Mes fils se battent tout le temps!

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Faut-il laisser les enfants se chamailler? Sur la photo, Philibert saute pour échapper au coup d'épée de Lévi. Ce jeu devient vite intense à la maison, selon leur papa Manuel Gasse.

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Quantité de garçons - et aussi un certain nombre de filles - aiment les jeux de bataille. Parfois trop au goût de leurs parents presque traumatisés de les voir s'attraper, rouler sur le tapis du salon, s'immobiliser, crier au meurtre... et recommencer ! Faut-il intervenir ? Culpabiliser ? Les laisser se chamailler ? Alexandre Vigneault s'est intéressé à la question.

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Les batailles chez les enfants inquiètent les parents, dont certains culpabilisent ou se remettent en question. Sur la photo, Philibert taquine son petit frère Lévi.

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Se battre pour apprendre

Presque chaque jour, au retour de l'école, la même scène se jouait dans la maison de Catherine. Dans les rôles principaux, ses deux fils, aujourd'hui adolescents. «Le plus petit agaçait le plus grand et ça servait de déclencheur. Ça devenait vite physique : il y avait du chatouillage, du mordage et oups ! la bataille pognait. Ça a duré longtemps.»

Tellement longtemps qu'elle avoue, en avoir pleuré. «Il y a des bouts où je n'étais pas loin de la mère en détresse...» Elle saisissait qu'il y avait quelque chose de naturel dans cette interaction physique, mais elle ne pouvait s'empêcher de s'inquiéter de l'impact de ce jeu - qui se terminait souvent quand le petit était en pleurs - sur la relation que développaient ses fils.

«Je me suis remise en question», raconte encore Catherine. Elle n'est pas la seule. Plusieurs mamans ou papas de garçons font une mine découragée quand on leur demande si leurs fils font des jeux de bataille. Certains culpabilisent. Un collègue de La Presse, qui en a trois, s'est même déjà exclamé : «Est-ce que j'ai joué trop fort avec eux quand ils étaient petits ?»

Les jeux de bataille ne sont pas la chasse gardée des garçons. Ils se produisent aussi dans les relations entre frère et soeur, mais plus rarement entre deux soeurs. «Ça se passe surtout entre garçons, précise toutefois Daniel Paquette, éthologue (1) et professeur à l'École de psychoéducation de l'Université de Montréal. C'est vrai chez l'humain, mais aussi c'est aussi vrai chez les primates.»

1. L'éthologie est la science de l'étude du comportement animal. M. Paquette a publié récemment un essai intitulé Ce que les chimpanzés m'ont appris.

L'instinct du batailleur peut s'éveiller chez les garçons dès l'âge de 2 ou 3 ans. Un premier pic s'observe vers 4 ans, alors que l'enfant se mesure à un adversaire de taille : son papa (voir autre texte). Un autre pic survient vers 8 ans, où le garçon se mesure plutôt à ses semblables, à la maison ou à l'école.

Jeu ou violence?

Comme Catherine, Anne-Karine Tremblay n'est pas à l'aise avec les jeux de bataille, qu'elle envisage comme de la violence. «C'est peut-être quelque chose de naturel, mais je ne tolère pas qu'ils se battent», dit-elle au sujet de ses quatre garçons âgés entre 2 ans et 8 ans. Son conjoint et elle arguent qu'ils ont fait le choix du respect et de l'harmonie. Et d'éviter la gestion des jeux physiques.

«Quand ils se mettent à jouer à l'épée, ça devient vite intense, dit Manuel Gasse, conjoint d'Anne-Karine et papa de Philibert, Élie-Yan, Lévi et Marik. Il faut toujours qu'on tempère. Ils se font mal très vite et ça ne dure jamais longtemps.» Anne-Karine signale aussi que l'augmentation du niveau de décibels lors de ces jeux est difficile à encaisser.

«Ça me suce trop d'énergie, résume-t-elle. Notre vie est trop pleine pour que j'ajoute quelque chose qui me suce plein d'énergie. Pourquoi s'imposer ça quand on peut faire autrement ?, se demande la maman. Les enfants sont heureux, épanouis, je ne pense pas que ça leur manque.»

Il faut en effet cuisiner beaucoup Philibert et Élie-Yan, les deux aînés, pour savoir s'ils jouent à se battre avec des amis. Philibert n'a pas l'air très intéressé par ce jeu. Élie-Yan, par contre, admet du bout des lèvres s'y adonner un peu avec des amis de l'école. Sans plus.

