Un cheval entre dans un bar: le théâtre de Dovalé ****

La PresseMarielle Bedek 4/5

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En prenant pour sujet une soirée de spectacle de stand-up offerte à un auditoire vidant peu à peu les lieux, déçu de ne pas recevoir le divertissement attendu, l'écrivain israélien David Grossman interroge son lecteur: que savons-nous vraiment de ceux que nous prétendons aimer et que sommes-nous prêts à connaître de leur fêlure intime?

Sur scène, lors de cette prestation à laquelle il a convié Avishaï Lazar, qui fut son ami d'enfance, Dovalé Grinstein fait le pitre, se met des gifles, lance les blagues bien grasses. Avishaï, juge à la retraite et veuf inconsolable, à la fois spectateur de la salle et narrateur, se demande d'abord ce qu'il fait là. Et le lecteur à sa suite car Dovalé, personnage grotesque et pathétique, suscite le malaise et un rire jaune.

Mais après avoir évoqué de manière convenue ses trois mariages et ses pensions alimentaires, son cancer de la prostate, l'humoriste sur le retour glisse vers «ce qui s'est abîmé, enrayé en lui», et peu à peu, constate Avishaï, «un gamin de cinquante-sept ans se reflète dans un vieillard de quatorze». Apparaît l'enfant unique d'une mère dépressive, dont la famille a eu le Dr Mengele comme «médecin de famille», et d'un père qui pourvoyait à tout dans le ménage, y compris aux coups de ceinturon, «et après? Tous les enfants étaient battus dans ce temps-là».

C'est pourtant lui, cet enfant «chétif et malingre» qui marchait sur les mains pour voir une bouche rire plutôt que pleurer, qui a su donner aux autres le sentiment d'être uniques. Au narrateur, jadis un enfant renfermé à qui Dovalé avait su montrer que sa vie était une aventure, sans rien exiger de lui. Pas même son secours, lorsque, souffre-douleur dans un camp militaire pour adolescents, il a dû supporter en riant toutes les humiliations.

Par à-coups bouleversants, Un cheval entre dans un bar tisse la toile d'un récit prenant, qu'il devient vite impossible de lâcher. Jusqu'au récit de l'annonce, qui évoque en miroir celle d'Une femme fuyant l'annonce, de la mort d'un de ses parents: Dovalé est conduit à l'enterrement sans qu'on lui ait dit duquel il s'agissait. Le trajet en voiture se transforme en une réflexion odieuse: de quel parent aimé supporterait-il le mieux la disparition?

De cette soirée avec Dovalé, on ressort meilleur, certain qu'il suffirait parfois de si peu pour éviter tant de souffrances humaines. Mais ce peu demeure précisément inaccessible à la cécité des hommes, qui fuient la souffrance de l'autre et leur responsabilité. Ce sens du tragique, chez Grossman, ardent défenseur du camp de la paix entre Israéliens et Palestiniens, prend ici tout son sens politique.

DAVID GROSSMAN

Né à Jérusalem en 1954, David Grossman est l'auteur d'essais politiques et de romans. Écrivain engagé, colombe du «camp de la paix» avec les Palestiniens, il est en train d'écrire Une femme fuyant l'annonce, en 2010, lorsque son fils de 20 ans, Uri, est tué au Liban, où il effectuait son service militaire pendant le conflit israélo-libanais. «Le pouvoir de l'écriture, la vitalité de l'écriture m'ont rendu la vie», dira-t-il, car «j'avais le sentiment de faire quelque chose de bien dans un monde qui n'allait pas bien».

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Un cheval entre dans un bar. David Grossman. Éditions du Seuil, 228 pages.

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