L'euphorie du coureur

La sensation de bien-être associée à la course... (Photo: Robert Skinner, La Presse)

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La sensation de bien-être associée à la course à pied a longtemps été considérée comme un mythe par les experts, devant l'absence de preuve scientifique. Cependant, des chercheurs allemands viennent de prouver que l'euphorie du coureur est bel et bien affaire d'endorphines. Notre photo: les coureurs au départ du Marathon de Montréal en 2008, sur le pont Jacques-Cartier.

Photo: Robert Skinner, La Presse

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Sophie Allard
La Presse

Les coureurs savent depuis longtemps que la course rend euphorique. Bonne nouvelle: des scientifiques viennent de prouver qu'il s'agit bien d'une question d'endorphines. Une sensation de bien-être dont certains ne peuvent plus se passer...

Véronique Decoste, 30 ans, est mordue de course à pied. Quatrième femme au fil d'arrivée lors du dernier Marathon international de Montréal, cette enseignante dit courir uniquement pour le plaisir. Pas de chronomètre, pas d'entraîneur. Plus les conditions sont extrêmes, plus elle se sent bien. Insatiable, elle a couru 125 km dans les montagnes d'Alberta lors de la Course de la mort en 2006. «Un bonheur immense!»

«Quand je cours, je ressens une poussée d'énergie, une espèce d'euphorie et un sentiment d'accomplissement. Je suis dans ma bulle, tout devient facile. C'est comme une méditation», raconte Mme Decoste, qui court une centaine de kilomètres par semaine.

Pierre Bourassa, qui participera à son 118e marathon la semaine prochaine à Boston, abonde dans le même sens. Ça lui arrive de se sentir dans un «état second» lorsqu'il court. «Je ressens un bien-être général, je supporte bien l'effort, je bouge aisément, avec le sentiment de plein contrôle de soi, en pleine liberté, comme un oiseau qui plane», décrit-il.

Un mythe brisé

Cette sensation de bien-être associée à la course à pied est tellement répandue qu'on lui a attribué un nom: euphorie du coureur, ou runner's high en anglais. Découvertes en 1975, les endorphines ont rapidement été associées au phénomène. Opiacés naturels produits par le corps, les endorphines agissent entre autres comme un analgésique. Mais devant l'absence de preuve directe, des experts ont prétendu au mythe. «C'est une pure invention de la culture pop», déclarait au New York Times la Dre Huda Akil, professeure réputée de neurosciences et psychiatrie à l'Université Michigan, en 2002. Elle se ravise aujourd'hui.

Grâce aux plus récents progrès, des chercheurs allemands viennent de prouver, par imagerie cérébrale, que l'euphorie du coureur est bien affaire d'endorphines. Les résultats de leur étude ont été publiés en février dans le journal Cerebal Cortex. Ces experts en médecine nucléaire, neurologie et anesthésie de la Technische Universität München et de l'Université de Bonn, ont réussi à démontrer pour la première fois qu'il y a, lors de la course à pied, un afflux d'endorphines dans certaines régions du cerveau liées à l'humeur et l'émotion.

«Dans les années 80 et 90, des chercheurs ont observé une augmentation d'endorphines dans le sang de joggeurs. Pour des raisons techniques, il était cependant impossible de prouver l'effet sur le cerveau, d'où la controverse que suscitait cette hypothèse. Nous venons de confirmer que les coureurs se sentent euphoriques parce qu'il y a libération d'endorphines dans le système nerveux central», a expliqué à La Presse le Dr Henning Boecker, auteur principal.

Les chercheurs ont injecté, dans le sang de 10 coureurs, une substance radioactive permettant de révéler la présence d'endorphines au cerveau lors d'un PET scan (tomographie d'émission par positrons). Les sujets, qui n'étaient pas au courant des objectifs de la recherche, sont passés sous le scanner avant et après deux heures de course. Ils ont aussi dû se prêter à un test psychologique pour déterminer leur humeur avant et après l'épreuve. Plus il y a d'endorphines, plus le sentiment d'euphorie est intense, ont constaté les chercheurs.

