Mario Vargas Llosa : l'ère du spectacle

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À l'occasion de l'exposition sur le Pérou au Musée des beaux-arts, notre journaliste s'est entretenu avec Mario Vargas Llosa, Prix Nobel de littérature 2010 et écrivain phare de l'Amérique latine. Entretien sur la littérature, la politique, l'identité, mais aussi sur les dérives de la «civilisation du spectacle».

Q : Dans votre essai La civilisation du spectacle, vous critiquez la société occidentale qui «privilégie le divertissement au détriment des arts», dites-vous. Dans ce contexte, vous devez trouver intéressante l'exposition Pérou: royaumes du Soleil et de la Lune, créée et présentée par le Musée des beaux-arts de Montréal sur les trésors de l'art péruvien?

R : Une des plus belles choses à montrer du Pérou est sa tradition archéologique et artistique, malheureusement pas assez connue dans le reste du monde. C'est donc une initiative magnifique, surtout avec l'attention, la rigueur et le professionnalisme avec lesquels elle a été organisée. Elle permet de montrer la diversité culturelle du patrimoine de l'humanité et de mieux connaître l'art colonial péruvien qui est très riche et très varié.

Q : Le Pérou, comme d'autres pays, essaie de récupérer des oeuvres d'art qui ont été dérobées et d'autres qui se trouvent dans des musées en Occident. C'est important, selon vous, que ces pièces retournent dans leur pays d'origine?

R : Vous mentionnez ceci et vous voyez, en ce moment, à Paris, Sotheby's veut mettre aux enchères une collection de près de 70 pièces de l'art péruvien préhispanique qui viennent de Barcelone et qui sont de la plus grande valeur autant esthétique qu'historique. Et je n'ai rien vu pour l'instant qui ait été fait d'efficace pour l'empêcher. Malheureusement une bonne partie de l'art péruvien se trouve hors de ce pays à cause de la contrebande et de trafics illégaux. Il faut que les tribunaux internationaux agissent.

Q : Mais les oeuvres qui se trouvent dans de grands musées du monde ne peuvent-elles pas être considérées comme universelles et y demeurer ou doivent-elles, selon vous, retourner dans les musées péruviens?

R : Que ce soit pour le Louvre, le musée de l'Ermitage ou le Prado, c'est utopique et irréel de le penser. Nous devons être pragmatiques et combattre ce qui peut être combattu, c'est-à-dire les trafiquants d'art actuels grâce à des accords internationaux et respecter dans le même temps les grands musées où les oeuvres sont exposées, accessibles à tout le monde.

Q : Vous avez écrit, dans le catalogue de l'exposition Pérou: royaumes du Soleil et de la Lune, un article sur la notion d'identité. Si vous célébrez le fait que le Pérou, comme presque tous les pays occidentaux, se caractérise de plus en plus par une mixité ethnique, vous rejetez l'idée d'une identité collective péruvienne car vous estimez que l'identité est une caractéristique individuelle.

R : Péruvienne ou de n'importe où! L'idée d'une identité collective me paraît très dangereuse. C'est la source d'une idéologie extrêmement destructrice comme l'est le nationalisme et en plus, c'est toujours une fiction. Je suis en faveur de la fiction littéraire mais pas des fictions idéologiques. Aucune société n'est complètement intégrée du point de vue racial, culturel, social ou religieux. La diversité est bonne et saine. Le cas du Pérou est intéressant car c'est un pays qui contient pratiquement toutes les identités. Toutes les cultures et toutes les races y ont laissé une empreinte. C'est une grande richesse et je crois que c'est le cas pratiquement partout dans le monde.

Q : L'an dernier, vous avez déclaré que les autochtones péruviens ont des conditions de vie si difficiles qu'elles s'apparentent à ce qu'elles étaient quand Pizzaro est arrivé au Pérou en 1532. C'est exact?

R : Je ne parlais que de certains autochtones. Il y a une variation chez les indigènes. On ne peut pas mettre toutes les communautés autochtones péruviennes dans le même sac. Certains connaissent un grand modernisme, participent et profitent des avantages de la société moderne, tandis que d'autres communautés, les plus petites, surtout en forêt amazonienne, vivent encore dans des conditions très primitives et quasi préhistoriques.

