enfants, dit-elle, je trouve intéressant de constater qu'on peut développer une relation d'affection et se soucier des autres. »

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Gérer l'autorité

La famille n'est pas une démocratie. Plutôt une dictature bienveillante dominée par les parents. Qu'advient-il de l'autorité parentale lorsque la moitié des enfants qui vivent sous notre toit ne sont pas « à nous »?

Zones floues

Un flou certain entoure l'exercice de l'autorité dans plusieurs familles reconstituées. « Tu as toujours un rôle de parent, parce que la mère n'est pas toujours là, estime Yves, qui a vécu pendant près de 10 ans avec une femme qui avait déjà un fils. Tu as des responsabilités face à l'enfant. »

Les limites de l'autorité changent aussi, selon l'âge des enfants, ce qui ne simplifie pas forcément les choses. « La ligne à ne pas traverser, dans certaines situations, c'est de ne pas me choquer ou intervenir sans en parler à leur mère », estime Daniel. Yves est d'accord: « Dans le doute, abstiens-toi! »

Un lien fragile

Un beau-père n'est pas un père. Il ne bénéficie pas de l'amour inconditionnel des enfants de son amoureuse. Daniel le sait et ça teinte ses interventions auprès des trois fils d'Anne. Parfois, il se garde une petite gêne. « Je peux avoir peur de briser le lien que j'ai avec eux », admet-il. Anne le sent. Ses fils sont pourtant bien avertis: même si l'un d'eux rechigne parfois à recevoir des consignes de Daniel, l'adulte, c'est lui.

Nos enfants, mon enfant

« Je ne me suis jamais interposée [entre Daniel et mes fils] », assure Anne. Yves, lui, a vécu des situations inconfortables à cet égard. « Je me faisais souvent reprocher mes interventions [face au fils de ma conjointe], mais jamais par rapport aux deux autres enfants dont j'étais le père biologique, raconte-t-il. Si je fais une intervention auprès de l'enfant et que je ne suis pas soutenu par sa mère, je perds toute crédibilité auprès de l'enfant. » « J'ai connu des gens qui prenaient la défense de leur enfant et n'accordaient aucune autorité à leur nouveau conjoint, raconte Julie. Le couple ne durait pas longtemps dans ce temps-là. » Bref, la solidarité parentale semble encore plus cruciale dans une famille reconstituée que dans une famille nucléaire conventionnelle.

Se parler, s'écouter

« Daniel et moi, je pense qu'on se parle vraiment beaucoup », constate en riant Anne, mère de trois garçons et belle-mère d'une fillette. Communiquer est capital dans un contexte de famille recomposée. Et ce n'est pas un psychologue qui le dit. « Je pense qu'il faut demander à l'autre d'orienter nos interventions, estime Yves, demander à ma conjointe dans quelles situations elle préfère intervenir elle-même. Ce n'est pas mauvais, ces discussions-là, ça peut même être constructif pour le couple. »

L'ex, le respect, le couple...

Les ex

« J'ai choisi l'amoureux, j'ai choisi son fils, mais avoir à gérer les choix de vie de l'ex et écoper pour le manque d'organisation d'une femme que je n'ai pas choisie... On n'est jamais prêt pour ça. »

- Julie

« Parfois, je vais reconduire les fils de ma blonde avec leur mère chez leur père. On jase dans le stationnement de sa maison. Les gars savent que leur père et moi on n'est pas en chicane. J'ai vu dans les yeux des gars que ç'a été important pour eux quand ils ont compris ça. »

- Daniel

« Plus il va y avoir de gens qui vont aimer mes enfants, plus ils auront de ressources. La conjointe de mon ex, je ne la vois pas comme une compétitrice, mais comme une personne qui peut leur apprendre des choses que, moi, je n'ai pas... »

- Cindy

« La pire chose que je vois, ce sont des parents qui dénigrent l'autre parent. Cela place l'enfant dans une situation inconfortable puisqu'on est en train de lui dire que son autre parent est inadéquat, alors que lui continue d'aimer les deux parents malgré la séparation. »

- Cindy

Le respect

« La conjointe du père - par exemple - n'a pas choisi les enfants et les enfants n'ont pas choisi la conjointe du père. On n'est pas dans l'amour, mais plutôt dans l'installation d'un climat de respect. »

- Marie-Ève Brabant, psychologue

« Quand on amène un nouveau conjoint, il y a un choc pour l'enfant: c'est une personne qu'il ne connaît pas, avec laquelle il n'a pas créé de lien et là, cette personne arrive dans sa vie, dans son milieu. L'enfant doit s'adapter, mais on ne lui donne pas toujours beaucoup de temps pour s'adapter. »

