Enfant cherche amis

Si la solitude peut convenir à certains enfants... (PHOTO ERICK LABBÉ, ARCHIVES LE SOLEIL)

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Si la solitude peut convenir à certains enfants qui ont de la difficulté à se faire des amis, pour d'autres, ce manque de liens sociaux peut devenir source de souffrances.

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Pas d'appels téléphoniques des camarades de classe, pas d'anecdotes de cour d'école à raconter, encore moins d'invitations à des fêtes d'anniversaire. Certains enfants ont peu, voire pas d'amis du tout. Pour un parent, c'est crève-coeur, mais doit-on s'en inquiéter? Entrevues et témoignages.

Un problème ou pas?

Julie est mère de deux enfants. Un garçon de 10 ans et une fille de 13 ans. Et tous deux ont traversé des périodes où ils avaient peu ou pas d'amis. Encore aujourd'hui, ses deux enfants demeurent peu entourés et éprouvent des difficultés à socialiser.

Julie se souvient de cette journée où elle est allée chercher sa fille au service de garde. La petite avait 8 ans. «Elle était toute seule sur le bord des poubelles. Je lui ai dit: "mais voyons, qu'est-ce qu'il s'est passé?" Et elle m'a répondu: "mais maman, c'est toujours comme ça".»

Un parent devrait-il s'inquiéter si son enfant lui semble isolé socialement? Les spécialistes à qui nous avons parlé sont unanimes: ça dépend du profil de l'enfant. Et ça dépend surtout si l'enfant en souffre ou non.

«On a tous besoin de répondre à un besoin d'appartenance, mais certains enfants y répondent en ayant un ou deux copains, à la limite, qui ne sont même pas à la même école», souligne Stéphanie Deslauriers, psychoéducatrice et auteure du livre Socialement génial!, conçu pour aider les enfants de 8 à 13 ans à améliorer leurs habiletés sociales. Ce sont généralement des enfants plus solitaires, souvent créatifs, et qui ne ressentent pas le besoin d'être aimé par tout le monde, dit-elle.

«Avant de nous projeter dans l'enfant, de conclure que ce qu'il vit est terrible, il faut être à son écoute. Peut-être que la solitude lui convient bien», explique Francine Bélair, auteure et formatrice au collège Marie-Victorin.

Julie l'admet: bien que personne n'appelle sa fille à la maison et qu'elle ne soit jamais invitée la fin de semaine, la principale intéressée semble bien vivre avec cela. Enfant, Julie avait elle-même peu d'amis et en a souffert. Elle s'est rendu compte avec les années qu'elle avait tendance à se projeter dans ses enfants.

Mais la solitude semble plus lourde à porter pour le fils de Julie, qui présente un trouble de déficit de l'attention.

«Mon fils a eu un épisode où il faisait le clown et le trouble dans la classe. Et ce n'était même pas son TDAH: il pensait que c'était comme ça qu'on se faisait des amis. Il a même déjà apporté de l'argent à l'école pour s'acheter des amis...»

Habiletés sociales

En temps normal, le développement de l'amitié se fait de façon naturelle chez l'enfant - «c'est quasiment comme apprendre à marcher», résume Égide Royer, psychologue et professeur associé à l'Université Laval.

Pour d'autres enfants, c'est plus difficile, et ce, pour plusieurs facteurs différents, note-t-il, tant innés (liés au tempérament) qu'acquis (liés aux apprentissages). Certains enfants, pour une raison ou pour une autre, n'ont pas eu l'occasion de développer suffisamment certaines habiletés sociales et les comportements prosociaux nécessaires pour se faire des amis.

Il y a par exemple la gestion des émotions («l'impulsivité et les crises, c'est moins attrayant socialement»), la capacité de laisser les autres décider ou encore la notion du partage.

«Par exemple, un enfant qui n'a pas fréquenté de service de garde tout jeune peut ne pas avoir développé l'habileté à partager. À ce moment-là, lorsqu'il commence l'école, c'est certain qu'il va avoir de la difficulté à se faire des amis, parce que la base de l'amitié, c'est le partage», souligne Rémi Côté, psychologue scolaire.

D'autres enfants présentent simplement une différence - physique, habillement, conditions de santé, etc. - qui les amène à devenir des boucs émissaires, constate Égide Royer.

«Éventuellement, ils peuvent décider de s'isoler par eux-mêmes parce que ça fait tellement mal de se faire rejeter qu'ils préfèrent se rejeter eux-mêmes plutôt que le vivre encore», estime Stéphanie Deslauriers.

Le cas de figure le plus fréquent parmi les enfants qui se sentent isolés socialement demeure les enfants timides et ayant une tendance à l'anxiété, constate pour sa part le psychologue Rémi Côté. Comme ils sont anxieux, souligne-t-il, ils ont de la difficulté à s'exprimer et développent ainsi une anxiété de performance. Ils ne vont pas vers l'autre, parce qu'ils ont peur du rejet. «Et la peur de se faire rejeter va créer une anxiété qui va créer le rejet», explique Rémi Côté.

