Fertilité masculine: papa fécond

Le taux de fécondité des femmes tourne autour... (Photo: La Presse)

Agrandir

Le taux de fécondité des femmes tourne autour de 1,65 enfant au Québec. Mais qu'en est-il des hommes ?

Photo: La Presse

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

On le sait : le taux de fécondité des femmes tourne autour de 1,65 enfant au Québec. Mais qu'en est-il des hommes ? Bien des gens l'ignorent. Pourquoi ? C'est tout bête. Parce qu'on ne pose jamais directement la question : de combien d'enfants êtes-vous le père ? À l'heure des familles recomposées, la question est pourtant drôlement d'actualité. Pour vous, Pause est allé à la recherche de pères prolifiques à leur manière, pour tenter de percer le mystère du taux de fécondité au masculin.

Arnaud Laruelle, 47 ans, a huit enfants, dont... (Photo Édouard Plante-Fréchette, La Presse) - image 2.0

Agrandir

Arnaud Laruelle, 47 ans, a huit enfants, dont cinq dont il est le père génétique.

Photo Édouard Plante-Fréchette, La Presse

Entretien avec un père prolifique

Arnaud Laruelle n'a pas une famille, mais plutôt une tribu. Une tribu composée d'une belle gang d'enfants, certains de lui, d'autres pas, et d'une tout aussi belle gang de mamans.

Non, vous avez tout faux. Arnaud ne vit pas dans une secte. Tout le contraire, en fait. Il vit dans un monde hyper moderne où les gardes partagées se gèrent par logiciel, où certains enfants n'ont pas moins de huit grands-mères (oui, huit !), où l'on se réunit un lundi soir par mois, où les conflits se situent avec « le suivant », et où les enfants jouent souvent aux « téteux de belles-mères ». On les comprend : ils en ont quatre ! Non, pardon, cinq. Combien déjà ?

Nous avons rencontré Arnaud Laruelle, un matin pluvieux, au Toi, Moi & Café. L'air de rien, l'homme de 47 ans a tout de même huit enfants, dit-il en bombant le torse. Et bien sûr qu'il en est fier. Mettez-vous à sa place. « Six, ça faisait moins d'effet, mais là, huit ! Ce n'est pas n'importe quoi, huit enfants ! », dit l'homme en riant.

Sa nouvelle copine, avec qui il est depuis un an et demi, a en effet deux filles, de 16 et 12 ans. Et d'emblée, il insiste : s'il a cinq enfants « génétiques », il en a plutôt huit « en réalité ». « Je ne fais pas de nuances entre les deux. »

Il élève du coup les enfants de sa copine (et de ses ex) comme les siens. 

Sans se faire prier, Arnaud s'attaque au récit de sa paternité. Tout a commencé avec Katarin, aujourd'hui âgée de 25 ans. Puis Louis, deux ans plus tard. Il était à l'époque avec Marcela. Mais l'histoire n'a pas duré. Et quatre ans plus tard (était-ce bien quatre ans ?), il a rencontré Francine, avec qui il a eu Clovis, aujourd'hui âgé de 20 ans. « Je ne sais pas combien de temps j'ai été avec elle, in and out, au moins deux ou trois ans. »

Puis il y a eu Mélanie, un autre quatre ans, avec qui il a eu Ézéchiel, 15 ans. Cela fait un moment que la journaliste a envie de faire un dessin, histoire de garder le fil. Mais Arnaud poursuit son histoire avec une aisance désarmante.

« Non, je n'ai jamais eu de break, dit-il en riant. C'est impossible pour moi d'être célibataire. J'ai toujours besoin de quelqu'un ! » N'allez pas faire ici sa psychothérapie, « sinon ça va me coûter cher ! », dit-il, toujours en souriant. Sa bonne humeur est contagieuse, et lui permet de glisser en douce certaines énormités. Ainsi, Arnaud est déjà passé d'une histoire à une autre du jour au lendemain.

Et un mois plus tard, la nouvelle copine tombait enceinte. Son explication ? « J'ai eu pas mal de mères en crise de la trentaine... », laisse-t-il tomber.

Si ses nombreux enfants ont déjà fait peur aux filles ? Visiblement, non, dit-il en rigolant. « Ça n'a pas l'air de trop les stresser. J'ai même eu l'impression que c'était l'inverse. J'ai l'impression que c'est quelque chose de réconfortant : mon appart a toujours été "enfant" ! »

Après Mélanie, Arnaud a rencontré Annie, qui avait déjà une fille, et avec qui il a eu Safran, il y a huit ans. Puis il y a 18 mois, il a emménagé avec Érica, avec qui il n'a pas (encore ?) d'enfant, elle-même déjà maman.

