Alexandre Postel: descentes aux enfers

L'auteur Alexandre Postel l'avoue: «J'aime bien l'idée que... (Photo: Martin Chamberland, La Presse)

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L'auteur Alexandre Postel l'avoue: «J'aime bien l'idée que le lecteur éprouve une sorte d'inquiétude, voire d'angoisse, à la lecture [d'un] livre».

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Josée Lapointe

Un homme effacé, qui raconte l'implacable chute d'un professeur d'université accusé à tort d'avoir consommé de la cyberpornographie infantile, a valu à Alexandre Postel le Goncourt du premier roman en 2013. Nous avons rencontré l'auteur de 32 ans lors de son passage au Québec en avril, alors qu'Un homme effacé venait de recevoir le prix Québec-France et qu'il était allé rencontrer des lecteurs de Québec jusqu'en Abitibi. Nous en avons profité pour parler aussi de son deuxième roman, L'ascendant, en librairie depuis une semaine.

Dans Un homme effacé, le professeur Damien North, même s'il se sait innocent, finit par se sentir coupable. Dans L'ascendant, le narrateur finit par s'associer aux agissements déviants de son père qui vient de mourir. Vous aimez les descentes aux enfers?

Pas à titre personnel! Mais dans les livres, c'est souvent intéressant cette sensation de piège, de cauchemar qui enveloppe les personnages. Il y a toujours ce petit décalage par rapport au réalisme, une légère distorsion qui permet, quand c'est réussi, de rejoindre une réalité plus souterraine de l'ordre de la pulsion et de l'inconscient.

En fait, c'est à la fois incroyable et tout à fait plausible...

Oui, c'est vers ça que j'essaie de tendre.

L'ironie est aussi une caractéristique de vos deux romans.

L'ironie est une façon de montrer une forme d'absurdité des comportements, des pensées, des instincts... En exposant des situations qui sont à la fois tragiques et un peu risibles, elle n'enlève rien au drame: au contraire, elle l'aggrave.

Vos deux personnages sont particulièrement passifs et s'embourbent dans leurs situations inconfortables. La passivité est-elle littéraire?

C'est intéressant comme disposition. Beaucoup de lecteurs, et surtout de lectrices, sont gênés par ça. Ils aiment bien l'idée du héros qui prend les choses en main, qui réagit, qui sait conduire sa vie.

Vous forcez ainsi le lecteur à prendre position...

Oui. C'est quelque chose que j'ai découvert en publiant: les lecteurs font aussi le roman dans leur tête. C'est intéressant, car on s'aperçoit qu'on a construit une sorte de maison mais qu'il y a une autre personne qui va y entrer, s'y repérer, faire des aménagements. Et que ça va aussi devenir sa maison.

C'est vrai qu'il y a beaucoup de trous à combler dans vos livres, particulièrement dans L'ascendant, sur les motivations du père.

C'est vrai, et je n'en sais pas plus que vous. Comme on n'en sait pas beaucoup, en général, sur les motivations des individus...

L'ascendant est aussi un livre sur la filiation, sur l'héritage. C'était votre moteur?

Cette question d'héritage, de répétition qui empêche d'être libre est le cadre qui a permis de construire le récit. En ce sens il rejoint Un homme effacé, où il n'est pas question de filiation, mais où c'est le regard des autres, de la société qui vient déchirer le personnage. Si bien qu'il se regarde lui-même comme un étranger. Dans L'ascendant, c'est l'image du père qui entre dans le corps et la tête du fils, et dans les deux cas, c'est une forme de possession qui les empêche d'agir et qui révèle la fragilité de leur identité. Je trouve intéressant de montrer des personnages qui sont aliénés par des forces qu'ils ne contrôlent pas vraiment.

La notion de culpabilité traverse d'ailleurs les deux romans.

Oui, non seulement la culpabilité réelle ou imaginaire, mais surtout le sentiment de culpabilité qui est une composante importante de la personnalité, en particulier dans nos sociétés occidentales, judéo-chrétiennes, freudiennes... C'est un sentiment intéressant, romanesque - je ne suis pas le premier ! - mais qui permet justement à la fois quelque chose d'angoissant et de comique.

On peut dire que vous faites du roman noir...

Oui, publié dans la collection blanche! Mais à la différence du roman noir traditionnel qui a toujours une certaine distance, j'aime bien l'idée que le lecteur éprouve une sorte d'inquiétude, voire d'angoisse, à la lecture du livre. C'est peut-être une forme de sadisme de ma part, mais cette logique du cauchemar fait que le lecteur, comme le personnage, est pris dans un univers dont il aimerait sortir sans en être capable.

Vos deux livres se déroulent dans l'univers clos de la banlieue. Vos maisons, il faut le dire, sont franchement inquiétantes.

Mais toutes les maisons sont inquiétantes! Avec le grenier, la cave, le jardin, il y a tout un imaginaire de la maison... J'ai toujours habité Paris dans des appartements, mais les maisons me sont toujours apparues comme des endroits propices au mystère.

Vous avez remporté le Goncourt du premier roman avec Un homme effacé. Est-ce que ça a changé les choses?

Ma vie n'a pas changé: j'ai 32 ans et je n'ai pas l'intention d'arrêter d'enseigner. Je ne veux pas me retrouver tout seul, vous voyez ce que ça donne ! Mais le Goncourt a donné au livre une grande visibilité, et m'a aussi encouragé à en commettre un second. C'est comme le prix Québec-France, qui m'a fait voir que mon livre avait voyagé jusqu'en Abitibi : un prix, c'est toujours une invitation à continuer.

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L'ascendant. Alexandre Postel. Gallimard, 130 pages.

Extrait

«Mentir était trop risqué. Ne pas mentir, c'était à coup sûr passer pour complice. Et être le complice d'un mort, c'est pire encore que d'être le principal instigateur du crime. Non seulement vous écopez de toute la responsabilité (il faut bien que quelqu'un soit puni), mais en plus on vient vous reprocher votre faiblesse et votre lâcheté.»

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