Quand on lui demande les raisons pour lesquelles ses enfants ont peu d'amis, Julie y voit une combinaison entre leurs tempéraments et leurs apprentissages. À la maison, souligne-t-elle, on n'écoute jamais la télé. Pour ses enfants, deux passionnés de lecture, «Pokémon Go, c'est du chinois», résume Julie.

«Les deux ont une culture générale immense par rapport aux enfants de leur âge, mais les deux ont littéralement besoin d'une "to-do list" pour savoir parler aux autres. Il faut que j'accepte que leur force n'est pas là. Je ne pense pas qu'ils vont travailler en marketing!», conclut Julie, qui réussit malgré tout à en rire.

Pas d'appels téléphoniques des... (Photo Olivier Jean, archives La Presse) - image 2.0

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Photo Olivier Jean, archives La Presse

À la rescousse de son enfant

Que peuvent faire les parents d'un enfant qui souffre de la solitude? Voici quelques conseils.

Les «mettre dans la circulation»

Chez les tout-petits qui n'ont pas eu l'occasion de développer des habiletés sociales, Égide Royer, psychologue et professeur associé à l'Université Laval, conseille de les «mettre dans la circulation». Bref, de leur faire voir du monde. «La maternelle 4 ans, les terrains de jeu l'été... Pas besoin de leur donner un cours sur comment se faire des amis à 4 ans: en voyant les autres fonctionner, ça vient naturellement», dit-il.

Créer des occasions

Sans rien forcer, les parents peuvent favoriser les contacts sociaux de leur enfant en demandant les numéros de téléphone aux parents, en proposant d'inviter des copains, en allant au parc... «Il faut favoriser la relation avec l'autre au maximum, tout en suivant le rythme de l'enfant», indique Francine Bélair, auteure et formatrice au collège Marie-Victorin. «L'enfant qui s'amuse, qui rit, qui a du plaisir avec les amis, ça vaut de l'or», résume Rémi Côté.

Miser sur le parascolaire

Les parents peuvent diriger leur enfant vers des activités parascolaires qui leur plaisent. «C'est dans ces moments-là qu'on se sent bien, parce qu'on se sent compétent, souligne Rémi Côté. Comme on se sent compétent, on se sent à l'aise et on peut échanger avec les autres.» La fierté qu'une enfant développe en faisant du patinage artistique est tout aussi valable que le conseil d'un professionnel payé 150 $ de l'heure, dit-il.

Travailler les habiletés sociales

Dès la tendre enfance, les parents peuvent aider l'enfant à gérer ses émotions et à développer ses habiletés sociales (partage, coopération, réconciliation, écoute, etc.). En tâchant de rester un exemple positif, d'abord, mais aussi en lisant des livres sur les émotions et en soulignant les bons coups de l'enfant.

Tenir un journal des réussites

On peut inciter l'enfant à tenir un journal de ses réussites sociales. «L'enfant peut y faire le bilan des choses dont il est fier par rapport à ses relations avec les autres, explique Stéphanie Deslauriers, psychoéducatrice et auteure du livre Socialement génial!. "Je suis fier aujourd'hui parce que j'ai salué telle personne dans le corridor." Ces petites choses peuvent faire toute la différence.»

Demander de l'aide

Si l'enfant souffre et que les interventions du parent n'améliorent guère la situation, les parents peuvent en parler à l'enseignant ou consulter un professionnel. «Des gens sont surspécialisés là-dedans, souligne Égide Royer. Ils peuvent donner un petit coup de pouce au développement.»

Vérifier s'il y a des problématiques

Bien que ce ne soit pas la norme, les difficultés relationnelles ou l'absence d'intérêt pour les autres enfants peuvent être un symptôme d'une problématique sous-jacente: trouble anxieux grave, trouble de l'attachement, trouble du spectre de l'autisme... Il faut aussi s'assurer que l'enfant n'est pas victime d'intimidation, ajoute Rémi Côté.

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Photo David Boily, archives La Presse

La détresse des parents

Quand un enfant souffre parce qu'il n'a pas d'amis, ses parents en souffrent aussi. Voici les témoignages de Stéphane et de Nadia.

«Je suis complètement démuni»

«Je capote. Je capote. Je suis complètement démuni. Je ne peux pas lui dire: "demain matin, je vais aller te chercher une amie chez Jean Coutu". Tu ne peux rien faire...»

À la tête d'une famille monoparentale, Stéphane est le père d'Ariane, une fille de 13 ans qui, malgré son jeune âge, traîne déjà beaucoup de souffrance. Cet été, Ariane s'est mise à pleurer lors d'une rencontre avec la psychoéducatrice de la famille. «Elle a dit qu'elle n'a pas d'amie, qu'elle est tout le temps toute seule, raconte son papa. Tu te sens mal en maudit quand ta fille te dit ça...»