Q : Que peut-on faire pour améliorer leur sort?

R : Je pense que c'est réalisable et que cela dépend d'une politique intelligente et sensible qui puisse permettre de créer des opportunités de modernisation sans que cela signifie un suicide culturel. C'est un problème difficile que vous connaissez bien au Canada. Comment stimuler la modernisation des communautés autochtones sans détruire leurs propres traditions culturelles, leurs langues et leurs coutumes. Aucun pays n'a malheureusement encore trouvé la formule.

Q : Votre défaite politique à l'élection présidentielle péruvienne en 1990 a-t-elle été amère, dans le sens qu'elle vous a empêché d'appliquer vos projets politiques, notamment en ce qui concerne les communautés autochtones?

R : On a fait tout notre possible. Bien du monde a travaillé fort, avec idéalisme et beaucoup d'espoirs. Ceci dit, d'un point de vue personnel, la politique n'est pas ma vocation. Ma vocation, c'est la littérature et d'une certaine manière, en ne m'élisant pas, le peuple péruvien m'a donné une faveur en m'invitant à retourner à mon travail d'écrivain qui me plaît tant! Ce fut une défaite, sans équivoque, mais nombre des idées que nous avons promues et défendues durant cette campagne au Pérou, par exemple la nécessité que la liberté y soit indivisible, qu'elle soit politique, sociale, économique ou culturelle, font beaucoup plus consensus qu'auparavant. C'est pourquoi ce pays progresse.

Q : Vous vous définissez comme un homme libéral, défenseur de la démocratie et de l'humanisme. Êtes-vous optimiste quand vous considérez la direction que prend le monde aujourd'hui? Sommes-nous sur le bon chemin?

R : Si vous prenez La civilisation du spectacle, ce n'est pas un livre très optimiste sur cette question! Nul doute que la liberté politique et la liberté économique ont gagné du terrain dans le monde mais tous les penseurs libéraux depuis Adam Smith jusqu'à Friedrich Hayek et Isaiah Berlin, tous ont estimé que si la liberté économique et la liberté de marché ne s'accompagnent pas d'une intense vie culturelle et spirituelle, elles peuvent se dénaturer, se dépraver, se corrompre. Et malheureusement, à notre époque, nous vivons du point de vue culturel ce qu'on pourrait appeler un recul ou une décadence. La culture est devenue un jeu, un divertissement, un amusement. Elle est extrêmement banalisée en faveur de la frivolité, de la facilité et du bon marché. Et en même temps, la vie spirituelle s'est considérablement appauvrie. Je pense que tout ça représente un danger très grand car derrière il y a des phénomènes comme la corruption, devenue si étendue, notamment dans les pays les plus développés. Il y a une crise des valeurs et une crise morale avant d'être une crise économique. Donc on ne peut pas être optimiste car s'il y a des remèdes, on ne voit pas beaucoup d'intentions de régler ces problèmes.

Q : Est-ce que l'écrivain, le romancier, de manière générale, peut contribuer à changer les choses alors?

R : Aujourd'hui pas beaucoup parce que les idées n'occupent pas une place très importante à notre époque. Ce qui est important aujourd'hui, ce sont les images. Tellement que les guides de la société, aujourd'hui, ne sont pas les grands penseurs, les philosophes ou même les scientifiques. Ce sont les joueurs de football, les grands sportifs ou les grands animateurs de télévision, c'est-à-dire les rois du spectacle. Je ne pense pas qu'ils soient nécessairement ceux qui aient les idées les plus claires, ceux qui puissent donner les messages les plus constructifs. De ce fait, je pense qu'on peut être très préoccupé du fait que l'esprit critique s'est considérablement appauvri tandis que la frivolité et l'hédonisme facile sont devenus des valeurs suprêmes. Et tout ça n'a pas seulement appauvri la culture mais aussi la vie politique qui est devenue frivole. Cette décadence des valeurs peut avoir un effet énorme et même destructif sur les institutions démocratiques, que ce soit en Occident ou au Tiers-Monde. C'est le plus grand problème auquel nos sociétés soient actuellement confrontées.

