Paul Piché: quarante ans d'engagement

Paul Piché n'a jamais lâché la question nationale,... (Photo Ninon Pednault, La Presse)

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Paul Piché n'a jamais lâché la question nationale, même si, selon lui, l'idée de faire du Québec un pays est la lutte la plus difficile à défendre.

Photo Ninon Pednault, La Presse

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Paul Piché célébrera ses 40 ans de carrière, le 17 mars au Centre Bell et le 20 mai au Centre Vidéotron, en chantant ses plus grands succès en compagnie d'une brochette d'artistes hétéroclite, parmi lesquels Éric Lapointe, Safia Nolin, Marc Hervieux, Koriass, 2Frères. Entrevue bilan avec un artiste qui ne s'est jamais désengagé.

Ta carrière a commencé dans une période de grande effervescence: le premier gouvernement du PQ, la grande époque de Beau Dommage, Harmonium, Fiori-Séguin. Il se passait quelque chose. Vous vous en rendiez compte?

On ne s'en rend jamais vraiment compte. Aujourd'hui, on pense au numérique et au fait qu'on ne vend plus de disques, mais on vit probablement un âge d'or de la chanson au Québec. Il y en a tellement, pour tous les goûts, et de la très bonne. À l'époque, on se prenait tous pour des «underdogs». Évidemment qu'avec le succès, ça a changé. Mais j'étais un peu jeune pour m'en rendre compte.

Ton engagement politique était déjà très affirmé?

J'ai toujours été militant. À l'époque, j'étais plus marxiste! Le premier référendum, pour moi, c'était une évidence que ça ne passerait pas. J'ai continué à militer pour l'environnement, les autochtones, mais je me suis rendu compte que pour toute une génération un peu plus vieille que moi, ç'avait été un choc. Pour un gars comme Denys Arcand, qui était très souverainiste, c'était un reality check. J'ai connu Denys plus tard, on jouait au hockey sur la même ligne!

Tu restes très associé au mouvement souverainiste. On pense spontanément à un artiste indépendantiste, et c'est à toi qu'on pense...

Oui. J'ai continué à défendre cette idée-là, plus que les autres! C'est-à-dire que dans les périodes où ça a coulé, j'étais toujours là. Ce n'est pas fort en ce moment, mais ç'a déjà été pire. En 1987, on parlait de «l'entente du lac Meech», et non pas de son échec. Ils s'étaient tous entendus, on était morts ! J'avais parlé à mon équipe de faire un vidéoclip assez nationaliste pour Un château de sable. Tout le monde me disait: «Fais pas ça! C'est out! Arrête!» Je l'ai fait pareil. C'est Érik Canuel qui l'a réalisé. Et puis tout d'un coup, avec l'échec de Meech, ça a levé. L'indépendance, c'était pour moi une lutte parmi d'autres. Je militais dans les garderies avec Françoise David, je chantais pour des grévistes. Mon engagement était pour la justice sociale. La question nationale faisait partie de tout ça, comme la question féministe.

Mais tu n'as jamais lâché la question nationale...

Non seulement je ne l'ai jamais lâchée, mais plus ça allait, plus l'idée de faire du Québec un pays - de se prendre en mains, de décider par nous-mêmes - s'est imposée comme la lutte qui englobait toutes les autres. C'est aussi la plus difficile à défendre. Défendre des baleines, défendre l'environnement, ça peut déranger quelques personnes, mais en gros, tu vas bien paraître. La question nationale, ça fait de la chicane. Pour mon père, René Lévesque, c'était Hitler. Il en avait peur. Ma mère, une anglophone qui est de descendance irlandaise, était beaucoup plus sympathique à ma cause! Le fait d'avoir une mère anglophone - et d'entendre des gens se plaindre des Anglos - m'a appris très tôt l'ouverture à l'autre. Mon nationalisme est très ouvert.

Est-ce que d'être si étroitement associé au mouvement nationaliste t'a nui?

Ça m'a nui parfois. C'est sûr que concrètement, quand tu t'impliques, il y a des endroits où ça te bloque. Il n'y a pas si longtemps, j'ai perdu un contrat dans une municipalité, clairement parce que le maire fédéraliste ne voulait rien savoir de moi. Alors que le producteur avait déjà une entente. Ça fait partie de la game. Mais je pense qu'il y a eu plus d'avantages que d'inconvénients.

Quelques générations de cégépiens ont écouté du Paul Piché pour renouer avec leur fibre québécoise. Tu fais partie du patrimoine...

Il y a quelque chose dans du Paul Piché qui marche au cégep! (rires)

Clairement! Mais est-ce que ça t'inquiète que les jeunes ne s'intéressent pas davantage à la question nationale? On le voit dans les sondages...

