Charlie Hebdo se sent bien seul

L'édition « numéro des survivants » du 14 janvier s'est vendue... (PHOTO CHRISTOPHE ENA, ARCHIVES AP)

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L'édition « numéro des survivants » du 14 janvier s'est vendue à 7,5 millions d'exemplaires dans le monde.

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Laurence BENHAMOU
Agence France-Presse
PARIS

Le 7 janvier, le monde découvrait Charlie Hebdo, journal de dessins satiriques, pourfendeur insolent des institutions et des religions. Un an après l'attentat, Charlie a redémarré sous haute protection mais se sent bien seul dans son combat pour « rire de tout ».

Un mois avant l'attaque, son patron, le dessinateur Charb, avait lancé un appel pour sauver le titre de la faillite. Les ventes ne dépassaient pas les 30 000 exemplaires. Son humour provocant, hérité des années 70, ne faisait plus recette.

Le grand public ignorait qu'il vivait sous étroite protection policière depuis la reproduction de caricatures de Mahomet en 2006, puis l'incendie criminel de ses locaux en 2011.

Malgré l'attentat qui a décimé sa rédaction dont ses dessinateurs Tignous, Charb, Honoré, Cabu, Wolinski, Charlie Hebdo a réussi l'exploit de reparaître en restant fidèle à lui-même. Il publie à nouveau chaque mercredi ses 16 pages de dessins grinçants, joyeusement blasphématoires ou salaces, pour dénoncer le racisme, l'intolérance et les travers du pouvoir.

Ce redémarrage a été une épreuve pour les survivants, dont plusieurs ont échappé de justesse à la mort, comme le dessinateur Riss, grièvement blessé.

Devenu malgré lui un symbole mondial de la liberté d'expression, le journal a vu affluer 4 millions d'euros de dons et 200 000 abonnements, mais il a aussi été au centre de manifestations hostiles, parfois sanglantes dans certains pays musulmans.

« Ce symbole, on est seuls à le porter, cela nous met en danger dans ce monde où s'exprimer librement peut mener à des actes de terrorisme », estime le journaliste Laurent Léger.

Partout dans le monde a fleuri le slogan « Je suis Charlie » mais aussi les critiques de ceux qui estiment qu'on ne peut pas se moquer de tout, et surtout pas de la religion, voire qui trouvent que Charlie « l'a bien cherché ».

Un « vide monstrueux »

Repliés dans les locaux de Libération, les rescapés sortent le 14 janvier un « numéro des survivants » et osent dessiner Mahomet en couverture sous le titre « Tout est pardonné ». Il s'arrachera à 7,5 millions d'exemplaires dans le monde.

Riss prend la direction du journal et en devient propriétaire, avec les deux tiers du capital. Mais l'équipe se déchire. Certains, comme Laurent Léger, demandent à devenir coactionnaires et exigent davantage de transparence sur la gestion de ces recettes inimaginables avant l'attentat.

« Je regrette que la refondation de Charlie n'ait pu avoir lieu: en la refusant, ses propriétaires ont raté une chance historique de recréer un journal participatif, doté d'un esprit d'équipe et accessible à tous », a confié Laurent Léger à l'AFP.

Le dessinateur Luz, traumatisé, quitte le journal en septembre. L'urgentiste Patrice Pelloux a pris ses distances. Mais tous les autres sont restés.

L'équipe d'une petite vingtaine de membres vient d'emménager dans de nouveaux locaux ultra-sécurisés, à l'adresse tenue secrète, surnommés « Fort Knox ». Pas facile de plaisanter dans cette ambiance. « Les conditions de sécurité à Charlie, probablement nécessaires, restent insupportables », commente Laurent Léger.

Mais les survivants veulent continuer à « rire de tout ».

« Pas question d'autocensure, sinon cela signifierait qu'ils ont gagné. Si l'actualité nous amenait à redessiner Mahomet, on le ferait », proclame Éric Portheault, coactionnaire du journal avec Riss et directeur financier.

« Nous sommes lus maintenant par beaucoup plus de gens, qui ont découvert l'humour particulier de Charlie », ajoute-t-il, en visant des ventes qui se maintiendraient autour de 100 000 exemplaires.

Certains dessins sont mal passés comme celui sur Aylan, l'enfant syrien mort noyé, représenté sous un panneau McDo pour critiquer l'opulence de l'Occident.

Qu'importe: le journal dispose d'un trésor de guerre de 20 millions d'euros, de quoi tenir des années. Et une poignée de nouveaux dessinateurs est arrivée.

Parmi les anciens, chacun tente de surmonter son traumatisme. « Avec les attentats du 13 novembre, puis l'anniversaire, tout remonte à la surface », confie Éric Portheault.

« Il y a un vide des disparus, énorme, monstrueux. Ceux qui ne veulent pas collaborer avec nous parce qu'ils trouvent que c'est dangereux, c'est tout à fait respectable. Nous avons une épée de Damoclès au-dessus de nous », reconnaît-il.

Les attentats du 13 novembre ont « fait prendre conscience que cette violence vise tout le monde », poursuit Éric Portheault. « Mais on se sent dans une solitude criante. Personne ne fait ce qu'on fait, en défendant des valeurs républicaines jusqu'au bout, comme la laïcité. Aux États-Unis, la une du 14 janvier [Mahomet] a toujours été floutée! Personne ne nous rejoint dans ce combat car il est dangereux. On peut en mourir ».

« On ne lâchera pas. On ne veut pas qu'ils soient morts pour rien ».

Un numéro spécial de Charlie sortira le 6 janvier, à un million d'exemplaires.

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