Donc, oui, en tout, le compte est bon : huit enfants. Il a malheureusement été impossible de réunir tout ce beau monde pour une photo de famille pour notre reportage. « Beaucoup trop de contre-indications dans les horaires ! »

Alors, bien sûr, Arnaud est fier de tout ce beau monde, mais pas tout le temps, dit-il. « Ça dépend des mois, des saisons », glisse l'ex-barman avec un détachement mi-troublant, mi-inspirant. On est loin de l'hyper papa poule, mais plutôt devant un homme joyeux et surtout manifestement heureux de vivre dans un brouhaha perpétuel, limite sans fin.

« J'ai toujours voulu beaucoup d'enfants, c'est sûr, dit-il. On était deux chez moi et on s'emmerdait... »

Arnaud dépeint sa vie de famille avec beaucoup d'humour : le casse-tête des gardes, les transits difficiles (entre deux gardes), la « gestion » de Noël (certains enfants ont 12 partys de Noël !), les âges « chiants » (« 12-16 ans, l'âge iPod »), les âges craquants (« 7-8 ans, assez irrationnels pour être fun »). Son regard, à la fois détaché et connaisseur, a un je-ne-sais-quoi de rafraîchissant. Bien sûr, dit-il, tout le monde est toujours surpris de savoir qu'il est à la tête d'une tribu pareille. Bien sûr, on lui demande toujours si ce sont « les siens ».

Il n'est pas naïf. Il sait très bien que certains le jugent. Moins maintenant, davantage il y a trois ans, lors de sa plus longue période de célibat. « J'ai été un père monoparental un peu trash... » N'empêche. Les parents d'aujourd'hui « ont l'air de savoir beaucoup de choses sur l'éducation... », dit l'homme, qui en a, de toute évidence, vu d'autres.

Et si c'était à refaire ? « Je me demande si j'aurais aimé avoir huit enfants avec une seule femme, philosophe-t-il. Je ne sais pas. Ça doit être compliqué. L'avantage d'avoir huit enfants avec différentes femmes, c'est qu'ils ne sont pas toujours là. Les mères sont différentes, donc ils ne sont pas tous éduqués pareil. J'aime bien cette espèce de micro-nation. »

Et s'il avait envisagé une vie sans enfant du tout ? « Sans enfant ? demande-t-il, surpris. Ce serait fadasse, tu ne trouves pas ? »

La fécondité au masculin

Frédéric F. Payeur est démographe à l'Institut de la statistique du Québec. Le taux de fécondité masculine, il doit être l'un des rares à s'y intéresser. C'est le seul à avoir publié un document sur la question, en 2009, un ouvrage tombé toutefois dans l'oubli. Pourtant, il s'agit d'un chiffre important pour plus de la moitié des Québécois, non ?

« Je dois être le seul à l'avoir étudié, dit-il en riant. Pourquoi ? Parce que la fécondité, c'est plus fortement rattaché à la femme. Pourtant, il y a vraiment beaucoup de choses à dire ! », répond le démographe. « La demande [pour le taux de fécondité des hommes] n'est pas là. Vous êtes la première à me poser la question. »

Cette quasi-absence de statistiques au sujet des pères est un phénomène connu et déploré par plusieurs, notamment le Regroupement pour la valorisation de la paternité, qui dénonce l'absence des hommes des politiques publiques en général. 

« Dans les enquêtes statistiques, on demande aux femmes combien elles ont d'enfants, et à la même ligne, on demande aux hommes s'ils ont eu un cancer de la prostate ! », dit Simon Louis Lajeunesse, sociologue.

À la demande de La Presse, il a accepté d'actualiser ses chiffres pour 2013, en se basant sur les bulletins de naissance de l'état civil. Certes, le calcul se bute à quelques difficultés, en raison des paternités non déclarées (moins de 3 %). D'après ses données, si le taux de fécondité des femmes s'établit aujourd'hui à 1,65 enfant par femme, celui des hommes serait de 1,54 enfant.

Pourquoi inférieur ? « Parce qu'il y a plus d'hommes en âge de procréer que de femmes. » Rappelons qu'il naît 104 garçons pour 100 filles environ au Québec.

Quant à l'âge moyen des pères à la naissance, il est de trois ans supérieur à celui des femmes, soit 33 ans. « Question de choix conjugaux, explique le démographe. En moyenne, les femmes choisissent des hommes plus vieux, et les hommes, des conjointes plus jeunes. Mais je ne sais pas dans quel ordre... »

Reste l'épineuse question de la distribution de cette paternité : le taux de fécondité des pères est-il le fruit d'une majorité qui en a un ou deux, certains aucun, et d'autres plus de quatre ? Tous les paris sont permis.

À 66 ans, André Marion vient de se... (Photo François Roy, La Presse) - image 4.0

Agrandir

À 66 ans, André Marion vient de se relancer dans l'aventure de la paternité.