«Résultats intéressants»

«Les résultats sont intéressants parce que ça permet de localiser un apport d'endorphines dans une région précise du cerveau, déjà observé lors d'études sur le stress post-traumatique, la dépression et la perception de la douleur. Ça a du sens par rapport à ce qu'on sait déjà», indique le Dr Guy Drolet, directeur scientifique du Centre de recherche en neurosciences de l'Université Laval. Il s'intéresse aux rôles des endorphines dans les processus d'adaptation au stress.

«Cette étude manque néanmoins de spécificité, note le Dr Drolet. Les chercheurs ont observé l'apport d'endorphines dans leur ensemble. Or, il existe plusieurs familles d'endorphines qui ont des rôles différents.» En activant les récepteurs opioïdes mu et delta, l'enképhaline et la bêta-endorphine produisent des sensations agréables et euphoriques. La dynorphine, elle, active le récepteur kappa et crée un effet aversif. «J'imagine que, s'ils poursuivent les recherches, ils utiliseront des outils plus précis pour déterminer quel type d'endorphines est particulièrement sollicité dans le cas de la course à pied.»

Quoi qu'il en soit, les coureurs savent désormais qu'ils ne délirent pas: l'euphorie du coureur est bien réelle. La preuve est là. «Tant mieux! Je veux tellement que les gens comprennent à quel point ça fait du bien de courir», dit Véronique Decoste.

Un buzz similaire à celui de la drogue

Dans sa version extrême, l'euphorie du coureur se présente comme un «buzz» subit, très intense et passager, similaire à ce que produit la drogue, selon le Dr Henning Boecker, de l'Université de Bonn. «C'est assez rare. La plupart des coureurs parlent plutôt d'une sensation de détente et de liberté, d'un regain d'énergie.»

Pour Martin Fontaine, entraîneur de course à pied, l'euphorie du coureur se traduit par une sensation de grand calme. «Quand je suis arrivé au fil d'arrivée, à mon premier marathon, les gens me parlaient, mais j'avais l'impression d'être dans un tunnel, dans un autre monde. J'étais dans ce qu'on appelle «la zone» et j'avais un sentiment de joie et de légèreté, même si j'étais pas mal poqué.»

Plus la distance parcourue est longue, plus la sensation d'euphorie est profonde, souligne le Dr Boecker. Mais pas besoin d'enchaîner les foulées pendant deux heures pour flotter sur un nuage. «Un exercice modéré de 20 à 30 minutes, pas nécessairement de la course à pied, suffit pour ressentir les effets bénéfiques liés à la libération d'endorphines», explique le Dr Guy Drolet, professeur de neurosciences à l'Université Laval.

Les endorphines, libérées lors de stress ou de douleur, ont un effet comparable à celui de la morphine, en atténuant la perception de la douleur. «Quand on commence à courir, on a mal un peu partout. Les articulations sont très sollicitées, on peut aussi ressentir des douleurs musculaires. Le corps libère donc des endorphines et ça crée un état d'euphorie qui fait qu'on ressent le besoin de recommencer», explique le Dr Drolet.

«C'est aussi vrai lors d'un accouchement ou d'une fracture ouverte. Voilà pourquoi certains blessés graves ne ressentent plus la douleur. Le choc est si important qu'il y a libération massive d'endorphines. C'est un analgésique très puissant», explique le spécialiste.

Le Dr Henning Boecker, qui s'intéresse maintenant à la perception de la douleur chez les coureurs, avance que les adeptes de course à pied développent avec le temps une plus grande tolérance à la douleur. «L'effet sur le cerveau reste à démontrer», souligne-t-il. Son équipe travaille là-dessus. Une thérapie de jogging contre la douleur chronique? Pourquoi pas!




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