Catherine Mavrikakis et Nicolas Lévesque: l'écriture à vif

Catherine Mavrikakis et Nicolas Lévesque abordent avec deux... (Photo: Marco Campanozzi, La Presse)

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Catherine Mavrikakis et Nicolas Lévesque abordent avec deux points de vue différents le concept de peau.

Photo: Marco Campanozzi, La Presse

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L'écrivaine Catherine Mavrikakis et le psychologue Nicolas Lévesque ne se doutaient pas qu'ils allaient se mettre autant à nu quand ils ont eu le projet d'écrire un livre à quatre mains sur le sujet de la peau. Car, pendant cette création, ils ont chacun perdu leur père. Ce que dit l'écorce? Beaucoup plus qu'on ne l'imagine.

«Le besoin d'une deuxième peau semble inconsolable», peut-on lire dans Ce que dit l'écorce. Et c'est un peu un livre sur cela, l'inconsolable, note Nicolas Lévesque. «C'est vraiment la différence entre les animaux et les humains: nous avons besoin d'une deuxième peau, eux non. Les êtres humains s'habillaient avec la peau des bêtes, pour se réchauffer, c'est devenu leurs vêtements, leurs tambours, presque toute la civilisation est liée à cette idée de la deuxième peau. Et, dans le sens du deuil, nous avons toujours besoin d'une doudou, d'une petite couverture quand nous nous séparons de nos parents, alors que les animaux n'ont pas besoin de ça.»

Et l'écriture est parfois cette couverture qui donne l'impression de ramener les morts à la vie, sans jamais consoler vraiment de la perte physique de ceux qu'on aime. Plus généralement, pour Catherine Mavrikakis, la peau peut être vue comme une métaphore.

«C'est toute la question de la surface, dit-elle. C'est aussi un contenant, la peau. Imaginairement, c'est ce qui fait que je ne me liquéfie pas à l'extérieur de moi, c'est ce qui fait que je tiens ensemble.» Je me suis rendu compte, ajoute Nicolas Lévesque, que les gens utilisent souvent la peau comme métaphore, disant qu'ils sont trop blindés, ou alors trop à vif, écorchés, qu'ils auraient besoin d'une couche de plus pour se protéger du monde.»

Dans cet essai qui mélange les épidermes, les textes ne sont pas signés, nous reconnaissons les auteurs seulement à l'utilisation du féminin ou du masculin. Lévesque y aborde sa pratique de psychologue, remet en question la rigidité de la psychanalyse, tandis que Catherine Mavrikakis se livre encore plus intimement au sujet de son père et de sa mère, comme elle l'a déjà fait dans Le ciel de Bay City.

Lévesque écrit que la psychanalyse a toujours eu la littérature comme âme soeur, et Catherine aura été en quelque sorte une soeur, écorchée comme lui par le deuil. Catherine a été l'étudiante du père de Nicolas, le philosophe Claude Lévesque, dont ils sont les fils et fille spirituels. Il a perdu son père en mars, elle en octobre: ils sont tous deux orphelins.

Ensemble, ils ont découvert le lien charnel très fort qui les unissait à leurs pères. C'est la plus grande découverte de Ce que dit l'écorce. «Je ne le savais pas avant, je me le suis avoué, dit Catherine Mavrikakis. Peut-être fallait-il que je passe par un garçon dont j'aimais beaucoup le père.»

Inspirés par les philosophes et psychanalystes Pontalis et Anzieu, les auteurs ont laissé libre cours à leurs réflexions sur le sujet, mais «nous n'avons pas été capables de ne pas écrire sur ce qu'on vivait, avoue Nicolas Lévesque. Ce livre-là m'a montré à quel point la première peau est plus importante qu'on ne le pense.»

Extrait de Ce que dit l'écorce

CARESSES

«Accepter de voir nos enfants grandir, c'est se résigner à ne plus les toucher de la même façon, à ne pas les embrasser avec autant de ferveur, à ne plus leur faire des bisous sur le bedon [...] et à ne plus passer des soirées à leur caresser les cheveux en regardant la télévision ou en écoutant de la musique. C'est accepter que la peau sur laquelle nous nous accordons un droit réciproque, parents et enfants, deviendra une source de gêne ou même de malaise.»

LE DEUIL

«La mort de l'autre traverse les couches, aussi blindées soient-elles, et transperce notre peau violemment. Le deuil révèle la limite de toute mémoire, de tout langage, de toute représentation et de toute armure. Du coup, il dévoile l'imperfection des constructions humaines, même les temples pharaoniques qui ne sont d'aucun secours à l'endeuillé, en mal d'une seule peau, singulière, irreprésentable, impossible à reproduire, à dupliquer. Cela traverse l'histoire de l'art: le geste beau, nécessaire, mais impossible, infini, du portrait, de la sculpture, de la reproduction.»

FOURRURE

«L'être humain est un animal qui a perdu, au cours de son évolution, sa fourrure. [...] La peau de l'ancêtre chasseur préhistorique [...] a eu avantage, pour mieux gérer sa température, à passer des poils à un système de transpiration composé de glandes sudoripares. J'aime m'imaginer que l'art de faire un feu a dû aussi, paradoxalement, participer du détachement progressif de sa fourrure ce qui rend fascinant le réflexe d'entourer le nouveau-né d'animaux en peluche.»

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Ce que dit l'écorce, Catherine Mavrikakis et Nicolas Lévesque, Nota Bene, 180 pages.




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