Q : Comment avez-vous réagi quand vous avez appris que l'on vous décernait le Prix Nobel de littérature, en 2010?

R : Une surprise, une énorme surprise. J'étais certain de ne jamais obtenir ce prix et je pense que j'avais tout fait, notamment politiquement, pour qu'ils ne me le donnent pas! Et ils me l'ont donné quand même! C'était une surprise extraordinaire.

Q : Est-ce que cela a changé votre manière d'écrire, les sujets abordés, ou tout simplement votre vie d'écrivain?

R : C'est sûr qu'aujourd'hui j'ai moins de temps pour ma vie privée. Le Prix Nobel vous catapulte vers une espèce de publicité permanente, une présence médiatique très pesante. Je dois dédier beaucoup plus de temps à ça et du coup j'ai moins de temps libre pour pouvoir écrire. Mais bon, ce fut très intense la première année. Je ne me plains pas. Je suis très content car c'est aussi une expérience très agréable mais il y a des inconvénients!

Q : De par vos origines, vous êtes un homme qui a, tout au long de votre vie, connu des influences intellectuelles et littéraires diverses. Vous entretenez des relations fraternelles et fortes avec la francophonie et la langue française, n'est-ce pas?

R : J'ai appris le français alors que j'étais très jeune. J'avais une véritable passion pour la littérature française. Je pense que c'est l'influence qui m'a le plus marqué et j'inclus les sept ans que j'ai passés en France et qui ont été absolument décisifs pour ma formation d'écrivain.

Q : Vous avez eu des coups de foudre pour certains écrivains français: Victor Hugo, Gustave Flaubert, Jean-Paul Sartre, Albert Camus...

R : Oui, j'ai adoré le 19e siècle littéraire français, avec aussi Balzac et Stendhal. J'ai tellement lu Baudelaire, Rimbaud, mais aussi le 20e siècle avec Marcel Proust et même Céline, qui est un des grands romanciers modernes malgré les horribles idées qu'il a défendues. J'ai adoré André Malraux, un écrivain que j'ai beaucoup admiré. La condition humaine est un des grands romans du 20e siècle. Ensuite, les idées existentialistes de Sartre m'ont beaucoup marqué et même si bien des choses ont fait que je me suis distancé de Sartre par la suite, son influence me suit encore dans bien des aspects, notamment le fait que la littérature n'est pas gratuite, qu'elle doit détenir un contenu et avoir un effet sur la vie des gens. Ces idées de Sartre sont encore valides.

Q : Et aujourd'hui, qu'aimez-vous lire?

R : Aujourd'hui, je lis plus les morts que les vivants! Ces temps-ci, je lis beaucoup les oeuvres de Boccace car j'ai dans l'idée de créer une oeuvre de théâtre à partir des histoires qu'il a écrites à l'époque de la peste de 1348 à Florence. Je lis donc beaucoup de littérature florentine mais je lis aussi de la littérature contemporaine mais c'est vrai que j'ai tendance à lire et à relire des classiques.

Q : Connaissez-vous ou lisez-vous quelques auteurs québécois ou canadiens?

R : Malheureusement pas assez mais j'ai lu Margaret Atwood.

Q : Comment travaillez-vous? Est-ce que vous écrivez tous les jours?

R : J'écris tous les jours oui, en suivant pratiquement les heures de bureau! Je travaille le matin toujours chez moi et l'après-midi, quand je suis en Espagne, où je vis une partie de l'année, j'aime aller travailler à la bibliothèque ou dans un café. J'avais pris cette habitude quand je vivais à Paris. J'aime beaucoup travailler dans les cafés. Du lundi au vendredi, je travaille sur le livre que je suis en train d'écrire et la fin de semaine, je la réserve aux articles que j'écris régulièrement. Pour moi, comme l'a dit Flaubert, écrire est une manière de vivre. Je ne pourrais concevoir de vivre sans cette routine merveilleuse que j'aie de travailler, d'écrire, de raconter des histoires, de les matérialiser. Pour moi, c'est la chose la plus importante de ma vie. Tout le reste est comme au service de cette vocation.

