De Saint-Denys Garneau: «de gris en plus noir»

Michel Biron, professeur de littérature à l'Université McGill,... (PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE)

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Michel Biron, professeur de littérature à l'Université McGill, vient de publier «la première véritable biographie» du poète De Saint-Denys Garneau.

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Daniel Lemay
La Presse

Il a publié un seul recueil, à compte d'auteur: 28 poèmes rassemblés en 1937 sous le titre Regards et jeux dans l'espace. Une oeuvre poétique plutôt mince qui a toutefois été l'objet de dizaines de textes critiques. Pourquoi cette fascination pour Hector de Saint-Denys Garneau?

«Pour la vérité du texte», répond d'emblée Michel Biron, professeur de littérature à l'Université McGill et auteur de De Saint-Denys Garneau, présenté comme «la première véritable biographie» du poète. Coauteur d'Histoire de la littérature québécoise (Boréal, 2007), Michel Biron a aussi dressé la liste de Quinze classiques de la littérature québécoise, oeuvre collective parue récemment chez Fides, liste dans laquelle Regards et jeux dans l'espace (jeux avec «j» minuscule, ici) apparaît entre les Poésies d'Émile Nelligan (1879-1941) et Les îles de la nuit d'Alain Grandbois (1900-1975).

Une «vie anémique»

Tant d'écrits - comme l'édition critique des Oeuvres, par Jacques Brault et Benoît Lacroix aux PUM en 1971 - et pas de vraie bio avant aujourd'hui? «Au Québec, rentrer dans les secrets de famille n'est pas chose facile», dira Michel Biron en expliquant que de Saint-Denys Garneau, qui évoquait lui-même dans son journal sa «vie anémique», avait connu un parcours sans grands rebondissements.

«Il n'a pas eu de relations amoureuses stables et il n'a jamais occupé d'emploi.» L'auteur a notamment eu accès au journal de Jean Garneau (1922-2012), le frère de «de Saint-Denys», enfant chéri de sa maman qui tenait mordicus à la particule de ce prénom qui «révèle le statut particulier au poète au sein de sa famille». Personne ne l'a jamais appelé Hector...

Il était l'arrière-petit-fils de l'historien «national» François-Xavier Garneau et le petit-fils d'Alfred Garneau, lui-même poète et historien. De par sa mère, Hermine Prévost, Garneau était un descendant de la famille Juchereau Duchesnay, une des plus anciennes de la Nouvelle-France, famille « noble » dont Hermine a toujours voulu perpétuer le statut, parfois à l'excès. Ainsi, son fils artiste n'ira pas à l'école avec les enfants du village, mais c'est la maîtresse qui se rendra au manoir de Fossambault pour enseigner au petit «De».

À Montréal - bien que pas très riches, ses parents avaient choisi Westmount -, SDG fréquentera de façon intermittente, à cause de sa santé fragile, les trois collèges de jésuites - Sainte-Marie (l'ancêtre de l'UQAM), Loyola (Concordia) et Brébeuf -, mais il n'obtiendra jamais son baccalauréat ès arts.

Il ne s'intéressait ni à l'histoire ni à la politique, contrairement à André Laurendeau, son premier grand ami masculin qui, en 1933, fondera le groupe Jeune-Canada, tenant du slogan «Maîtres chez nous». 

«Garneau ne rejette pas tant l'action nationale que l'action en tant que telle.»

Que fait-il alors? Il écrit, peint - il a fréquenté l'École des beaux-arts -, voit des femmes qui le font parfois «succomber à la tentation». Et sombrer dans la contrition, on peut supposer, lui qui, en constante «quête artistique de Dieu» - il ne pouvait dissocier l'acte créateur et la religion -, est toujours aux prises avec la notion de Mal. Comme son idole Charles Baudelaire, l'auteur des Fleurs du mal à qui il restera toujours fidèle.

«Saint-Denys Garneau, qui s'est parfois senti possédé, était fasciné par la Douleur et le Mal, souligne son biographe. Comme Baudelaire qu'il a beaucoup lu mais avec qui il ne partageait pas de parenté formelle.»

La modernité de Garneau

À quoi tenait cette «modernité» de Garneau dont on le dit le précurseur dans la littérature canadienne-française? «D'abord à son usage du vers libre, un vrai problème pour la critique de l'époque...» Et Michel Biron d'évoquer son entrevue avec le comédien Gilles Pelletier qui lui a raconté comment son père, le critique et éditeur Albert Pelletier (1896-1971), voyait la chose: «Saint-Denys Garneau a du talent mais pourquoi n'écrit-il pas en rimes comme les vrais poètes?»

Pour Michel Biron, l'autre aspect de la modernité de Garneau - snobé pendant la Révolution tranquille parce qu'il ne répondait pas aux «critères» du temps - tient dans sa quête de soi et «l'exigence de sa poésie, une poésie sans fla-fla dans laquelle la forme colle au contenu». Comment décrire autrement les derniers vers de Commencement perpétuel où le poète évoque sa quête, justement:

Créer par ingéniosité un espace analogue à l'Au-delà

Et trouver dans ce réduit matière

Pour vivre et l'art.

Pour les jeunes d'aujourd'hui, les jeunes étudiants de Michel Biron en tout cas, l'oeuvre de Saint-Denys Garneau représente aussi la modernité. «D'abord, ils saisissent l'importance du retrait : Garneau a abandonné la poésie et a vécu la fin de sa vie en reclus.»

Garneau est mort à 31 ans mais il était «mort à lui-même» bien avant... «La dimension à laquelle les jeunes s'identifient totalement, toutefois, c'est le manque d'appuis dans un monde aux repères changeants et dont on se demande où est le centre.

«Pour eux, l'actualité de Saint-Denys Garneau se saisit tout entière dans l'un de ses plus célèbres vers: C'est là sans appui que je me repose...»

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De Saint-Denys Garneau. Michel Biron. Boréal. 450 pages.

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