À Tokyo, combat de fous d'architecture pour sauver un immeuble

À la différence des nombreux «capsules hôtels» de... (PHOTO YOSHIKAZU TSUNO, AGENCE FRANCE-PRESSE)

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À la différence des nombreux «capsules hôtels» de la capitale, sortes de caisson pour dormir qui accueillent les «salarymen» ayant raté le dernier train, ces capsules-là incarnent aujourd'hui un pan de l'histoire architecturale qu'il faut préserver à tout prix, plaident leurs défenseurs.

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Katie FORSTER
Agence France-Presse
Tokyo

Des boîtes noircies par le temps, empilées les unes sur les autres: la «Nagakin Capsule Tower» détonne dans le quartier d'affaires tokyoïte de Shimbashi, mais une poignée d'inconditionnels sont mobilisés pour empêcher la possible démolition de ce témoignage de l'architecture Métaboliste japonaise.

L'un des propriétaires, Masato Abe, se bat bec et ongles pour sauver cet immeuble de 140 chambres à large hublot, futuriste en son temps, dessiné en 1972 par l'architecte Kisho Kurokawa.

Il a ainsi lancé une campagne de financement participatif («crowdfunding») et espère «recevoir des dons du monde entier». «Nous essayons d'acheter les capsules une par une», explique cet informaticien de 41 ans passionné d'architecture. Chaque capsule donne droit à une voix, pour décider de l'avenir de ce bâtiment qui servit de décor au film «Wolverine» en 2013.

Une démolition est envisagée faute de pouvoir «sauvegarder le bâtiment à un coût raisonnable» selon le promoteur immobilier, mais doit être votée par au moins 80% des voix pour être actée, rappelle Tatsuyuki Maeda, propriétaire de sept unités qu'il rénove à ses moments perdus. S'il entend les louer, il veut surtout donner une seconde vie à la tour.

À la différence des nombreux «capsules hôtels» de la capitale, sortes de caisson pour dormir qui accueillent les «salarymen» ayant raté le dernier train, ces capsules-là incarnent aujourd'hui un pan de l'histoire architecturale qu'il faut préserver à tout prix, plaident leurs défenseurs.

Dans chaque chambre de 10 mètres carrés à peine, à l'allure de navette spatiale, sont nichés un lit, un bureau rabattable et une minuscule salle de bains, le tout astucieusement aménagé. On y trouve aussi téléviseur, radio et pendule d'une autre époque.

Charme désuet et audace architecturale attirent des résidents à temps complet dans environ 20 unités, une cinquantaine d'autres servant de bureau, de studio d'art ou de «résidence secondaire».

Mais au fil des ans, nombre de ces logements se sont dégradés, faute d'entretien par leurs propriétaires qui verraient bien la tour être démolie pour une raison simple: un appartement spacieux dans un immeuble flambant neuf leur rapporterait beaucoup plus que les 60 000 yens de loyer mensuel pour une capsule.

Esprit du métabolisme

Du coup, la vie n'y est pas si facile. «L'isolation à l'amiante n'est plus vraiment efficace, alors l'hiver il faisait très froid et inversement, très chaud l'été», se souviennent les architectes portugais Ana Luisa Soares et Filipe Magalhaes, qui ont partagé une capsule pendant un an. Une expérience au demeurant «formidable», en plein coeur de Tokyo.

L'ensemble a déjà failli être rasé en 2007 à la demande des propriétaires, malgré une pétition et l'intervention de Kisho Kurokawa lui-même auprès du promoteur immobilier de Nakagin.

Mais la crise financière internationale a miraculeusement sauvé la tour et, malgré le décès de l'architecte fin 2007, la campagne de mobilisation a été relancée sous l'impulsion de nouveaux arrivants. Avec divers projets, les «gardiens» de la tour ont repris espoir.

Ainsi M. Abe, qui n'y habite plus depuis 2010 quand l'eau chaude a été coupée, propose sa «capsule» pour 9000 yens la nuit via le site internet Airbnb.

De son côté, l'artiste Takami Sugawara a transformé la sienne en une sorte d'appareil photo: la lumière du jour n'entre dans la capsule que par un trou minuscule et le monde extérieur apparaît sur les murs... mais inversé.

À l'origine, ces modules, répartis autour d'un pilier central sur plus de dix étages, avaient été conçus pour être enlevés indépendamment les uns des autres et remplacés tous les 25 ans, ce qui n'a jamais été fait.

«L'esprit du métabolisme», un mouvement architectural des années 1960 qui imaginait la «ville du futur», est «ici gelé, littéralement mis en capsule», relève Christian Dimmer, professeur d'urbanisme à l'université de Tokyo.

Las, il est difficile de sensibiliser l'opinion publique à la préservation des bâtiments historiques au Japon, où les immeubles sont régulièrement détruits pour être reconstruits conformément aux évolutions des normes parasismiques.

Et si finalement la tour Nagakin était condamnée à disparaître de Tokyo, M. Dimmer suggère un compromis: envoyer les capsules aux quatre coins du monde afin de rendre honneur aux idéaux de Kurokawa, et servir de modèle à «une vie plus compacte»: «vivre heureux avec moins».

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