Tahar Ben Jelloun : l'enfer, c'est le couple

Tahar Ben Jelloun a remporté le prix Goncourt... (Photo: François Roy, archives La Presse)

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Tahar Ben Jelloun a remporté le prix Goncourt en 1987 pour son roman La nuit sacrée.

Photo: François Roy, archives La Presse

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Anne-Marie Voisard, collaboration spéciale
La Presse

(Paris) Une mouche posée sur un nez. Ça peut sembler banal, mais dans Le bonheur conjugal, nouveau roman de Tahar Ben Jelloun, c'est un drame. «Une métaphore», dira l'auteur pour illustrer comment on se sent qu'on est dans l'impuissance. Son personnage, peintre, est paralysé à la suite d'un AVC.

Hélas, il en faudrait plus pour nous le rendre sympathique. Sa vie est loin d'être édifiante. Mais ça ne signifie pas qu'elle soit dénuée d'intérêt. «Les artistes sont tournés sur eux-mêmes, plus ils ont du talent, plus ils sont insupportables.» C'est l'écrivain qui parle, comme s'il voulait se porter à la défense de Foulane, ainsi désigné par son ex, ce qui signifie en arabe «un individu quelconque». Nous avons rencontré Tahar Ben Jelloun, rue Gaston Gallimard, du nom de son éditeur. Salon imposant, plafond très haut. La pièce donne sur une cour intérieure. Îlot de verdure.

Il faisait gris ce jour-là. L'auteur, foulard blanc au cou, s'est présenté tenant un long parapluie, qui aurait pu faire office de canne. Mais il ne faisait qu'ajouter à sa prestance. N'est-il pas membre de l'Académie Goncourt, dont dépend le prix littéraire le plus prestigieux de la francophonie? Il en fut lui-même le lauréat en 1987, pour son roman La nuit sacrée. Cette oeuvre et une autre qui l'a précédée, L'enfant de sable, traduites en 44 langues, ont fait de lui l'écrivain francophone le plus traduit du monde. Dans son abondante production se distingue aussi Le racisme expliqué à ma fille, qui fut un best-seller.

Tahar Ben Jelloun est né à Fès en 1944. Il vient d'un milieu modeste. Certains de ses livres à caractère autobiographique en témoignent, tel Sur ma mère. Ce n'est pas le cas de son personnage, marocain comme lui, qu'il fait naître dans la haute bourgeoisie. Cela dit, leurs cheminements à certains égards se ressemblent. Ils ont étudié la philosophie, sont venus faire carrière à Paris. «Tous les grands artistes trouvent leur reconnaissance en Occident», glisse l'auteur dans la conversation. Aussi, les chances de réussir sont meilleures en français qu'en arabe, une langue qu'il dit ne pas maîtriser suffisamment pour l'écrire.

Pour une nappe

La question se pose avec moins d'acuité pour le peintre. De toute façon, ses problèmes sont plus immédiats. Il y a cette mouche qui s'obstine sur son visage. L'humiliation de se voir cloué dans un lit, dépendant. «Sa tête ne commande plus ses membres.» Mais surtout son mariage en ruine, alors que tout avait si bien commencé. «Pendant deux longues années, [ils] avaient été le couple le plus heureux du monde.» C'était il y a 20 ans. Donc avant cette histoire de nappe, première chicane qui a marqué un tournant dans leur vie.

Une nappe, ça peut paraître anodin. Mais cette nappe, brodée à la main, était un joyau hérité de la famille du peintre. «Sa femme l'avait jetée dans le panier à linge.» Geste qui trahit son origine. Elle est née dans un bled perdu, a connu la pauvreté. La nappe n'a aucune valeur pour elle. En entrevue, l'auteur relève cette scène du roman pour expliquer ce qu'il appelle «le choc culturel». Il a lui-même épousé une Marocaine... «de tradition et de culture différentes». Aussitôt il ajoute qu'il a «toujours milité pour le respect des différences».

Père de quatre enfants, il a un fils trisomique de 21 ans, qui est, dit-il, «champion de natation». Dans chacun de ses livres, dont Le bonheur conjugal, il introduit un passage pour rendre hommage à ceux qui vivent avec ce handicap. Sa préoccupation rejoint toutes les formes de limitations. Il déplore, par exemple, qu'un handicapé moteur ne puisse prendre le métro à Paris. Les escaliers roulants manquent dans plusieurs stations.

Dès le départ, sensible aux tourments de son protagoniste, il réussit donc à nous faire partager ses états d'âme, pour ce qui est de la maladie. Quant à la guerre avec sa femme, racontée sur 256 pages, eh bien! c'est une autre affaire. Le peintre ne cache rien. Un chapitre entier est consacré à l'énumération de ses maîtresses. Il a eu le temps d'aiguiser sa plume. Tout était consigné dans un journal commencé bien avant l'AVC, qu'un ami écrivain mettra en forme. L'épouse, c'était à prévoir, trouvera le manuscrit.

Dans la deuxième partie du roman, qui occupe une centaine de pages, elle répand sa colère. «Une femme blessée devient cruelle», observe Tahar Ben Jelloun. Au fil du livre, les citations sont nombreuses. Le cinéaste Ingmar Bergman est souvent présent en tête de chapitre avec des extraits de Scènes de la vie conjugale. Ailleurs, c'est Tchekhov qui prodigue ses conseils: «Si vous craignez la solitude, ne vous mariez pas.» Pas très drôle finalement.

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Le bonheur conjugal. Tahar Ben Jelloun. Gallimard, 368 pages.

Extrait Le bonheur conjugal

«C'était une très belle nappe de Fès brodée à la main datant de la fin du dix-neuvième siècle [...] En rentrant, un soir, il s'aperçut que la nappe avait disparu. Sa femme l'avait jetée dans le panier à linge. Sans rien dire, il la récupéra, la plia soigneusement et la rangea dans un tiroir de son armoire. [...] Il était bouleversé.»

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