Vivre chez le Corbusier

Avec plus de 330 appartements, un hôtel, un... (Photo Valérie Vrel, Collaboration spéciale)

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Avec plus de 330 appartements, un hôtel, un musée, une école sur le toit-terrasse et des commerces, la Cité radieuse est un village dans la ville.

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(MARSEILLE) La Cité radieuse est l'un des bâtiments les plus connus de Marseille. Après la Seconde Guerre mondiale, l'architecte et urbaniste Le Corbusier a été chargé de penser une nouvelle façon de vivre ensemble. Ainsi est née la Cité radieuse, un projet hors norme, aimé autant que détesté. Cinquante ans après sa mort, comment vit-on chez Le Corbusier? Rencontres.

À quelques centaines de mètres du célèbre stade Vélodrome, la Cité radieuse s'élève, sur ses pilotis. Impossible de rater le bâtiment, sorti de terre entre 1947 et 1952, et dont on voit, de la rue, les fenêtres colorées. Avec plus de 330 appartements, un hôtel, un musée, une école sur le toit-terrasse et des commerces, la Cité radieuse est un village dans la ville.

Les appartements sont ainsi séparés par des «rues» intérieures. Et au troisième étage, la troisième «rue» est encore connue comme la rue commerçante, bien que les commerces, aujourd'hui rares, aient été remplacés petit à petit par des bureaux.

Le boulanger résistant

«Tous les anciens [commerçants], soit ils sont morts, soit ils sont partis», explique celui que tout le monde appelle ici Dédé, le boulanger et pâtissier de la Cité radieuse depuis 45 ans, André Mueller. Dédé fait, dans la rue commerçante, figure de résistant. Il a connu, à ses débuts, les longues files d'attente le matin sur le pas de sa porte.

Mais les choses ont bien changé.

Il cite l'ouverture d'un supermarché «en bas», tout près de la Cité radieuse, qui a accéléré la lente agonie des petits commerces.

Commerçants et habitants 

L'unité d'habitation, pensée par de grands noms de l'architecture et du design modernes (Charles-Édouard Jeanneret, dit Le Corbusier, et Charlotte Perriand), a été pensée comme un service public et est habitée depuis son origine par des familles issues des classes moyennes. L'immeuble attire aussi des passionnés.

C'est le cas de Katia Imbernon, qui a installé sa librairie (la Librairie Le Corbusier) et sa maison d'édition (éditions Imbernon) dans un bureau de la troisième rue, en plus d'acheter, avec son mari, un appartement. Conçus dans les moindres détails pour être fonctionnels et adaptés à la vie moderne, les appartements ont parfois mauvaise presse. Pas pour elle.

«J'aime beaucoup ce rapport à l'espace. J'aime que les gens aient des partis pris. C'est un espace extrêmement contraignant, et il y a à la fois une complète liberté dans la façon d'habiter l'appartement.»

Ranimer la Cité 

Très passionnée aussi, Dominique Gérardin a racheté avec son mari l'hôtel-restaurant de la troisième rue en 2003, puis en 2009, une petite épicerie et un appartement sur deux niveaux.

Dominique Gérardin n'a eu de cesse de remettre en valeur le patrimoine laissé par Le Corbusier et qui était tombé en désuétude au fil des décennies. Son premier geste, dit-elle, aura été d'ouvrir à nouveau les vitrines de l'hôtel-restaurant, pour laisser pénétrer la lumière et la générosité du paysage.

«Quand on est arrivés ici en 2003, c'était lugubre. La troisième rue était à l'abandon, l'établissement était abandonné. Les chambres de l'hôtel étaient toutes pourries. On a tout refait.»

Dominique Gérardin

Ainsi Dominique a-t-elle tout meublé en respectant le style moderniste d'origine (chaises Cassina, lampes Charlotte Perriand, etc). Comme chez elle. Aussi dans le respect de l'esprit des lieux, elle veut continuer à attirer de la vie et des visiteurs au coeur de la Cité radieuse.

«Le Corbusier voulait que ça vive, que ça bouge», dit-elle.

Accès public controversé 

C'est qu'au «Corbu» comme ailleurs, la vie locale est semée de conflits divers et variés. L'un de ceux qui divisent les habitants et commerçants, c'est l'accès public du bâtiment.

