The Room: le culte de l'infiniment mauvais

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The Room, premier et unique long métrage de Tommy Wiseau, a été qualifié par certains de «pire film de tous les temps» dès sa sortie en 2003. C'est à ce titre qu'il est devenu l'objet d'une vénération insondable chez certains férus de cinéma. La Presse s'est jointe à trois d'entre eux pour visionner The Room et tenter de déchiffrer ce culte du nanar par excellence.

Dimanche, 20 h. Nous rejoignons les cinéphiles Francis Robert, Étienne Laurendeau et Mathieu Lapointe chez ce dernier, rue Fabre. Étienne a étudié en cinéma et se dit «passionné de films mauvais»; il porte un chandail à l'effigie de Tommy Wiseau, alias Johnny, le personnage principal du film. Mathieu possède un baccalauréat en photographie, Francis est diplômé en télévision; ce sont des passionnés d'images en mouvement. «On est des cinéphiles, mais on aime des cochonneries, en même temps», avoue Mathieu.

«Veux-tu un verre?», propose-t-il. Francis intervient: «Pour regarder ça, ça t'en prend un!» 

Un verre, alors.

Les trois amis sont fébriles, bien qu'ils aient déjà visionné The Room à plusieurs reprises. C'est Étienne, «l'expert», qui détient le record. «Je l'ai vu plus de 25 fois, estime-t-il. Je l'ai vu pour la première fois il y a 10 ans.» 

Ce soir, ce sera la troisième fois qu'il le regarde en moins de deux semaines. «Je le montre à tout le monde.»

À force d'en discuter avec eux, on pourrait croire que le film a le potentiel d'être intéressant. Mathieu remet les pendules à l'heure: «Tu dois te dire que c'est peut-être pas si pire parce qu'on en parle avec passion, mais non... C'est vraiment pas bon.»

«Un culte du mauvais»

Le phénomène The Room a connu un nouveau souffle dernièrement, avec la sortie prochaine du film de James Franco The Disaster Artist, inspiré par le sort inopiné de ce nanar a priori destiné à sombrer dans l'oubli. Car dès son dévoilement, le long métrage de Tommy Wiseau a essuyé un échec commercial et critique retentissant, à la hauteur de cet antifilm.

Pourquoi alors est-il devenu un phénomène viral ? Est-il si mauvais qu'il en devient bon? Pas tout à fait, selon les trois cinéphiles.

«Ce qui fait que ça génère autant d'attention, d'après moi, c'est Tommy Wiseau. Ce gars-là est tellement weird et le film est tellement lui. Tu te demandes ce que tu regardes et ça crée une fascination», avoue Mathieu Lapointe.

Wiseau a assuré la scénarisation, la production et la réalisation du film, en plus d'en être la tête d'affiche, dans le rôle de Johnny, un «chic type» fou amoureux de sa fiancée, Lisa (Juliette Danielle), qui, elle, ne l'aime plus. Le drame est centré sur un triangle amoureux, complété par le meilleur ami de Johnny, Mark (Greg Sestero).

Mathieu, Francis et Étienne connaissent The Room in extenso: les scènes et répliques cultes (qui ne manquent pas), les anecdotes de tournage et quelques rares faits connus sur l'intrigant Tommy Wiseau. «Après avoir regardé le film, tu tombes dans une spirale vers le bas, déclare Mathieu. Tu veux comprendre ce que tu viens de voir, tu regardes des entrevues. Moi, ça m'a un peu obsédé.»

«C'est un plaisir coupable, mais c'est plus que ça», décrit Francis, qui était convaincu qu'il s'agissait d'une parodie lorsqu'il l'a visionné pour la première fois.

«C'est un genre de culte du mauvais, ajoute Mathieu. On sait que c'est pas bon; on se rejoint tous ensemble pour le regarder et trouver ça drôle justement parce que c'est pas bon.»

Six millions gaspillés

Le film commence. Débute une heure trente de rires, d'incompréhension et d'analyse très pointue de la part de nos hôtes. Tout dérange: les plans, la musique, le son mal synchronisé et, surtout, le jeu des acteurs, peu talentueux et desservis par les dialogues déconstruits et sans but. «Même si on essayait de copier la technique du film, on n'en serait pas capable», décrit Étienne.

The Room a bénéficié d'un budget de 6 millions de dollars, tirés de la poche de Tommy Wiseau lui-même. Un budget très raisonnable pour un film d'auteur... qui ne se traduit aucunement dans la qualité du film. «Tu prends un gars qui a zéro expérience et des moyens, du gear professionnel, mais qui ne sait pas quoi faire avec et ça donne ça», déplore Mathieu, énumérant les plans «fous», le son médiocre et «les scènes de sexe trop longues».

Les jeunes hommes décortiquent chaque scène, martèlent certaines répliques à l'unisson: «Oh, hi Mark!» ou encore la classique «You are tearing me apart, Lisa!». Mathieu fait repasser certaines scènes, pour s'assurer que nous en avons bien saisi tout le ridicule. De temps à autre, de petits bijoux d'informations leur reviennent, récoltés dans les dizaines d'entrevues qu'ils ont regardées ou dans le livre The Disaster Artist, écrit par Greg Sestero, l'inspiration pour le film de James Franco.

Le réalisateur fou

«Tu entends Tommy Wiseau parler et il a l'air de n'avoir aucune idée de ce que les gens disent sur lui, qu'ils trouvent ça weird ce qu'il fait», constate Mathieu. 

Le cinéaste est dur à cerner. En entrevue, il est arrogant et semble très imbu de lui-même, un narcissisme caractérisé dans The Room. Wiseau a payé pour des panneaux publicitaires et pour que son long métrage reste à l'affiche quelques semaines. «Il voulait pouvoir proposer son film aux Oscars... Il pensait qu'il pourrait y être accepté!», lâche Étienne, sidéré.

Pas de nomination aux Oscars pour The Room, évidemment. Somme toute, l'acteur-scénariste-producteur-réalisateur a créé exactement ce qu'il voulait faire, fidèle à sa vision, aussi étrange soit-elle. «Ça amène un certain respect», admet Mathieu.

«C'est incroyable, c'est l'opposé de ce qu'il voulait générer, mais 15 ans plus tard, il y a un vrai culte autour de son film.»

Il est environ 22 h 30, le film se termine. Francis, Mathieu et Étienne n'en sont assurément pas à leur dernier visionnement. «Un mauvais film, c'est poche, tu l'arrêtes et tu passes à autre chose. Mais The Room, c'est une autre catégorie, c'est hypnotisant», résume Étienne. 

Cette anomalie du cinéma est magnétisante. Le culte qui l'entoure attire l'attention, génère une fascination grandissante, qui intrigue et enrôle de nouveaux adeptes. La roue tourne depuis des années et ne s'arrêtera probablement pas, à l'aube de la sortie de The Disaster Artist, prévue le 8 décembre.




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