- Marie-Ève Brabant, psychologue

Le couple

« Ça ne serait pas grave si on n'avait pas ce temps-là, sans aucun enfant, mais tant mieux si on l'a! »

- Anne

« Je pense qu'il est important d'avoir du temps en couple pour jeter les bases d'une relation durable. Quand on est seuls tous les deux, on en profite. On fait du sport ensemble, entre autres. Et on prépare aussi la semaine à venir avec les enfants! »

- Jérôme

« Le danger c'est que, lorsque l'enfant arrive à l'adolescence, il va souvent vouloir vivre seulement chez l'un ou l'autre de ses parents. Et des parents, habitués d'avoir du temps seul, ne souhaitent pas être avec l'enfant à temps plein. Pour l'enfant, c'est vécu comme un rejet. »

- Marie-Ève Brabant

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Les chaînons manquants

« J'aime ça quand mes enfants m'appellent papa », avoue Yves Parent, qui est devenu père sur le tard. Ce n'est pas seulement parce qu'il considère ses enfants comme un cadeau de la vie que ça lui fait un petit velours de les entendre : il croit fermement que « les mots nous forment ». « S'il n'y a pas un mot pour nommer la relation qu'on a avec quelqu'un, il y a un vide », estime cet ingénieur.

Ce manque, il l'a ressenti devant l'autre enfant qui est dans sa vie : le fils de son ex-conjointe, avec lequel il a vécu pendant près de 10 ans. Pour cet enfant, aujourd'hui adolescent, il était une figure paternelle tantôt désignée comme le « beau-père », tantôt comme « l'amoureux de maman ». À défaut d'autre chose...

« Il n'y a pas de connotation affective dans beau-père, regrette-t-il. Moi, j'ai senti que ça faisait une différence dans ma relation avec cet enfant. » Julie, elle, se contente d'être présentée comme « l'amoureuse du père », même si elle souhaiterait trouver mieux. « Je préfère aussi belle-maman à belle-mère, précise-t-elle, parce que les belles-mères sont toujours méchantes dans les histoires! »

«Les êtres humains comprennent les choses en les nommant. Quand on découvre une nouvelle planète, la première chose qu'on fait, c'est lui donner un nom ou un numéro. On met du signifiant sur ces choses-là.»

Maxime Olivier Moutier,
psychanalyste et écrivain

Il croit aussi qu'il faudrait inventer de nouveaux mots pour parler de la réalité des familles recomposées et des relations qui s'y développent.

« Avec internet, on a aussi vu plein de nouveaux mots arriver rapidement, fait valoir le psychanalyste. Une nouvelle réalité naissait et, tout de suite, on l'a nommée, alors que la famille a changé aussi rapidement, mais c'est comme si les inventions linguistiques étaient encore plus à la remorque de la réalité. »

Des mots à inventer

« La langue est toujours le reflet de la société, précise la linguiste et lexicographe Marie-Éva de Villers. Parfois, elle met plus de temps à réagir. » Elle ne connaît pas de mots pour décrire le lien précis d'un homme ou d'une femme avec l'enfant de son partenaire de vie. « On décrit ces réalités, mais on se satisfait en quelque sorte des mots qui existent déjà, constate-t-elle. On continue de dire beau-père, belle-mère... »

« La caractéristique de la langue de la fin du XXe et du début du XXIe siècle, c'est que les mots spécialisés entrent dans la langue courante, précise l'auteure du Multidictionnaire de la langue française. Les nouveaux mots, ce ne sont pas des mots généraux, mais des mots spécialisés liés aux domaines des nouvelles technologies, de la science ou de l'environnement. »

Qu'à cela ne tienne, avec des amis, Yves Parent a tenté d'inventer ces chaînons manquants du vocabulaire familial. Au lieu de beau-père, ils ont pensé à « spère » (de spare, en anglais) ; au lieu de belle-mère, ils ont fabriqué « intérimère ». Ces néologismes, insatisfaisants de l'aveu de M. Parent lui-même, ont surtout été lancés à la rigolade.

Marie-Éva de Villers souligne que, dans certains cas, un nouveau mot n'est pas nécessaire. Élargir la définition d'un terme qui existe déjà peut suffire. C'est ce qu'elle compte faire avec le mot beau-frère, par exemple, le « conjoint de la soeur ou du frère », de manière à intégrer la réalité du mariage homosexuel. Ce changement ne sera pas en vigueur dans l'édition du Multi à paraître cette semaine, mais dans la suivante.

À ceux qui, comme Yves Parent, attendent le mot juste et fort, elle dit ceci: créer un nouveau mot est difficile et il y a de belles trouvailles qui ne marchent pas. Au sujet d'un néo-vocabulaire familial, elle ajoute: « Cela va émerger, c'est inévitable. »

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