Classé monument historique et candidat à l'inscription au patrimoine mondial de l'UNESCO, le bâtiment est en effet prisé des touristes, qui y viennent seuls ou en visite guidée (organisée par l'office du tourisme), notamment pour son toit, où l'on trouve la cour de l'école maternelle, un ancien gymnase (devenu un musée) et, surtout, une incroyable vue sur Marseille.

Certains voudraient fermer le bâtiment aux visiteurs; d'autres croient que ce serait une hérésie faite à la mémoire de Le Corbusier. En attendant, les touristes continuent à venir, sans toujours s'arrêter chez les commerçants.

«L'été pendant les vacances, il y en a 200 ou 300 qui viennent ici chaque jour. Quand j'en vois deux qui viennent me voir, j'appelle le gardien et je lui dis: oh ! il y en a deux qui se sont perdus», rit Dédé.

Le Corbusier en bref

Charles-Édouard Jeanneret dit Le Corbusier (1887-1965) est un architecte qui s'est aussi illustré en urbanisme et design et est l'un des pères du mouvement moderne. Après la Seconde Guerre mondiale, il a construit cinq unités d'habitation à Marseille, Briey-en-Forêt, Rezé, Firminy et Berlin.

Le Corbusier a mis au point le «Modulor», un système de proportions architecturales utilisé dans ses immeubles et villas. Le Modulor est basé sur une silhouette de 1,83 m qui lève un bras (2,26 m). Tout est pensé ensuite en fonction de cet étalon. Dans les unités d'habitation, la largeur d'un appartement sera par exemple deux fois le Modulor (3,66 m). À Marseille, la Cité radieuse était d'abord destinée aux classes populaires du Vieux-Port et aux petits fonctionnaires. L'immeuble attire aujourd'hui des personnes plus aisées, mais reste relativement accessible. Cinquante ans après sa mort, une polémique vient d'éclater en France, où des historiens soutiennent aujourd'hui que Le Corbusier a longtemps été un militant fasciste.

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La pionnière

  • Anne-Marie Paillissé
  • Professeure de musique à la retraite
  • Vit à la Cité radieuse depuis 1952
Aujourd'hui petite dame aux cheveux blancs, Anne-Marie Paillissé a été l'une des premières locataires du bâtiment à sa sortie de terre. Dans la France d'après-guerre, la Cité radieuse semble un monstre de béton.

Avec ses cuisines à aire ouverte, son souci du design et ses quatrièmes murs - qui sont en fait des fenêtres, ouvertes vers le nord et le sud aux deux extrémités de l'appartement - , la construction de Le Corbusier est d'une intelligence qui a résisté au temps comme aux modes. Mais à l'époque, cette modernité effraie.

«Personne ne voulait venir vivre ici. C'était la "maison du fada" [le fou, en marseillais]. Mais moi je crois que c'est la maison des "fades" [les fées, en provençal]. Les gens ne pouvaient pas s'imaginer qu'on faisait des constructions pareilles. Mais les jeunes, vous voyez, s'habituent très bien», rit Mme Paillissé.

Quand on entre dans son grand appartement, au cinquième étage, on se sent autant chez une grand-mère - son mari et elle ont élevé ici leurs deux enfants - que chez un collectionneur de meubles modernistes. Tous les meubles sont en effet «nouveaux», dit-elle: ils ont été achetés en 1952.

Au début de l'unité d'habitation, l'ambiance était celle d'un village. Ses deux enfants sont d'ailleurs allés à l'école sur le toit.

«Il y avait une vie collective plus intense, se souvient-elle. Les jeunes ont moins l'esprit "Corbu". On connaît moins les voisins des autres étages et l'esprit de famille a changé.»

Le temps semble s'être arrêté ici.

Pourtant la vie a continué, avec ses moments heureux et ses douleurs insondables. Le couple est devenu retraité, puis Anne-Marie Paillissé est devenue veuve. Ses enfants sont devenus adultes, et le cancer a ravi sa fille.

Sur les portes coulissantes des chambres d'enfants, peintes en ardoise, pour permettre les coloriages, sa petite-fille, à son tour maman, laisse des mots d'amour au fil des séjours.

C'est toute la vie d'une famille qui se trouve dans ces 148 m2 en duplex, ouverts sur la Méditerranée. Un petit monde qui a survécu à toutes les modes.

Dans la chambre mezzanine, où Anne-Marie Paillissé dort encore, on retrouve les tables à langer de ses enfants, converties en tables à repasser. Dans le salon, à l'étage, des dizaines de livres sont disposés sur les bibliothèques murales, tout comme dans les deux bureaux de son mari, équipés de deux ordinateurs typiques des années 90.

