Déficience intellectuelle: l'après-Gabrielle

Les actrices Geneviève Morin-Dupont et Gabrielle Marion-Rivard.... (Photo: Olivier Pontbriand, La Presse)

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Les actrices Geneviève Morin-Dupont et Gabrielle Marion-Rivard.

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À l'Écomusée du fier monde, dans le quartier Centre-Sud, à Montréal, l'ambiance est à la fête. Dans le cadre de la Semaine québécoise de la déficience intellectuelle, on célèbre le lancement de l'exposition D'un oeil différent, qui présente des oeuvres d'artistes ayant une déficience intellectuelle.

Geneviève Morin-Dupont, une jeune actrice trisomique de 33 ans, est présidente d'honneur. Assise sur une petite chaise rose, elle attend patiemment l'arrivée de son amie Gabrielle.

«Ge-ne-vi-ève.» Son nom résonne dans la grande salle. Près de l'entrée, la main sur une hanche, le sourire radieux, Gabrielle Marion-Rivard salue son amie. Les deux femmes s'enlacent spontanément. Il faut dire qu'elles se connaissent bien. Elles ont toutes les deux joué dans le film Gabrielle, de Louise Archambault. Depuis, elles enchaînent les projets artistiques.

Qu'es-tu devenue depuis la sortie du film, Gabrielle? «Je suis devenue une grande artiste, évidemment, et je travaille très fort. J'ai beaucoup de projets en cours», nous répond spontanément la jeune artiste de 26 ans, atteinte du syndrome de Williams.

Après avoir terminé le film, reçu des prix et fait le tour du monde, Gabrielle a repris le cours «normal» de sa vie. Elle n'est pas nostalgique de la gloire instantanée qu'elle a vécue. Ou presque.

«Quand le film s'est terminé, les comédiens sont venus me voir pour m'avertir que le deuil serait quelque chose de difficile. Mais pour Gabrielle, ça a duré un après-midi», explique en rigolant sa mère, Sophie Rivard, musicienne et psychothérapeute.

«Cette journée-là, elle était sans connaissance. Elle pleurait, elle disait qu'elle s'ennuierait, qu'elle avait perdu une famille. C'était vraiment épouvantable. Puis, le lendemain, c'était terminé. Gabrielle a une joie de vivre et une modestie naturelles. Elle aime se péter les bretelles, mais en même temps, elle n'est pas vaniteuse», poursuit-elle.

Aimerais-tu faire un nouveau film?, lui demande-t-on. «Oh que oui, c'est mon rêve!», répond-elle. Mais le cinéma et la télévision ne sont pas revenus vers elle jusqu'à présent.

Cet automne, c'est plutôt la danse qui l'a fait voyager. Elle s'est envolée vers la Suisse en novembre avec la troupe Maï(g)wenn et les Orteils, pour présenter un spectacle. Les danseurs ont même gagné un prix dans un concours de gigue contemporaine.

Ces jours-ci, en plus d'être porte-parole de la Semaine québécoise de la déficience intellectuelle, elle répète pour le spectacle Pleins feux sur Les Muses, présenté au Théâtre Rialto, dans le Mile End. Son horaire ne lui permet pas beaucoup de repos.

Une actrice au talent naturel

Geneviève Morin-Dupont est pour sa part «une actrice au talent naturel qui sait toujours surprendre», nous explique Félixe Ross, comédienne et directrice professionnelle d'acteurs. C'est elle qui a accompagné les personnes ayant une déficience intellectuelle lors du tournage du film Gabrielle.

Les deux femmes se rencontrent régulièrement et préparent un projet important. Geneviève participera ce printemps aux fameuses auditions générales du Théâtre de Quat'Sous. Même si elle s'y connaît en jeu (on l'a vue récemment dans Unité 9, mais aussi par le passé dans Annie et ses hommes et Le négociateur), le travail en amont demeure crucial.