C'est vrai. D'un côté, c'est inquiétant, mais de l'autre, je crois que ce sera plus facile de convaincre les jeunes aujourd'hui que ce l'était à l'époque de convaincre les vieux. Le défi est là. Si on est capables de leur faire comprendre l'intérêt pour eux, et l'aspect international de cette lutte-là, on va pouvoir les embarquer. Le ressort a reculé, mais un jour, il va repartir. Si ça ne marche pas cette fois-là, ce sera peut-être fini. Je ne crois pas que la souveraineté soit inévitable, mais je suis plutôt optimiste. Toutes les notions de tolérance, d'ouverture, d'acceptation des différences - peut-être pas chez Trump, Legault et compagnie, mais chez les jeunes - , c'est très important. C'est aussi un devoir de défendre sa propre différence si on veut une véritable diversité culturelle.

Pour ces jeunes qui s'opposent à la mondialisation, à l'uniformisation et à l'américanisation de la culture, je trouve aussi que soutenir la spécificité de sa propre culture devrait être un enjeu important.

Exactement. Mais tant qu'on reste dans le Canada, on n'a le droit de parole nulle part, dans aucune instance.

Il reste que certaines stratégies du mouvement indépendantiste, en particulier la Charte des valeurs du PQ, ont été à contre-courant de cette ouverture à l'autre qui est au coeur des préoccupations des jeunes. On les a perdus, en tentant de plaire à des gens plus âgés et plus craintifs.

C'est clair que ce n'était pas une bonne stratégie! La Charte des valeurs, c'était une erreur. D'abord, la laïcité, ce n'est pas plus québécois qu'autre chose. Et surtout - la jeunesse l'a senti -, le PQ a été opportuniste d'un point de vue électoral. On aurait pu faire les compromis nécessaires et on serait passés à autre chose. La jeunesse ne s'est pas reconnue là-dedans, avec raison. Moi non plus ! C'est dommage. Parce que la laïcité, c'est important.

Malheureusement, beaucoup de gens ne comprennent pas ce que ça veut dire. On parle de la séparation de l'État et du religieux. Pas du déni de religion dans l'espace public.

On aurait pu se contenter des écoles. Mais imposer ça aux infirmières et aux employés qui travaillent dans le fin fond d'un bureau du gouvernement, on s'en fout! On a fait des pas importants au Québec en matière de laïcité. On a imposé la neutralité religieuse dans les écoles. C'est ça, le plus important. Mais ils ont voulu garder le crucifix à l'Assemblée nationale! C'était n'importe quoi. C'est gênant.

C'est tellement contradictoire. On veut la neutralité religieuse de l'État, mais on veut garder nos crucifix...

Le PQ m'a aussi fait décrocher sur le plan de l'environnement, avec Anticosti, même si j'ai toujours fini par voter PQ. C'est dommage parce que j'ai beaucoup d'admiration pour Pauline Marois. Pour moi, le problème plus profond, en ce qui concerne les jeunes, c'est qu'on ne leur parle plus d'indépendance. Ce n'est jamais un enjeu électoral. Pour eux, c'est un concept d'une autre époque.

Tu as été de toutes les campagnes et tous les référendums, souvent comme porte-parole des artistes pour la souveraineté. Trouves-tu que les artistes plus jeunes tardent à reprendre le flambeau?

La jeunesse est très engagée, mais dans d'autres causes. Avant, il y avait toutes sortes de chanteurs et il y avait des chanteurs engagés, comme moi ou Richard Desjardins. Aujourd'hui, c'est différent. Tous les artistes sont engagés, au moins un peu, d'une manière ou d'une autre. Ça se ressent. Les préoccupations sociales sont dans les chansons. Elles cohabitent avec les chansons d'amour et les autres. S'il y avait un élan pour la souveraineté, les artistes seraient là.

Mais as-tu l'impression parfois d'être seul de ta gang?

Non. Il y a des Louis-Jean Cormier, des Yann Perreau... Mais j'ai déjà eu ce feeling-là, dans les années 80. J'ai vraiment senti que j'étais seul. Personne n'en parlait. Si c'était si facile de libérer les peuples, il n'y aurait pas de peuple opprimé sur Terre. C'est long, il y a des reculs, et il faut avoir une ténacité. Sinon, on ne le mérite pas ! Il y a eu des obstacles importants. Une chose majeure, qui n'était pas banale, c'est malheureusement la phrase de Parizeau. C'est beaucoup plus grave qu'on pense.

Je suis absolument d'accord avec toi.

S'il y a un politicien que j'admire, c'est Jacques Parizeau. Mais c'était une erreur monumentale. J'étais proche du PQ pendant le référendum et il était entouré de certaines personnes qui l'encourageaient dans cette voie-là. J'aurais tellement aimé ça, être avec lui, ce soir-là, pour lui suggérer de dire plutôt qu'il y avait des centaines de milliers d'anglophones et d'allophones qui avaient voté OUI. Des stades olympiques pleins de gens de différents groupes ethniques qui ont voté pour le pays. J'aurais aimé qu'il souligne leur courage et leur ouverture d'esprit. Le Québec serait peut-être indépendant à l'heure qu'il est si son discours avait été de ce type-là. Ça a été une grave erreur et on la paie encore.




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