Longtemps, Anne-Marie Paillissé a vu la Cité radieuse comme un bateau amarré à Marseille. Un bateau qu'elle ne s'est jamais résolue à quitter.

«Je ne partirais pour rien au monde», dit-elle.

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Les amoureux

  • Laurence Guillon
  • Arrivée en avril 1990
La Cité radieuse? Laurence Guillon l'a vue, pour ainsi dire, sortir de terre. Elle est née en 1951, la Cité, en 1952. Pourtant, ce n'est que dans les années 80 qu'elle a songé à s'y installer. La chose se concrétise en 1990 - il faut pouvoir mettre la main sur un appartement quand il est mis en vente - et Laurence Guillon trouve son appartement, puis celui où vit sa mère.

Elle s'installe dans un appartement «transversal» avec son mari Jean Guillon à la naissance de leur fils. Dans le salon, on voit les collines. Dans les chambres d'enfant, à l'étage, la mer azur.

En arrivant dans un temple de modernisme, Laurence Guillon ne s'est pas séparée de ses meubles de bois traditionnels.

«J'avais déjà eu l'expérience du mariage de l'ancien et du moderne, je ne l'appréhendais pas. Je trouvais que le mariage fait ressortir et l'un et l'autre. Ce que j'appréhendais, c'est comment j'allais les caser», rit-elle.

En effet, tout le design intérieur des appartements (dotés de grands placards, notamment), pousse au minimalisme. Et si chaque unité baigne dans la lumière grâce au «quatrième mur» (une fenêtre sur la hauteur des deux étages), il ne faut pas oublier que la largeur d'un appartement est d'à peine 3,66 m.

Pourtant, on ne s'y sent jamais à l'étroit. Même dans la petite douche cachée dans un mur, à l'étage et qui ressemble à s'y méprendre à celle d'une cabine de bateau. «Je reçois un Allemand qui fait bien deux mètres! Hé bien il passe», s'amuse Mme Guillon.

En 25 ans de vie ici, Laurence Guillon n'a jamais voulu déménager. Pourtant, elle regrette elle aussi que l'ambiance conviviale ait disparu, entre les habitants.

«Pour moi, il y a un esprit facho qui règne. Dans la pratique, tout est interdit! On a perdu cette confiance. Le Corbusier voulait des rues avec un caractère social, rappelle-t-elle. Mais heureusement, moi, dans mon secteur, je suis bien.»

À seulement 3 heures de Paris en TGV, les unités d'habitation font rêver les amoureux du design. La crainte, partagée ici, de voir arriver une population nouvelle, plus riche, plus snob, ne s'est finalement pas concrétisée, cinq ans après l'ouverture de la ligne Paris-Marseille à grande vitesse.

«Finalement, ça n'a pas changé», constate Laurence Guillon.

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Les nouveaux venus

  • Julie et ses deux enfants, Baptiste et Amandine
  • Copropriétaire à la Cité radieuse depuis deux ans
«Je trouve ici que tout est beau. Je rentre chez moi, et je me dis: c'est vraiment beau.»

Quand on pénètre chez Julie, on voit immédiatement les escaliers descendants. Et le quatrième mur, une fenêtre qui offre une vue sur la mer. Le soleil inonde tout l'appartement et force est de constater qu'en effet, on entre ici et on se sent très bien.

Julie vit ici avec ses deux enfants, Amandine et Baptiste. La chambre adulte est à l'étage, celle des enfants, en dessous. La cuisine avait été complètement refaite par les anciens propriétaires. Mais on retrouve tous les rangements d'origine de Charlotte Perriand. Le reste est contemporain.

Julie est arrivée à la Cité radieuse par hasard. Sa mère, grande amoureuse de l'oeuvre de Le Corbusier, l'a incitée à visiter un appartement en location. En entrant, Julie a eu un coup de coeur. Deux ans plus tard, elle a mis la main sur celui qu'elle occupe actuellement.

«J'aime la lumière dans ces appartements qui sont très fonctionnels et beaux», juge la jeune femme. Les grands placards dessinés par Charlotte Perriand, près des chambres, permettent presque de se passer de meubles.

«Tout ce système de rangement est génial, dit-elle. Même en 1952, Le Corbusier était un contemporain. La cuisine était ouverte sur la maison, déjà. À l'époque, c'était révolutionnaire.»

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