Mais ce n'est pas la passion qui manque à Geneviève. «Comment te dire... Elle a lu tout le répertoire de Racine. Son théâtre préféré, c'est le théâtre grec. Comprends-tu ça, toi? J'ai fait le Conservatoire d'art dramatique et ça ne m'intéresse pas du tout. Mais Geneviève, elle perçoit des choses, elle va chercher des émotions que même moi, une personne dite "normale", je ne vois pas», renchérit Félixe, sa coach de jeu.

Le soir, chez elle, l'actrice s'isole dans sa chambre avec un bouchon de liège qu'elle place entre ses dents. Étrange, comme pratique? Pas du tout, rétorque-t-on, car les personnes trisomiques ont parfois de la difficulté à articuler.

«Je sais qu'elle fait quelque chose qu'elle aime, et c'est beaucoup de travail. Elle répète seule, à la maison, mais refuse que je l'aide. Geneviève est vraiment une femme très travaillante», affirme Hélène Morin, sa mère, qui porte aussi le chapeau de chauffeuse désignée et d'agente d'artiste.

«À un moment donné, il a été question qu'elle ait un agent, mais ce n'est pas possible. En fin de compte, il faudrait qu'elle paie pour travailler. Mais moi, je ne m'y connais pas tant que ça en télé et en cinéma», déplore-t-elle.

Travailler avec eux, malgré leur différence

Dans le monde du cinéma et de la télévision, travailler avec un acteur qui a une déficience intellectuelle comporte son lot de défis. Mais ça demeure possible.

«Les personnes qui ont une déficience intellectuelle sont capables de grandes choses. Ça demande de l'adaptation, mais en fin de compte, elles réagissent de la même façon que vous et moi sur plusieurs points», affirme Geneviève Bouchard, coordonnatrice aux projets artistiques au centre des arts de la scène Les Muses, une école professionnelle de chant, danse et théâtre pour handicapés.

Peu de ressources sont toutefois mises à la disposition des familles qui ont un enfant artiste avec une déficience intellectuelle. Pour les réalisateurs, trouver la perle rare n'est pas toujours évident. À l'Union des artistes (UDA), le syndicat qui représente les acteurs francophones travaillant au Canada, on ne sait même pas combien de membres ont un handicap, nous a-t-on confirmé.

«Quand tu travailles avec une personne qui a une déficience intellectuelle, ton degré de patience doit être immense. Avec Gabrielle, par exemple, lorsque nous l'avons préparée pour le film, elle oubliait d'une pratique à l'autre ce que je lui enseignais», explique Félixe Ross, directrice d'acteurs.

Le milieu peut aussi être très exigeant envers eux, oubliant parfois leurs besoins particuliers.

«Pendant le tournage de Gabrielle, les gens ont eu un regard très empathique et bienveillant envers elle. Mais après la sortie du film, disons qu'on a parfois poussé un peu trop pour qu'elle participe à des activités commerciales», raconte sa mère, Sophie Rivard.

Le syndrome de Williams, dont Gabrielle est atteinte, est souvent associé à un trouble d'anxiété. C'est le cas pour la jeune actrice qui, heureusement, ayant grandi auprès de parents musiciens constamment en tournée, a développé des techniques pour atténuer le tout.

«À un moment donné, on lui faisait miroiter des rêves, qu'elle irait visiter des tonnes de pays. C'est chouette, mais il faut mettre des limites. On poussait la note un peu trop fort, et c'est là que maman a montré ses crocs», résume-t-elle.

Avec tous leurs projets, malgré leurs différences, Gabrielle et Geneviève vivent la vie que plusieurs artistes rêveraient d'avoir. Voudraient-elles parfois avoir plus de temps pour se reposer?

«Non, j'adore faire du théâtre et de la télévision», répond sans hésiter Geneviève Morin-Dupont. Et toi, Gabrielle Marion-Rivard?

«Je suis vraiment bien accueillie par ceux avec qui je travaille. En fait, je vais te dire quelque chose: je me sens tout simplement heureuse.»

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