Les problèmes de sociabilisation d'Ariane ont débuté dès son entrée en maternelle. La fillette, à qui l'on diagnostiquera plus tard un grave déficit d'attention et des troubles d'apprentissage, gérait difficilement ses émotions, se souvient Stéphane.

«À l'école de quartier, quand les autres la taquinaient ou la bavaient, elle pétait des crises. Les enfants s'amusaient à la faire fâcher volontairement», raconte Stéphane, qui a vu des camarades mettre Ariane à l'écart alors qu'elle n'avait que 5 ans.

À la maison, c'était aussi difficile. Sa mère, qui souffrait de problèmes gastriques, était alitée la majorité du temps. Elle est morte d'une surdose de médicaments quand Ariane avait 8 ans.

Ariane a fini par être transférée dans une école destinée aux enfants présentant des troubles d'apprentissage. Elle s'est fait des amis, mais ceux-ci habitent aux quatre coins de la région métropolitaine. Aucun n'habite proche de chez elle. Et Ariane ne fréquente pas le parc du quartier, de peur d'y croiser des élèves qui l'intimidaient à son ancienne école.

«Franchement, elle a passé 80 % du temps dans sa chambre cet été. C'est comme un cercle vicieux. Tu ne sors pas, tu déprimes dans ta chambre et tu n'as pas le goût de sortir», relate Stéphane, qui craint que sa fille souffre d'une dépression.

Pour qu'Ariane ait de la compagnie le jour de ses 13 ans, son père a passé 2 h 45 min dans les transports en commun pour aller chercher une amie à l'autre bout de la ville. «Ça me tient tellement à coeur qu'elle ait des amis que je suis prêt à faire n'importe quoi», conclut Stéphane, qui songe à inscrire sa fille dans une chorale pour qu'elle rencontre des jeunes de son âge.

«J'ai fait beaucoup de nuits blanches»

C'était un soir de semaine. À table, la grande soeur d'Ismaël parlait de ses amis. Et Ismaël, qui était en maternelle, s'est mis à pleurer. «Maman, tu sais, moi, je n'ai jamais d'amis», a-t-il dit.

Nadia* le savait trop bien que son fils n'avait pas d'amis - ça avait toujours été comme ça et ça l'inquiétait beaucoup. Mais c'était la première fois qu'Ismaël exprimait une souffrance en lien avec cela.

Depuis son entrée à la garderie, à l'âge de 18 mois, Ismaël ignorait les autres enfants. Quand il se sentait envahi, il les poussait. Dès l'âge de 3 ans, «il disait qu'il préférait être tout seul. Qu'il était bien avec sa soeur, mais que les autres enfants, c'était des bébés», raconte sa mère.

Donc, ce soir-là, quand Ismaël s'est mis à pleurer en se plaignant qu'il n'avait pas d'amis, Nadia lui a rappelé qu'il disait souvent qu'il préférait être seul. «Oui, mais des fois, je n'ai pas envie d'être tout seul, mais je ne sais pas comment faire pour avoir des amis», lui a répondu son garçon.

Nadia était à la fois bouleversée par la tristesse de son fils et soulagée d'apprendre que ce dernier avait besoin de lier des relations avec les autres. Elle s'est dit qu'il fallait l'aider.

Cette année-là, la famille a déménagé dans un quartier plus familial et les enfants ont changé d'école. Nadia et son mari ont profité de l'occasion pour donner l'exemple... en tâchant eux-mêmes de socialiser avec les voisins. «On a ouvert nos portes», résume-t-elle.

Au début, se souvient Nadia, quand les petits voisins débarquaient, Ismaël restait dans sa chambre. Puis, très graduellement, il a commencé à participer aux jeux.

À l'école, Nadia a fait la connaissance de la mère d'un garçon de la classe de première année d'Ismaël. Elle a pris son numéro de téléphone. Ismaël a fini par consentir à l'inviter jouer chez lui. Et le garçon est devenu le premier ami d'Ismaël - et le seul à ce jour.

Les parents d'Ismaël l'ont fait évaluer cette année. Il s'avère que le garçon de 7 ans a un haut potentiel intellectuel. Il pourrait aussi présenter un trouble de déficit d'attention ou le syndrome d'Asperger. D'autres évaluations suivront.

«Au moins, là, on comprend ses comportements et on a des outils pour l'aider», relate sa maman, qui a beaucoup souffert des difficultés vécues par son fils, qui se dévalorisait énormément. «J'ai fait beaucoup de nuits blanches. J'ai beaucoup, beaucoup pleuré», dit celle qui a arrêté de travailler pendant quelques mois pour se consacrer à son garçon.

* Pour se confier en toute liberté, Nadia a requis l'anonymat.




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