Habitation d'avenir

La cuisine: armoires de merisier, comptoirs de stéatite.... (PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE)

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La cuisine: armoires de merisier, comptoirs de stéatite. On enlève la planche à découper pour accéder à la porte, qui donne sur la future serre.

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(BOLTON-EST) Plus Ginette Dupuy en apprenait sur la construction en terre, de projet de maîtrise en stages de perfectionnement, plus elle était conquise. «C'est le matériau le plus sain et le plus écologique qui soit», affirme la diplômée en architecture, qui habite enfin sa maison en blocs de terre dans les Cantons-de-l'Est.

Le foyer de masse de Les Pierres Stéatites.... (PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE) - image 1.0

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Le foyer de masse de Les Pierres Stéatites.

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Au premier coup d'oeil, les murs semblent faits de briques industrielles. Mais il sont composé de blocs de terre crue, façonnés un à un, à la presse manuelle.

Le style de la maison est contemporain, mais sa conception, novatrice, prend nettement le virage d'une nouvelle ère. C'est une habitation conçue pour faire face aux crises énergétique et alimentaire. Ajoutons qu'elle est plutôt petite, de type bioclimatique, intergénérationnelle (deux logements) et de peu d'entretien.

«Je serais à l'âge de passer mes hivers en Floride, mais je préfère apporter ma contribution: un prototype d'habitation pour les prochaines générations. Une maison presque autosuffisante, sur les plans de l'énergie et de la nourriture», raconte Ginette Dupuy

Des murs qui «respirent»

Dans cette maison, les blocs de terre prennent la place des panneaux de gypse. Autre particularité marquante: les murs sont dépourvus de pare-vapeur, cette membrane de plastique généralement jugée essentielle.

Mme Dupuy voulait une enveloppe qui «respire», autrement dit qui laisse diffuser la vapeur d'eau. «La maison doit être comme une troisième peau, après les vêtements», plaide-t-elle.

Ses murs forment donc le sandwich suivant, si on décline les matériaux de l'intérieur vers l'extérieur: briques de terre, ossature conventionnelle de bois comblée de cellulose giclée, panneau en fibre de bois, membrane pare-air, fourrures créant une couche d'air et, enfin, un revêtement en planches de cèdre. Résolue à démontrer la valeur de sa recette, Ginette Dupuy a demandé à Diane Bastien, doctorante en génie du bâtiment à l'Université Concordia, de simuler par ordinateur la migration de l'humidité dans l'épaisseur de ces murs.

Le résultat? «Je n'ai aucune inquiétude pour les murs de Mme Dupuy, répond l'ingénieure. Ils empêchent la condensation d'eau dans l'isolant de cellulose. Au lieu de limiter le passage de la vapeur d'eau à travers le mur, comme le ferait une membrane retarde-vapeur, les blocs de terre absorbent cette vapeur d'eau. À peine quelques centimètres de terre suffisent, indique le logiciel Wufi. Avec 20 cm comme chez Mme Dupuy, il y en a plus qu'assez.»

Utiliser la nature

L'approche bioclimatique, privilégiée par Mme Dupuy, consiste à tirer parti des conditions naturelles, comme le soleil et le vent. La maison est donc longue et étroite, avec une généreuse fenestration face au sud-est, pour laisser les rayons solaires entrer et chauffer les murs de terre. Ces derniers restituent la chaleur lorsque la température de l'air redescend. C'est le chauffage solaire passif, totalement gratuit!

Pour le vent: des fenêtres à auvent se font face sur des murs opposés, au rez-de-chaussée et à l'étage, ce qui procure une efficace ventilation transversale. En laissant ouvertes les portes menant à l'étage, on ajoute une ventilation par effet de cheminée.

Trois sources de chaleur radiante

Outre le chauffage solaire passif, principale source de chaleur de la maison, on peut compter sur le foyer de masse, un produit de Les Pierres Stéatites, une entreprise québécoise. Si l'occupante quitte la maison pour deux ou trois jours, une troisième source entre en action, les calorifères Ecorad. Ces anciens radiateurs de fonte recyclés, emplis d'une huile chauffée par un fil électrique, procurent une chaleur radiante, comme les deux autres sources.

Qualité de l'air

Mme Dupuy exprime des réserves par rapport aux ventilateurs récupérateurs de chaleur (VRC) courants. «En bau-biologie - biologie du bâtiment, en allemand -, on considère que l'air qui circule dans des conduits métalliques ou de plastique perd un certain équilibre ionique, favorable au bien-être humain», explique-t-elle. Et Diane Bastien ajoute: «Ces conduits, souvent difficiles d'accès et mal entretenus, accumulent de la poussière et parfois des moisissures.» La maison de Bolton-Est est donc équipée de VCR Lunos, installés dans l'épaisseur du mur, sans conduit et avec un noyau de céramique.

Une maison en observation

Ginette Dupuy consigne tous les jours quelques données: température des murs et des fenêtres, température extérieure, activité du foyer, etc. «Comme la maison est un prototype, il importe de bien connaître sa performance sur le plan thermique.»

