Karine Tuil: embrasser la complexité du monde

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«Avec l'année 2015, qui a été ensanglantée et qui a été très dure ici, on entendait souvent cette phrase: "C'est la fin de l'insouciance." Ce titre s'est naturellement imposé, même s'il y a un total décalage avec le contenu», explique la Française Karine Tuil au sujet de son plus récent roman.

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Josée Lapointe

Trois ans après L'invention de nos vies, roman-choc qui a été finaliste pour le Goncourt, Karine Tuil est de retour avec L'insouciance, son neuvième roman en carrière. Violence sociale, quête d'identité, la romancière française a creusé dans les thèmes qui la hantent et puisé à même les peurs et dérives de notre époque pour écrire cet ample et sombre récit aux multiples couches.

«En ce moment, je ne me verrais pas écrire autre chose que sur le monde qui m'entoure, nous dit Karine Tuil. D'ailleurs, les écrivains que je préfère, Carrère, Houellebecq, Roth, sont des romanciers qui racontent le monde dans lequel ils vivent, qui s'emparent du réel, de la politique, des conflits raciaux et sociaux, pour les intégrer dans leurs romans.»

L'insouciance prend racine dans les attentats du 11 septembre 2001 à New York - «parce qu'on vit encore aujourd'hui avec les conséquences violentes et brutales de cet événement», affirme l'auteure de 44 ans. «Avec l'année 2015, qui a été ensanglantée et qui a été très dure ici, on entendait souvent cette phrase: "C'est la fin de l'insouciance." Ce titre s'est naturellement imposé, même s'il y a un total décalage avec le contenu.»

L'auteure met en scène une série de personnages aux destins croisés, «qui seront tous confrontés à une épreuve et qui devront reconquérir leur place dans une société qui ne veut pas d'eux, qui ne veut pas voir leur souffrance». Et elle se rend compte que, trois ans après avoir commencé à l'écrire, son livre est toujours «d'une actualité brûlante».

«Je trouve cette époque très brutale, agressive, compétitive.» 

«Le point de départ du livre était la violence d'un conflit, celui de la guerre en Afghanistan, et ses répercussions sur les soldats. Mais il y a aussi une guerre sociale qu'on vit: entre identités conflictuelles, entre les milieux riches et pauvres. Ces guerres contaminent la sphère intime, et je voulais aussi raconter ça.»

Malgré la noirceur du propos, Karine Tuil a toujours gardé le souci d'écrire un roman avec «un vrai souffle pour emporter les lecteurs, pour qu'il y ait aussi une part de divertissement». Et elle s'est aussi tournée vers l'avenir. «Le roman est un lieu de questionnement, et dans ce questionnement il est question de reconstruction, qui se fait à travers les histoires d'amour qui s'entrecroisent. C'est la reconquête par le pouvoir d'aimer, la littérature, le lien avec l'humain.»

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L'insouciance de Karine Tuil

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Ramifications

Difficile de résumer L'insouciance, tellement il y a de ramifications et de destins qui entrent en collision. Parmi les personnages, François Vély, vedette du monde des affaires aux prises avec un scandale d'image. La journaliste et écrivaine Marion Decker, sa femme, qui entretient une liaison avec Romain Roller, un lieutenant atteint du syndrome post-traumatique depuis son retour de mission en Afghanistan. Et Osman Diboula, fils d'immigrés ivoiriens passé de la banlieue à l'entourage du président de la République, dont il est un des conseillers, et qui subira la violence ingrate du pouvoir.

Le résultat est un roman qui va d'un personnage à l'autre et dont le rythme, plutôt lent au début, s'accélère dans un dernier tiers vraiment prenant. Un livre imposant aussi, de plus de 500 pages, ce qui demande tout de même un certain culot de la part d'un écrivain.

«Je crois que, dans notre société, tout est lié, répond Karine Tuil. Si j'avais fait plus court, je serais probablement restée en surface et on me l'aurait reproché. Quand j'ai commencé à travailler sur ce livre, je savais que j'aurais besoin d'espace pour approfondir les personnages, travailler les situations, les ambiguïtés, pour rester dans le gris plutôt que de tomber dans le manichéen.» 

«Ça peut paraître ambitieux, trop, mais pour embrasser la complexité du monde, je préfère prendre des risques.»

Dans son cas, le risque est payant: L'invention de nos vies, son roman précédent qui comptait lui aussi 500 pages, a connu un succès public et critique retentissant et sera adapté au cinéma. Il mettra même en vedette, «si tout va bien», Tahar Rahim (Un prophète) dans le rôle ambigu de Sam Tahar, avocat musulman qui emprunte une identité juive pour connaître une ascension vertigineuse à New York. «Le tournage devrait avoir lieu en grande partie au Québec, dit l'auteure, très excitée par le projet, et devrait commencer dès janvier!»

Karine Tuil est bien sûr heureuse de l'accueil réservé à L'insouciance, qui faisait partie des livres les plus attendus de la rentrée et qui se retrouve sur la liste préliminaire du Goncourt. «Ça touche, d'autant plus que ce n'est pas un sujet facile. Un prix, c'est une forme de reconnaissance importante, mais il faut accepter qu'on puisse ne pas le recevoir. Ça fait partie du travail d'écrivain d'accepter ça.»

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L'insouciance. Karine Tuil. Gallimard. 526 pages.

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