Pour d'autres, toutefois, l'évocation de ces jeux réveille des souvenirs plaisants. «J'aimais ça me battre», avoue sans détour Frédéric, 40 ans, qui s'est beaucoup mesuré physiquement à l'un de ses frères durant son enfance et son adolescence. Ce n'est pas la violence qu'il aimait, mais le côté compétitif, l'idée de se mesurer à l'autre et à lui-même en même temps. «Je ne le faisais pas pour rechercher de la valorisation ou de la reconnaissance», précise-t-il.

Un apprentissage social

Sans le savoir, Frédéric met le doigt sur l'utilité des jeux de bataille : apprivoiser la compétition. «Les jeunes apprennent à développer leurs habiletés de bataille, mais apprennent aussi à prendre conscience de la force et des habiletés de leurs adversaires», explique Daniel Paquette. Est-ce à dire que ce système permet d'apprendre à évaluer s'il vaut mieux se sortir d'une situation à risque avec ses poings, son intelligence ou ses jambes ? «Entre autres choses», convient le spécialiste.

«Mon père était soucieux que ses gars se développent et deviennent des hommes capables de se défendre physiquement, dit encore Frédéric. Moi aussi, je me soucie que mon garçon puisse évoluer dans la société dans un rapport physique, pas seulement intellectuel.»

À travers ces jeux, les enfants apprennent aussi à gérer leur colère et leur excitation. Daniel Paquette affirme d'ailleurs que les jeux de bataille contribuent à raffermir les liens sociaux et que les petits gars qui font ces jeux-là à la garderie, par exemple, deviennent de «grands chums». Il n'y a pas d'impact négatif connu de ces jeux, «sauf si l'enfant a un profil agressif, qui utilise l'agression pour résoudre ses conflits».

«Avec les enfants qui n'ont pas de problème de comportement, il y a moins de 1 % des chances que le jeu finisse en vraie bataille. Avec un enfant qui a un profil agressif, il y a une chance sur trois», précise le professeur. Frédéric confirme qu'il est resté proche de son jeune frère, à l'âge adulte. Catherine constate aujourd'hui que ses fils sont très complices. Pas de dommages collatéraux à l'horizon.

Daniel Paquette trouve naturel que les parents veuillent limiter la fréquence de ces jeux de bataille. «De là à les interdire complètement, je ne pense pas que ce soit une bonne idée, dit-il. C'est un peu comme la télévision : on ne laisse pas un enfant devant pendant toute la journée. Alors peut-être qu'il y a un petit encadrement à faire.»

Manuel Gasse et Anne-Karine Tremblay n'excluent pas de laisser leurs fils faire des jeux de lutte, s'ils en manifestent le besoin. «Est-ce que c'est si fondamental ?, se demande néanmoins la maman. On fait tous des erreurs comme parent. Si notre erreur c'est d'empêcher nos fils de faire des jeux de bataille alors que c'est bon pour leur développement, ce sera ça. Je suis prête à prendre le risque.»

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Se batailler, c'est un jeu qui a ses règles. Sur la photo, Élie-Yan, 6 ans, incarne bien son rôle de guerrier.

Photo Édouard Plante-Fréchette, La Presse

Les règles du jeu

Se batailler, c'est un jeu. Qui a ses règles. Daniel Paquette, qui analyse les jeux de bataille, donne quatre clés pour mieux les apprivoiser.

Une forme de lutte

Les jeux de bataille ressemblent davantage à de la lutte qu'à une vraie bataille : les enfants se poussent, se roulent par terre, s'immobilisent. «En général, il n'y a pas de coups, précise Daniel Paquette, du département de psychoéducation de l'Université de Montréal. Certains chercheurs incluent le jeu de poursuite dans ça.»

Donner une chance

Souvent, le plus fort des deux adversaires va laisser des chances à l'autre. «Si le jeu est trop court, ni l'un ni l'autre n'a le temps d'apprendre ce qu'il a à apprendre. Si l'un abuse de force, l'autre n'aura pas de plaisir, ce qui mettra fin au jeu rapidement, et aucun des deux n'en tirera de bénéfice», explique encore M. Paquette.

