Nancy Huston: mettre au monde

Dans Bad Girl, Nancy Huston invite le lecteur... (Photo: David Boily, La Presse)

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Dans Bad Girl, Nancy Huston invite le lecteur à devenir Dorrit, celle à qui on raconte l'histoire tantôt étrange, souvent tragique et parfois drôle de sa famille, de sa vie.

Photo: David Boily, La Presse

Mario Cloutier

Récit autobiographique au «tu». Fiction intime. Roman d'une vie. Classe de littérature. Atelier d'écriture. Flottement...

Ainsi émerge Bad Girl de Nancy Huston. De courts textes, des blancs, des souvenirs fragmentés. Le lecteur est invité à s'y glisser, à devenir Dorrit, celle que l'on tutoie et à qui on raconte l'histoire tantôt étrange, souvent tragique et parfois drôle de sa famille, de sa vie.

Nancy Huston lui parlera pendant les neuf mois de grossesse et les neuf vies, pourrait-on ajouter, d'une romancière qui se construit sous nos yeux, qui estime illusoire de dire «toute la vérité» sur soi, même en utilisant le «je».

«Le "tu" est ma personne préférée, dit-elle en entrevue. J'ai l'habitude de me tutoyer. En fait, je m'aperçois de ma propre bizarrerie, à mesure que je vieillis: j'entends des voix. Je croyais que tout le monde entendait des voix, mais non. Le tutoiement vient aussi de cette importance des lettres de ma mère depuis toujours. C'est une technique qui me libère. [...] J'avais vraiment peur de m'enliser si je disais "je". C'est un truc gluant. Beaucoup d'artistes de la scène savent que vous parlez mieux de vous-mêmes si vous êtes masqué.»

Nancy Huston s'est libérée. Elle change. Son écriture aussi. Elle mêle les genres en effectuant un virage autant créatif que personnel ou social. Elle prend de plus en plus position sur des questions d'intérêt public.

«Ce n'est pas mon talent spécifique d'être militante, avoue-t-elle, mais ma vie change sur plein de plans. J'ai arrêté de fumer. Je mange différemment. Je fais plus attention. Surtout depuis la Chine et l'Alberta, où j'ai vu le gaspillage et l'horreur du polystyrène et des grosses cylindrées partout.»

L'auteure a aussi récemment vendu ses archives à Ottawa. Inspirée par l'importance de la mémoire et de l'histoire, la sienne et celle de son pays qui ne la quitte jamais, même après 25 ans à Paris.

«J'ai pris l'argent pour créer une fondation pour l'éducation des femmes indiennes, annonce-t-elle. Elle s'appelle la Fondation Awinita d'après le nom de mon personnage dans Danse noire. C'est un tournant dans ma vie.»

Mélange des genres

Bad Girl nage dans ce courant revivifiant. Le récit mêle analyse et généalogie, opinions et souvenirs, ce qui permet à l'auteure de poursuivre le dialogue avec le public.

«Qu'il s'agisse d'un roman ou d'un récit, comme ici, le but n'est pas de me trouver là-dedans, mais vous, est-ce que vous vous reconnaissez là-dedans, dit-elle. Et ça me touche, car des gens m'écrivent pour me dire qu'ils se reconnaissent, qu'ils pleurent. Il y a des instants de reconnaissance extrêmement intenses. Ça valait la peine de le faire. Si ce n'est que pour «déballer mes salades», ça n'a aucun intérêt.»

Dans ce récit, Nancy Huston décrit tout ce qui a fait d'elle la romancière qu'elle est.

«Les classes de littérature c'est la religion, la musique, le conflit, la dispute, la présence d'autres langues, décrit-elle. Barthes, Beckett, ça vient trop tard. Je ne peux pas devenir écrivain à partir de 20 ans. Il faut qu'on soit écrivain à partir de 2 ans. C'est ça les classes de littérature. Les voyages, les déménagements, les déracinements permanents...»

La mère

Tous les souvenirs sont bons finalement, même les mauvais. Surtout ceux avec la mère, élément central du livre.

«C'est beaucoup plus intéressant, tragique et aimant que ça, confie-t-elle. C'est que cela a été décisif, mais pas forcément pour les raisons qu'on croit. Pas juste en tant que traumatisme, mais en tant que tout ce qu'elle a fait pour réparer ce traumatisme qui était d'écrire des lettres, de rester un contact, d'instaurer un dialogue littéraire qui est devenu vital. Une des belles classes de littérature de ma vie, la plus importante.»

Elle avait déjà abordé la question dans Lignes de faille et souhaitait y revenir.

«C'était important pour moi de ne pas laisser se propager cette image de mère qui claque la porte et dont on n'entend plus jamais parler. On est toujours en contact. C'est une histoire pour l'époque aussi. C'était une féministe avant l'heure, qui avait de très belles aspirations pour son épanouissement personnel et qui est admirable. On peut souffrir d'un geste d'admirable.»

Cette touche poétique se retrouve dans les moments les plus intimes de Bad Girl où l'on croit rejoindre vraiment l'auteure, mais Nancy Huston est déjà ailleurs. Le prochain roman est en chantier.

«Ce n'est pas un roman écolo. Je suis tout à fait contre les romans à thèse, mais il y a les sables bitumineux comme arrière-fond. Ce qui se passe en Alberta présentement est particulièrement terrifiant. Ça me touche encore plus. J'ai visité les sites. Il y a un voyage touristique où ils vous montrent ce qu'ils veulent bien montrer, mais on a pris un petit avion pour survoler les sites et vu plein de choses qu'on n'aurait pas dû voir. C'est grand comme l'État de la Floride cette exploitation. C'est hallucinant.»

Le titre de travail: Le club de miracles relatifs. Toute naissance est miraculeuse. À la fin de Bad Girl, Dorrit est expulsée du ventre de sa mère. L'auteure l'invite à vivre enfin. Avec cette (re)mise au monde, on a l'impression que Nancy Huston, à ce moment-ci de sa vie, pourrait aller plus loin qu'elle n'a jamais été en écriture.

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Bad Girl. Nancy Huston. Actes Sud. 264 pages.




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