Lorsque la serre, le potager, le verger et le caveau seront fonctionnels, Mme Dupuy estime que la maison sera presque autosuffisante en fruits et légumes, pour quatre personnes.

«L'effet des matériaux hygroscopiques sur le taux d'humidité est analogue à l'effet de la masse thermique sur la chaleur: en limitant les fluctuations, ils améliorent le confort.»

Diane Bastien, ingénieure
À l'étage, pas d'autre système de chauffage que... (PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE) - image 3.0

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À l'étage, pas d'autre système de chauffage que le mur en blocs de terre. On remarque les fenêtres à auvent qui se font face, pour une ventilation efficace.

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La terre crue, un matériau moderne

La terre crue est l'un des plus vieux matériaux de construction au monde, comme en témoignent la muraille de Chine, la grande mosquée de Djenné, au Mali, ou encore les villages pueblos du Nouveau-Mexique. Un tiers de l'humanité vit encore dans un habitat en terre, selon le Centre de recherche en architecture de terre, à Grenoble. 

Quelque peu délaissée à l'arrivée des matériaux industrialisés, la construction de terre a repris du galon dans les années 70, sous l'effet de la crise du pétrole. Dans les années 90, l'ingénieure française Myriam Olivier a choisi la terre comprimée comme sujet de thèse de doctorat, et contribué à le valoriser comme matériau moderne.

Une terre minérale 

Pas moins de 10 000 blocs de terre comprimée ont été moulés pour construire la maison intergénérationnelle de Ginette Dupuy. « À quatre personnes, nous pouvions produire 500 blocs par jour », relate cette dernière. Ces derniers sont composés d'un mélange précis de gravier, de sable, de limon et d'argile. Mme Dupuy a puisé cette matière première dans une carrière située à 20 minutes de chez elle. 

Les blocs moulés mettent un mois à sécher, à l'abri des intempéries. Leur fabrication ne demande pas beaucoup d'eau, et pas d'autre énergie que le travail humain (contrairement à la brique cuite).

Qualité numéro un : la masse thermique

La première qualité de la terre comprimée est sa masse thermique, explique Ginette Dupuy : « Jusqu'à trois fois supérieure à celle du béton, d'après mon mentor, Myriam Olivier. » 

L'autre qualité du bloc de terre est l'hygroscopie, cette faculté d'absorber l'excès d'humidité dans l'air. Cette qualité se double d'une grande aptitude à évacuer l'humidité dès que les conditions le permettent. « C'est pourquoi les miroirs de ma salle de bains ne s'embuent jamais, dit Mme Dupuy. Inversement, l'air de la maison n'est jamais trop sec. » L'isolant de cellulose possède aussi ces deux qualités. 

Par ailleurs, les murs de terre comprimée absorbent les sons, ce qui procure une atmosphère feutrée apaisante. Le bloc de terre est très durable s'il est protégé de l'eau, et advenant la fin de sa vie utile, il retourne simplement à la terre sans la polluer.

« Les blocs de terre se posent comme de la brique, commente l'entrepreneur général Dominique Boudreau, d'Ekohabitat. Ils ont fait leurs preuves comme matériau. »

Histoire d'une passion

« La première fois que j'ai visité une maison de terre, relate Ginette Dupuy, c'était dans les environs de Grenoble, avec un camarade d'études, un architecte ivoirien. À peine le seuil franchi, nous nous sommes regardés et avons fait : "Wow !" Quelque chose flottait dans l'air, comme une grande tranquillité. On m'a expliqué que c'était comme effectuer sur nous-mêmes une mise à la terre. »

Quoi qu'il en soit, elle a eu la piqûre. 

Déjà, à l'École d'architecture de l'Université de Montréal, son intérêt le plus vif allait au lien entre maison, santé et écologie. À la maîtrise, elle a découvert la bau-biologie. Cette discipline allemande tient compte non seulement de la salubrité des matériaux, mais aussi de facteurs comme les courants telluriques, l'ionisation de l'air et les champs électromagnétiques. 

Le matériau terre à l'étude 

Ginette Dupuy a étudié le matériau terre à l'École d'architecture de Grenoble (division CRAterre). Puis, elle a décroché une bourse de la Société canadienne d'hypothèques et de logement (SCHL) pour adapter ce matériau au Québec. Ce projet avec la SCHL a démontré que la terre du Québec, dans l'ensemble, convient à la construction et peut affronter nos hivers. 

Coûts : penser autrement 

Ginette Dupuy se fait souvent demander une maison « pas chère ». « Je réponds qu'une maison pas chère dans l'immédiat va rapidement coûter plus cher, dit-elle. Il faut changer de paradigme, transformer notre vision à court terme. 

« Si quelqu'un veut économiser, je lui conseille de construire plus petit, de trouver des lavabos et autres éléments déjà existants, et de faire lui-même le plus possible. On peut aussi décider de ne pas tout avoir tout de suite, par exemple de se contenter d'étagères dans la cuisine en attendant de fabriquer des armoires. Une maison construite avec soin et amour nous le rend par la suite, en bien-être et en moindres frais d'entretien. »

ginettedupuy.com

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