Photo François Roy, La Presse

Pères de la deuxième chance

Le sourire fendu jusqu'aux oreilles, un homme grisonnant tient fièrement deux nouveau-nés dans ses bras. Non. Pas des jumeaux. Quoique c'est à s'y méprendre. Pour cause : d'un bras, c'est l'enfant de sa fille, de l'autre, le sien. Trouvez l'erreur. À 66 ans, André Marion vient de se relancer dans l'aventure de la paternité. Ironie de la vie : sa fille a eu exactement le même timing que lui. En un mois, André Marion est donc redevenu papa, puis grand-papa. Et son histoire est classique : après avoir passé 15 ans avec une femme de son âge, après avoir eu deux enfants avec elle, il a rencontré, à l'aube de la soixantaine, la nouvelle femme de sa vie. Le hic ? La belle avait 30 ans, pas d'enfant, et très envie d'en avoir. Huit ans plus tard, c'est chose faite. D'après les experts consultés, ce désir de créer une nouvelle famille est classique.

Cinq mots pour comprendre le phénomène

MASCULIN

On sait qu'un couple sur deux se sépare. Ce qu'on sait moins, c'est que quand les couples se reforment, ce sont surtout les hommes qui ont tendance à relancer la machine. « Dans les familles recomposées, on va voir plus fréquemment des hommes avoir des enfants avec leur deuxième conjointe que l'inverse », avance Carl Lacharité, psychologue à l'UQTR et directeur du Centre d'études interdisciplinaires sur le développement de l'enfant et de la famille. La raison est toute simple : « La période de fécondité est plus restreinte chez la femme que chez l'homme. » D'où l'existence de paternités tardives (au Québec, quatre hommes ont eu des enfants passé 75 ans dans les dernières années, dont un à 80 ans !), un phénomène biologiquement impossible chez la femme.

Inversement, ajoute le psychologue et auteur Yvon Dallaire, les femmes, quand leurs enfants grandissent, « prennent le volant de leur vie », savourent leur autonomie, et sont du coup moins nombreuses à désirer se replonger ainsi dans la maternité.

L'ÂGE DE LA CONJOINTE

« Le désir d'enfant de l'homme est souvent dépendant du désir d'enfant de la femme avec qui il est », glisse Carl Lacharité. C'est un fait, renchérit Yvon Dallaire, d'autant plus qu'anthropologiquement, il est prouvé que les hommes sont attirés « plus ou moins consciemment » par les femmes plus jeunes, symboles de fertilité (tandis que les femmes, elles, sont davantage attirées par le pouvoir et la puissance). Or dans le cas d'une nouvelle union, les chances de tomber sur une femme plus jeune, sans enfant, sont grandes. « Monsieur, par amour, va lui faire des enfants », résume-t-il.

DES LIENS ABSENTS

Autre fait à noter, les pères qui se relancent dans la paternité ont aussi tendance à avoir des liens plus faibles avec les enfants de leur union précédente. « Souvent, la garde a été donnée à la mère, et les relations avec les enfants se sont peut-être étiolées. S'il entre dans un nouveau couple, ce n'est pas surprenant qu'il veuille repartir la machine », fait valoir Carl Lacharité.

MIEUX FAIRE

Autre explication : certains pères qui ont eu des enfants plus jeunes ont alors mis beaucoup d'énergie dans leur carrière, et peut-être moins dans leur famille. « Dans la nouvelle famille, plusieurs voient ça comme une façon de recommencer quelque chose qu'ils n'ont peut-être pas bien vécu », avance Carl Lacharité. Une explication qu'avance aussi Raymond Villeneuve, directeur du Regroupement pour la valorisation de la paternité, qui entend souvent ce genre d'argument. « Des pères nous disent qu'ils n'ont peut-être pas été le père qu'ils auraient voulu être, dit-il. Pour eux, c'est une occasion de se racheter. »

Font-ils pour autant de meilleurs pères ? On s'en doute, la recherche ne pose pas de tels jugements. Les hommes qui se relancent dans une nouvelle vie de famille ne sont probablement ni moins bons ni meilleurs que les autres. Chose certaine, croit Carl Lacharité, « même si c'est pour se racheter, ou compenser, ces pères peuvent démontrer une grande implication dans la réussite de leurs enfants ».

UNE QUESTION D'EGO

« Beaucoup d'hommes associent leur virilité à leur sexualité, rappelle Yvon Dallaire. Ils pourraient donc aussi l'associer à leur paternité. » Faut-il le rappeler ? « Dans l'histoire de l'humanité, les hommes les plus puissants ont aussi eu le plus d'enfants », dit-il. Gengis Khan, sors de ce corps...

Un argument certes stéréotypé, qui a toutefois toujours du poids, renchérit le sociologue de la masculinité Simon Louis Lajeunesse. « Parce que fondamentalement, le gars peut toujours s'en aller. » "Les femmes restent avec le paquet", disait ma mère, et c'est encore vrai. » Même si aujourd'hui, beaucoup d'hommes souhaitent sincèrement vivre leur paternité, reste qu'ils ont toujours l'option de partir. Une option que les femmes, elles, n'ont pas. « Faire un enfant, c'est beaucoup moins impliquant pour un gars. La tâche peut être très courte... Alors que la femme, elle, a minimalement neuf mois. »

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires : Vivre

Tous les plus populaires de la section Vivre
sur Lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer