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Santé auditive des musiciens: la musique qui fait mal

Acouphènes, hypersensibilité au bruit et perte d'audition : si la musique... (Photomontage La Presse)

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Acouphènes, hypersensibilité au bruit et perte d'audition : si la musique adoucit les moeurs, elle peut aussi blesser ceux qui la jouent. En raison de l'art qu'ils pratiquent, les musiciens sont fréquemment exposés à de hauts niveaux sonores, notamment au sein des orchestres. Sans protection, les blessures sont parfois permanentes.

Des problèmes que l'on tait

Tout comme certains travailleurs d'usine, les musiciens sont fréquemment exposés à de hauts niveaux sonores, ce qui peut causer des problèmes auditifs. Or, même lorsqu'ils sont réunis entre eux dans les orchestres, rares sont ceux qui osent en parler.

Lise Beauchamp est hautbois solo à l'Orchestre métropolitain. Musicienne professionnelle depuis 1982, elle remarque qu'elle a perdu de l'acuité auditive, mais n'a toujours pas consulté un audiologiste pour en avoir le coeur net.

« Je ne me suis pas fait tester, j'ai peur des résultats ! Quand je fais un solo dans l'aigu en même temps que les violons, je commence à les trouver un peu loin. Pourtant, ils n'ont pas changé de place [sur la scène] et moi non plus », dit-elle en rigolant.

Si elle prend la situation avec un brin d'humour, Mme Beauchamp sait que le tabou entourant la santé auditive des musiciens est loin d'être réglé. « Quelqu'un qui avoue qu'il a un problème auditif, il se met un peu en danger. [...] Si tu dis "j'ai des acouphènes", dans notre monde compétitif où les jeunes poussent et ont du talent, tu te mets en position de vulnérabilité », remarque celle qui enseigne également au Conservatoire de musique du Québec à Montréal afin de vivre de son art.

Pourtant, les musiciens seraient nombreux à faire face à des problèmes de santé auditive.

Dans une étude réalisée en 2009 auprès de musiciens d'orchestre publiée dans l'International Journal of Psychophysiology, 40 % de l'échantillon souffrait de problèmes auditifs, alors que 19 % d'entre eux rapportaient avoir des acouphènes.

Malgré tout, et même si les musiciens sont conscients des dangers reliés à la surexposition au bruit, porter des bouchons spécialisés reste un choix difficile à faire pour certains.

« Mon attitude à moi, c'est de me dire "bon, il est déjà un peu tard et il ne me reste pas tant d'années de carrière devant moi". [...] Mais si je suis réticente à mettre ces bouchons, je suis la première à dire à mes élèves "ne faites pas comme grand-maman !" À l'époque, nos profs ne nous le disaient pas », raconte Mme Beauchamp.

Se protéger avant qu'il ne soit trop tard

Carolyn Christie, flûtiste retraitée de l'Orchestre symphonique de Montréal, souffre d'un acouphène et d'une importante perte d'audition dans une oreille. Se disant très nerveuse à l'idée de nous raconter son histoire, elle incarne parfaitement le tabou qui entoure toujours les problèmes auditifs chez les musiciens. Après plusieurs jours de réflexion, elle a finalement choisi de témoigner de sa situation en nous envoyant une courte lettre. Elle espère que ce reportage permettra aux musiciens de saisir l'importance de protéger leurs oreilles.

« Quand j'ai commencé ma carrière professionnelle il y a 40 ans, personne ne nous parlait qu'il était possible que nous développions des blessures auditives. [...] [Aujourd'hui], je conseille à mes élèves de porter des bouchons de musiciens quand le niveau du son devient inacceptable sur scène, même pendant leurs performances, et je leur conseille de travailler avec leurs collègues pour organiser le positionnement des instruments sur la scène de façon à ce que ça convienne au plus grand nombre de musiciens possible », nous a écrit la musicienne de carrière.

« Finalement, je leur suggère aussi de passer des tests auditifs chaque année afin de prendre des choix éclairés si des problèmes sont détectés », a conclu Mme Christie, également professeur de flûte à l'École de musique Schulich de l'Université McGill.

Nouvelle génération, nouvelles pratiques ?

Or, si les musiciens avec plus d'expérience sont issus d'une époque où la santé auditive était peu discutée, la situation semble avoir changé sur les bancs d'école et même auprès des jeunes musiciens d'orchestre. Pierre Savoie, qui joue du cor à l'Orchestre Métropolitain depuis 1985, remarque que ses plus jeunes collègues prêtent une attention particulière à leurs oreilles, ce qui n'était pas le cas pour les musiciens de sa génération.

« De plus en plus de jeunes portent des bouchons. Ils sont plus conscients des dangers pour leur santé auditive [que nous l'étions]. Hier soir, quand nous avons joué [en concert à l'opéra], certains moments étaient très forts. Les bois, assis devant nous, sortaient alors leurs bouchons et les enlevaient quand c'était fini », raconte le musicien qui enseigne aussi à l'École de musique Vincent-d'Indy et à l'Université de Sherbrooke.

S'il avoue avoir plus de difficulté qu'autrefois à bien entendre le chef d'orchestre quand d'autres s'échauffent autour de lui, Pierre Savoie reste tout de même réticent à mettre à son tour des bouchons de musicien. « J'ai l'impression que je vais devoir m'en faire faire, mais j'ai peur que ça coupe beaucoup d'harmoniques. C'est pour ça que j'hésite », explique-t-il.

Or, si ses doutes sont certainement partagés par certains de ses collègues, les plus jeunes ont beaucoup moins de réticence à adopter les fameux bouchons, remarque également Lise Beauchamp, hautbois solo dans le même orchestre.

« À mon époque, on ne parlait pas de la santé des musiciens. Ni de la santé auditive, ni de la santé mentale, ni du stress ou de l'anxiété de la performance. Les plus jeunes sont beaucoup plus sensibilisés. Eux, ils s'en mettent des bouchons ! [...] Ils sont moins prompts à être Jésus sur la croix », dit-elle avec optimisme.

Des tests auditifs dès les bancs d'école

Depuis 2008, un partenariat entre la faculté de musique de l'Université de Montréal et l'École d'orthophonie et d'audiologie permet aux étudiants d'avoir accès à une évaluation confidentielle et non obligatoire de leur santé auditive au début de leur formation musicale universitaire. Selon Caroline Traube, vice-doyenne aux études en composition et création sonore, ainsi que professeure agrégée en acoustique et en psychoacoustique, les résultats seraient concluants. « Tout le monde en profite. Les étudiants en audiologie se retrouvent dans une situation quasi professionnelle avec des patients, si on peut dire, alors que les étudiants en musique sont sensibilisés à la question de la protection auditive. Les oreilles sont essentielles à leur travail », explique-t-elle. Après l'évaluation, si l'audiologiste en formation juge que son « patient » présente des problèmes auditifs, celui-ci le renvoie à un professionnel.

Le prix à payer pour jouer

Quand il parle de problèmes auditifs, Mathieu Baribeau s'y connaît. Audioprothésiste dans une clinique de Montréal, il souffre lui-même d'acouphènes depuis qu'il a 25 ans.

Or, ce spécialiste des appareils auditifs comprend aussi parfaitement la réalité des musiciens. Il a lui-même étudié en composition classique et en composition jazz au prestigieux Berklee College of Music, à Boston. « Aujourd'hui, j'ai même un piano dans mon bureau », dit avec fierté celui qui entend en tout temps un si bémol aigu, la note de son acouphène.

« Le problème, c'est l'exposition à long terme à [des hauts niveaux sonores]. C'est la même chose pour quelqu'un qui travaille dans une usine. [...] Généralement, quand on a une perte d'audition reliée à une surexposition à des bruits forts, on va perdre les hautes fréquences en premier. Les gens vont alors nous rapporter qu'ils ont l'impression que les autres marmonnent », explique M. Baribeau.

Pour éviter des blessures causées par la musique, certains se procurent des bouchons spécialisés. Contrairement aux bouchons en cire que l'on achète pour un faible coût à la pharmacie, ils diminuent les fréquences de façon égale, plutôt que de bloquer tous les sons.

« Mais les musiciens n'ont pas toujours l'argent [pour se payer] ces bouchons qui coûtent environ 250 $ la paire. Souvent, ils vont préférer s'acheter une pédale ou un autre accessoire pour continuer à créer plutôt que d'investir dans cet [outil de protection]. »

Que font les orchestres ?

