Karoline Georges: stupeur et tourments

Après avoir voulu être danseuse pendant 15 ans,... (Photo: Alain Roberge, La Presse)

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Après avoir voulu être danseuse pendant 15 ans, Karoline Georges est devenue écrivaine au fil de ses études en histoire de l'art.

Photo: Alain Roberge, La Presse

Jamais Karoline Georges n'a autant joué avec le lecteur que dans ce nouveau recueil, Variations endogènes, qu'elle présente comme un «cabinet de perversités». Si les chocs de lecture vous intéressent, c'est le moment de découvrir une écrivaine qui n'a pas beaucoup d'équivalents dans le paysage littéraire québécois. Rencontre avec une créatrice obsédée par la physique quantique, les logiciels de modélisation 3D, la photographie, la vidéo, la sublimation et... l'écriture, bien sûr.

Toujours à la frontière de l'étrange ou au bord de la science-fiction, Karoline Georges crée des univers qu'on lit rarement dans notre littérature. Devenue écrivaine au fil de ses études en histoire de l'art, elle-même se considère comme une transfuge.

Mais son parcours créateur est bien plus complexe encore. Karoline Georges, formée par le ballet classique, a voulu être danseuse pendant 15 ans avant qu'un grave accident de la route ne mette fin à ce rêve. «Le genre de face à face avec un camion-remorque dans la «courbe de la mort» qui fait la une des journaux, raconte-t-elle. J'ai été amochée et immobilisée pendant plusieurs mois, d'où les branches dans mon front.»

On ne l'aurait jamais deviné, car Karoline Georges est plutôt d'une beauté fascinante, presque vénéneuse, un masque rapidement brisé dès qu'elle parle avec enthousiasme de ses nombreux intérêts. On ne voit aucune séquelle de cet accident, mais ce traumatisme physique est fondamental dans sa démarche artistique.

«Quand tu vis quelque chose d'aussi grave, tu n'es pas préparé à la fragilité du corps, ça change radicalement ta perception. Je suis devenue plus intériorisée, je dirais. J'ai pris conscience... de ma conscience. Et à partir de l'expérience d'une grande souffrance physique, tout de suite, dans mon imaginaire, il y a eu ce désir de sublimation, de transformation, de sortir du corps, trop lourd.»

Il ne s'agit pas seulement de dépasser le corps. Il est aussi question d'élargir ses perceptions, de comprendre ce qu'est la création. Elle lit plus d'essais que de fiction, se passionne pour la «noirceur» de Teilhard de Chardin, l'évolution, le nucléaire, la physique quantique, la technologie, le virtuel.

Elle adore apprendre des logiciels complexes de modélisation 3D. «Ça me fait beaucoup de bien», dit-elle. Son exploration n'est pas que littéraire, elle est multidisciplinaire - Karoline Georges est photographe, vidéaste, et elle travaille présentement à un projet, Repères, qui consiste à intégrer de la poésie sur des images de bâtiments filmés dans différentes villes nord-américaines.

Basculer

Dans ses livres, c'est le concept de la transformation qui domine. Ataraxie racontait l'histoire d'une femme, obsédée par la beauté, qui désire devenir une pure image - ce qui a mené Karoline Georges dans le monde virtuel des métavers (comme Second Life). Sous béton, roman aussi sublime que terrible, poussait jusqu'à l'extrême limite les possibilités d'un monde vidé de ses ressources et d'une humanité cloîtrée sous terre.

«L'idée d'un point pivot où il y a un basculement, une transformation de la conscience, fait partie de mes romans. Mais dans Variations endogènes, ce n'est pas le personnage qui opère cette transformation, c'est le lecteur qui est obligé de faire l'exercice.»

Parlons-en, de Variations endogènes, qui est effectivement une suite de récits dont chacun réserve une chute renversante. Inceste, pédophilie, suicide, folie, vengeance, déviances, Karoline Georges dit avoir, comme une entomologiste, épinglé une collection de monstres «intériorisés» dans ses histoires nées de «stupeurs» vécues de près ou de loin.

«J'ai l'impression d'avoir conservé cette espèce de stupéfaction par rapport à l'Humanité, confie-t-elle. Ce que cela veut dire, être en vie, vivre en société. J'ai toujours l'impression d'être étrangère ou extraterrestre par rapport à tout ça. Je n'accepte pas du tout la cruauté. Je ne l'accepte pas. Il y a des gens qui disent que ça fait partie du monde, mais pour moi, ça ne passe pas. J'ai ce désir de prendre ce qui est laid et souffrant et de créer une forme esthétique, une forme qui fait du sens. Pour moi, il n'y a que la littérature qui réussit à pénétrer au coeur de ce qu'est l'expérience d'une conscience. C'est pourquoi elle m'intéresse. En tout cas, je pense qu'en lisant ces textes-là, on peut comprendre un peu plus pourquoi j'ai un besoin de transcendance! [Rires.]»

Malgré la dureté de ses thèmes, on prend vraiment plaisir à lire ces effrois diaboliquement construits. Car il ne faut pas s'y tromper, les aspirations de Karoline Georges sont plutôt lumineuses.

«Je suis extrêmement idéaliste aussi! J'ai l'impression que tout est possible, que l'univers est un grand mouvement de complexification depuis le Big Bang, que l'intelligence est toujours en train d'émerger et que nous, nous arrivons à un momentum de cette complexification, mais que nous ne sommes que des êtres de transition. Ce qu'on connaît de la chair et de la matière est appelé à se transformer. Nous ne sommes pas dans un univers fini, éternel, ça ne va pas rester dans l'état actuel des choses. Quelque chose d'autre va surgir de l'expérience humaine.» Et quelque chose d'autre surgit des livres de Karoline Georges...

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Variations endogènes, Karoline Georges, Alto, 153 pages.




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