Q : Jusqu'à présent, vous avez alterné des oeuvres dramatiques, historiques et intenses, comme Conversation dans la cathédrale ou La fête du bouc, avec des oeuvres plus légères, si on peut dire, comme Tours et détours de la vilaine fille. Comment décidez-vous du genre de livre que vous allez écrire?

R : Les histoires naissent avec leur propre genre. Il y a des histoires dont je sais en partant qu'elles se destinent au théâtre alors que d'autres se prêteront mieux au genre du roman. Il y a comme un instinct ou une intuition qui fait qu'au début, je sais dans quel genre sera créée l'histoire. Pour les nouvelles de Boccace, par exemple, j'en ai eu l'idée il y a déjà longtemps mais dès le début, je savais que ce serait pour du théâtre. À cause de l'atmosphère, avec ces personnages (du «Décameron») enfermés dans une maison de campagne alors que la peste sévit dans la ville (de Florence) et qui s'échappent en imaginant des histoires. Ça me paraissait une situation typiquement théâtrale et à aucun moment je n'ai pensé en faire un roman. Les genres de livres ne sont pas une fiction mais une certaine façon de comprendre l'histoire qu'il ne faut en aucun cas trahir. On ne peut convertir une histoire destinée au théâtre en un roman, par exemple, et vice-versa, sans la dénaturer profondément.

Q : Le dernier de vos livres publiés en français a été El sueño del celta, (Le rêve du Celte) inspiré de la vie du diplomate britannique Roger Casement. Comment s'intitule celui qui sera publié prochainement?

R : J'ai terminé, il y a quelques semaines, un roman qui s'appelle El heroe discreto (Le héros discret) et qui devrait sortir (en espagnol) en septembre. J'ai travaillé sur ce roman ces deux dernières années. Il s'agit d'un roman qui se déroule au Pérou, entre Lima et Piura, une ville du nord où j'ai vécu quand j'étais petit. C'est un roman sur le Pérou d'aujourd'hui, sur les grands changements de cette société, sa modernisation, son développement économique, la croissance de la classe moyenne et même temps la croissance de l'insécurité, de la violence urbaine, de la contrebande de drogues et la transformation du pays surtout, avec l'apparition d'une classe émergente. C'est le contexte de ce nouveau roman.

Q : Vous avez écrit El pez en el agua, un livre autobiographique, il y a juste 20 ans. Vous avez l'intention d'en écrire une suite?

R : Quand j'aurai terminé d'écrire sur Boccace, je vais en effet écrire une deuxième partie autobiographique. Concrètement, je me réfèrerai strictement aux sept ans que j'ai passés à Paris, les années 60, une époque où Paris était la ville la plus créative au niveau intellectuel, littéraire et artistique, avec des figures très importantes comme Sartre, Raymond Aron et Camus. Ce fut aussi une grande époque pour le théâtre. Ce sont les années du théâtre de l'absurde avec Becket, Ionesco, Adamov. Après, il y a eu Jean Vilar et son Théâtre national populaire, et Jean-Louis Barrault au Théâtre de l'Odéon. C'est aussi la période de la Nouvelle Vague au cinéma.

Q : Cette période vous a marqué...

R : C'était une époque très belle au sens que la vie politique et la vie intellectuelle étaient inséparables. J'avais vu à la Mutualité quelques débats politiques éblouissants. Je pense que le débat politique le plus vivifiant que j'aie vu de ma vie était un  débat entre le premier ministre de De Gaulle, Michel Debré, et Pierre Mendès-France. Une grande démonstration d'intelligence et d'élégance intellectuelle avec un grand contenu politique. Pour moi, ce sont des années importantes du point de vue littéraire comme du point de vue personnel. J'espère que j'aurai assez de temps pour matérialiser ce projet.

Q : Y-a-t-il des choses ou des thèmes que vous voudriez aborder par l'écriture, des éléments que vous ne désirez pas aborder actuellement?

R : Il y a beaucoup de choses que j'ai écrites dans le passé et que j'écrirais probablement différemment aujourd'hui mais on ne peut pas renier sa propre expérience, non ? Les histoires que j'ai écrites sont là. C'était une aventure intense de les écrire à ce moment-là. Je suis solidaire de tout ce que j'ai écrit.




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