Qu'ils jouent pour des orchestres de chambre ou pour des orchestres à grand rayonnement, comme l'Orchestre Métropolitain (OM) et l'Orchestre symphonique de Montréal (OSM), les conditions de travail des musiciens québécois diffèrent grandement. Depuis quelques années, l'OSM achète une paire de bouchons spécialisés à tous ses musiciens, nous a confirmé Marie-Josée Desrochers, chef de l'exploitation à la direction générale. Il revient ensuite aux musiciens de décider si et quand ils les portent. 

À l'OM, ceux qui désirent se procurer ces bouchons doivent les acheter eux-mêmes, nous ont expliqué des musiciens en entrevue. « On gagne environ 20 000 $ par année, car on [ne travaille] pas à temps plein. Là-dessus, on a aussi beaucoup de dépenses de travail, [à commencer par] nos instruments, nos robes de concert, et les soins de santé comme les psychologues, les audioprothésistes et les massothérapeutes. Sur 20 000 $, au moins 5000 $ partent en frais », illustre la hautbois solo Lise Beauchamp, ajoutant toutefois que le plaisir d'aller en concert, « ça rachète tout ». 

Pour les musiciens qui choisissent d'investir pour protéger leurs oreilles, la dépense peut être salutaire. S'ils ne le font pas et subissent des pertes d'audition, l'achat d'un bon appareil peut coûter entre 5000 et 8000 $, affirme Mathieu Baribeau. De plus, il faut normalement le changer environ tous les sept ans.

Selon les informations que nous a fournies la Commission des normes, de la santé, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST, autrefois connue sous le sigle CSST), 20 musiciens professionnels ont été indemnisés au cours des cinq dernières années pour des blessures reliées au travail, dont 2 qui ont subi des blessures auditives.

Que faire pour maintenir une bonne santé auditive

Nous avons demandé à Julie Baril, audiologiste à l'Institut universitaire en santé mentale de Montréal, spécialisée dans l'accès aux soins pour les musiciens, de faire une liste de comportements à adopter pour maintenir une bonne santé auditive quand on travaille dans l'industrie de la musique.

1. NE PAS FUMER.

Raison : Le monoxyde de carbone contenu dans la cigarette prend la place de l'hémoglobine dans le sang. Les cellules ciliées dans l'oreille interne ont besoin de l'hémoglobine pour se réparer et revenir à la normale après une fatigue auditive. En fumant, on nuit au processus de régénération.

2. CONSULTER UN AUDIOLOGISTE EN DÉBUT DE CARRIÈRE.

Raison : L'audiologiste établit un lien de confiance avec son patient et lui explique les suivis à faire. Pour une personne qui s'expose à des risques, une rencontre tous les quatre ans est souhaitable. Avec une référence d'un médecin de famille, les tests en audiologie sont gratuits, mais il y a environ deux ans d'attente. Au privé, il faut débourser en moyenne de 55 à 100 $.

3. ÊTRE ATTENTIF AUX SYMPTÔMES DE FATIGUE AUDITIVE.

Raison : Quand on arrive à la maison le soir et qu'on a mal à la tête, ou si on se sent davantage irritable qu'à l'habitude, il se peut que cela soit causé par une surexposition à la musique et au bruit.

4. GÉRER SON TEMPS D'EXPOSITION AU BRUIT.

Raison : Les musiciens peuvent regarder le positionnement qu'ils ont en orchestre, afin que celui-ci soit optimal, et s'assurer de prendre des pauses ou de réduire l'exposition au bruit en portant des bouchons spécialisés.

5. BIEN CHOISIR SON LIEU DE RÉPÉTITION.

Raison : Les musiciens qui ont étudié à l'université ont connu les placards à pratique. Idéalement, il faut choisir un lieu plus grand et adapté à la musique, notamment sur le plan de l'acoustique.

6. ACHETER DE BONS ÉCOUTEURS.

Raison : Les musiciens doivent avoir de bons écouteurs pour éviter de monter le volume. Le conseil est aussi pertinent pour ceux qui travaillent en sonorisation.




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