Le vrai du faux

Une étude britannique s'est intéressée à la capacité des enfants de 4 ans et d'adultes à faire la différence entre un jeu de bataille et une vraie bataille. La conclusion est très intéressante, selon M. Paquette : les adultes ont beaucoup de mal à faire des distinctions justes, alors que les enfants, eux, n'avaient aucun mal à savoir ce qui relevait de l'agression et ce qui relevait du jeu. Indice : quand c'est un jeu, il y a des signes de plaisir évident : sourire, rire, etc.

Facteur de risque

Moins de 1 % des jeux de bataille finit en vraie bataille. Sauf si l'un des «joueurs» a un problème d'agressivité. Souvent, les enfants reconnaissent vite ce genre d'adversaire et n'aiment pas jouer avec lui. «L'important dans le jeu, c'est la réciprocité, souligne M. Paquette. Il faut que ça aille dans les deux sens, pas que ce soit toujours le même qui gagne ou qui perd.» Où il n'y a pas de plaisir... il n'y a pas de plaisir !

«La seule dimension parentale où les pères en font... (Photo Édouard Plante-Fréchette, La Presse) - image 4.0

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«La seule dimension parentale où les pères en font plus que les mères, c'est dans les jeux physiques, explique Daniel Paquette, professeur de l'Université de Montréal. Sur la photo (de gauche à droite), Élie-Yan, Marik, Philibert et Lévi passent du temps avec leur père Manuel Gasse.

Photo Édouard Plante-Fréchette, La Presse

Papa a raison!

Quel rôle joue le papa auprès des enfants ? Il change des couches, sèche les pleurs et ramasse la compote sur le plancher... Il joue aussi le rôle du chatouilleur en chef, du déclencheur de poursuite épique et de bataille d'oreillers. Et papa a raison de faire le zouave !

«La seule dimension parentale où les pères en font plus que les mères, c'est dans les jeux physiques, explique Daniel Paquette, spécialiste des primates et professeur de l'Université de Montréal. Surtout les jeux de bataille avec les enfants, en particulier les garçons.»

Avant de se mesurer à ses semblables, le petit garçon (et parfois la petite fille) «affrontera» souvent son père. Il s'agit d'une étape d'apprentissage nécessaire pour le préparer au même jeu avec des enfants de son âge. «Le père a de l'expérience, il comprend mieux ce qui se passe et peut mieux gérer les choses», dit Daniel Paquette, qui filme et décortique le «tiraillage» entre père et fils.

La clé, pour le père, c'est de trouver le niveau d'excitation optimal de son enfant. Ensuite, il doit moduler cette énergie et établir les règles du genre : pas de coups, attention au visage, on ne lance pas d'objets, etc. L'enfant doit comprendre que c'est le père qui a le contrôle. Et le père, lui, doit laisser l'enfant gagner de temps en temps.

«L'enfant sait très bien que son père le laisse gagner, qu'il est le plus fort, convient Daniel Paquette. Mais il faut que l'enfant vive des émotions différentes dans ces jeux. Quand tu perds, tu vis certaines émotions et quand tu gagnes, tu ressens un sentiment de surpuissance.» Une victoire, même truquée, a l'impact positif qu'elle doit avoir sur l'enfant.

À l'inverse, les pères qui immobilisent les enfants ou qui ne leur laissent pas de chance jouent moins bien leur rôle. «Les enfants n'aiment pas ça du tout. C'est très frustrant, et ils ne veulent plus jouer à un moment donné. Et le but du jeu, c'est d'apprendre la régulation des émotions, de la colère et tout ça.»

Et avec les filles?

Daniel Paquette a constaté que les jeux de bataille d'un papa avec ses filles sont souvent très différents. Les fillettes sont «en général» peu à l'aise et ont tendance à se mettre en colère lorsque le père cherche à les exciter pour amorcer le jeu. «Le père doit parfois tellement baisser sa stimulation que ce n'est plus du jeu de bataille, explique-t-il. La fille veut prendre le contrôle du jeu parce qu'elle a peur. Elle rajoute des règlements, et le jeu de bataille va être transformé en autre chose.»

Faut-il inciter ou non les pères à faire de tels jeux avec leurs filles ? Il n'existe pas de réponse claire à cette question. Les garçons qui font des jeux de bataille de qualité avec leur père sont moins agressifs à la garderie, alors que le même jeu donnerait le résultat contraire avec les filles. «Je pense qu'elles vont en retirer quelque chose, risque Daniel Paquette, mais on ne sait pas encore quoi.»

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